Critiques

KOKOKO!

Fongola

  • Royal Mountain Records
  • 2019
  • 44 minutes
8,5
Le meilleur de lca

Kokoko signifie « toc toc toc » en lingala. KOKOKO!, c’est aussi le nom d’un groupe formé en 2016 à Kinshasa. Quelques passages  remarqués en Europe, puis une performance à SXSW au printemps, ont mis la table pour la parution, le 5 juillet dernier, de Fongola, leur premier album. « Toc toc toc », ouvrez grande la porte à un album remarquable qui vient bousculer plusieurs idées reçues en matière de musique africaine. Et ce autant dans le style – complexe mélange de tradition musicale locale et d’influences contemporaines – que dans l’instrumentation – les membres du groupe fabriquant eux-mêmes leurs instruments à partir de déchets.

Créer de la musique dans une ville marquée par de régulières coupures de courant peut s’avérer difficile. C’est, entre autres, ce qui a poussé les membres de KOKOKO! à créer eux-mêmes leurs instruments : guitare à une corde, machine à écrire transformée en boîte à rythmes, chaudrons devenus percussions, talk-box fait avec un radiocassette de voiture. Les trois instrumentistes du groupe se démènent sur cet appareillage hétéroclite. La créativité du groupe est de plus nourrie par la voix puissante de Makara Bianko, un crieur qui sévit six soirs par semaine au Couloir de Bercy, un club de Kinshasa où il performe accompagné d’une cinquantaine de danseuses et danseurs, souvent sans amplification, coupure de courant oblige.

C’est toutefois la rencontre avec Débruit, DJ et producteur français, qui est venu structurer davantage l’ensemble et a mené à l’enregistrement de Fongola. Devenu en quelque sorte le cinquième membre de KOKOKO!, Débruit a sauté à pieds joints dans le processus créatif de KOKOKO!, contribuant à développer cette instrumentation hétéroclite, intégrant des touches d’instruments électroniques plus conventionnels. C’est également lui qui signe la réalisation de l’album, enregistré dans un studio maison construit à l’aide de quelques matelas, une demi-table de ping-pong et des micros fabriqués en Chine.

KOKOKO!, c’est en quelque sorte le next level du DIY. Mais la contrainte, lorsque contre-balancée par une volonté implacable de créer, peut devenir un moteur. C’est exactement ce qui arrive ici, des sonorités uniques émergeant de quelques déchets soigneusement recyclés.

Ajouter Fongola à sa liste de lecture peut ainsi s’avérer déroutant. Cliquetis, vrombissements et autres sonorités grinçantes, mélangées avec l’enregistrement bas de gamme, créent une texture singulière à Fongola, un peu comme si l’auditeur se retrouvait plongé directement dans les rues de Kinshasa.

Likolo, le morceau d’ouverture, commence en fondu, comme si le groupe voulait nous introduire tout en douceur à leur univers singulier. Si on reconnaît d’emblée quelques motifs rythmiques qui marquent notre arrivée en terre africaine, les sonorités laissent perplexes : pas l’ombre ici d’un instrument que l’on pourrait clairement identifier.

Le second morceau s’ouvre avec des bruits de fils qui se touchent. La rythmique se fait plus intense, le tempo plus rapide. La voix plus criarde entonne le refrain « KOKOKO, oui, oui, KOKOKO, qui est là! », tandis qu’un synthétiseur assure une basse soutenue. Comme les paroles de la chanson le laissent entendre, c’est à partir de ce point qu’on entre pleinement dans Fongola.

Fongola vous emporte par la suite dans un enchaînement de rythmes effrénés et de sonorités grinçantes. À des motifs rythmiques issus du kintueni, de la rumba congolaise, ou d’autres styles de musiques africaines, viennent se juxtaposer des rythmes, des sonorités et des motifs mélodiques technos. Malgré le contraste de style et d’instrumentation, ces éléments s’intègrent de façon si cohérente à l’ensemble, qu’on doute parfois si ces apports sont faits par Débruit ou par les instruments artisanaux de Boms Bomolo, Dido Oweke et Love Lokombe, comme c’est notamment le cas sur les très groovy Malembe et Kitoko.

À cela s’ajoutent des moments où l’instrumentation du groupe se charge de distorsion, voire d’un côté noise, ainsi que l’intensité impressionnante déployée par le chanteur. Fongola est tapissé de sonorités qui rappellent la musique punk ou expérimentale, mais qui prennent plus d’espace sur Azo Toke, Buka Dansa, Singa et Tokoliana.

En somme, Fongola propose un alliage musical singulier, qui réussit néanmoins à garder une grande cohérence interne. Très avant-gardiste, la musique de KOKOKO! est clairement marquée par une volonté de bousculer la musique congolaise.

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