Critiques

Kee Avil

Crease

  • Constellation Records
  • 2022
  • 37 minutes
7,5

Nouvelle recrue au sein de l’écurie Constellation, Kee Avil est un projet mené par la guitariste Vicky Mettler, considérée comme une des figures montantes de la scène expérimentale montréalaise. S’inspirant à la fois du post-punk, de la noise music et de l’électro d’avant-garde, son premier album Crease se révèle à la fois envoûtant et mystérieux, offrant une pop déconstruite et totalement inclassable.

Il est difficile d’offrir une description satisfaisante de la musique de Kee Avil, comme si le simple fait de mettre des mots sur sa démarche la rendait trop concrète ou trop précise. Sa manière d’approcher ses chansons comme des assemblages de techniques diverses rappelle bien sûr le travail de pionnières comme Björk ou Juana Molina mais encore là, de telles références ne suffisent pas pour décrire ce qui se passe sur Crease, tellement il s’agit d’un objet singulier défiant toute catégorisation.

Les chansons de Crease sont construites comme des sculptures, résultat d’heures et d’heures de travail en atelier pour en définir les formes et les contours. C’est peut-être ce qui les rend si particulières. En effet, autant elles apparaissent assemblées avec le plus grand soin, autant elles semblent fragiles, prêtes à s’effondrer à tout moment. Le seul élément qui maintient le tout en place est la voix de Mettler, dont le ton chuchoté rappelle par moment celui de Liz Harris (Grouper), mais en plus inquiétant, résultat de manipulations en studio qui la rendent parfois quasi inhumaine.

L’album s’ouvre sur l’excellente See, My Shadow, qui s’appuie sur un riff de guitare insistant auquel se greffent une série d’effets sonores disparates, fruit d’un fin travail d’échantillonnage. L’ensemble rappelle un peu This Heat, groupe ayant émergé de la vague post-punk britannique à la fin des années 70, mais qui puisait aussi à d’autres sources, dont la musique concrète et le free jazz. Drying est moins frénétique, et dégage une atmosphère onirique, avec de simples accords de guitare et des percussions cliquetantes. Parmi les morceaux les plus réussis, on retient également la douce And I, construite sur un motif de guitare acoustique qui offre un moment de répit au milieu de cet ensemble hétéroclite de musiques abrasives.

En plus d’être une guitariste accomplie (elle a joué avec Land of Kush, l’orchestre d’avant-garde de Sam Shalabi), Mettler est aussi une passionnée du travail en studio. Elle a d’ailleurs cofondé le studio Concrete Sound, et son expertise derrière la console est habilement mise à profit sur Crease. Un titre comme Okra Ooze semble avoir été créé de toutes pièces en studio, avec Mettler assemblant les couches sonores au fur et à mesure. Le résultat est imprévisible, et un peu anxiogène, tandis que les guitares, les cymbales et l’orgue s’entrechoquent. I Too, Bury poursuit dans la même veine, avec un motif de piano dissonant qui évoque l’œuvre d’un Arnold Schoenberg et des voix superposées pour conférer l’impression d’un chœur fantomatique.

La musique sur Crease est parfois si dense qu’elle peut sembler difficile à absorber en une seule écoute. Ce n’est pas un défaut en soi, même que ça contribue à l’arc narratif de l’album. Ainsi, après l’exigeante Devil’s Sweet Tooth, certainement la plus bizarre du lot, le disque se conclut sur deux titres plus courts, HHHH et Gone Again, dont les textures plus aérées nous offrent un certain répit en fin de parcours.

Au final, Kee Avil signe ici un premier album d’une grande qualité, et qui témoigne d’une démarche unique et sans compromis. C’est certes touffu, et les paroles restent assez cryptiques, nous privant d’une clé additionnelle pour saisir cet univers hors du commun. Mais ça demeure un disque savamment sculpté qui plaira aux amateurs de trucs champ gauche comme Eartheater, Autechre ou Jenny Hval.