Critiques

Kanye West

Donda

  • Def Jam Recordings / G.O.O.D. Music
  • 2021
  • 108 minutes
5

La route vers Donda a été tumultueuse. Voilà plus d’un mois que Kanye West annonce la sortie imminente de l’album qui a finalement vu le jour le dimanche 29 août dans une controverse qui fait écho à tout le reste. Mettons de côté les extravagances comportementales de West qui n’en est pas à un premier coup d’éclat et concentrons-nous sur la musique, parce qu’après tout, le reste importe peu.

Donda est un album en l’honneur de la mère de West qui est décédée dans des circonstances troubles après une chirurgie plastique en 2007. Même si l’album est habité par cet hommage, il ne tourne pas uniquement autour de la figure maternelle. Donda est un album touffu de 108 minutes qui compte sur une multitude de collaborateurs et qui laisse de nombreuses questions en suspens. Les productions musicales sont généralement belles et efficaces alors qu’au niveau des textes, c’est très inégal. 

Par où commencer? C’est un peu là qu’on se retrouve à la fin de ce 1h48 rempli de chants semi-religieux, de mélodies vocales correctes et d’une suite de chanson qui manque de direction. Même les pièces, qui comportent deux parties, sont séparées par environ une heure l’une de l’autre. C’est presque assez long pour oublier qu’on avait écouté la première. C’est un peu déroutant et la cohésion entre les pièces existe par moment, mais Kanye West échoue à rassembler l’ensemble dans une suite logique ou cohérente musicalement. Par contre, il faut rendre ce qui revient à César, il y a des moments où la composition musicale est magnifique. C’est le cas de la douce Moon ou encore de la grosse basse de Junya ou encore la trame efficace d’OK OK. Même si ça manque de direction, les compositions sont franchement réussies.

L’autre grosse composante de Donda, ce sont les collaborations. Parlons d’abord de l’incontournable sujet. Le sentiment de malaise qui entoure Jail pt 2 où on retrouve Brian Warner, mieux connu sous le pseudonyme Marilyn Manson, et DaBaby. Alors que le premier est accusé d’agression sexuelle, le second a tenu des propos homophobes sur scène il y a quelques semaines. Conceptuel? C’est sûr que le sujet de la pièce et la situation des deux artistes ont un certain écho. Ça demeure un choix plus que douteux. Surtout après une pièce titrée : No Child Left Behind. Ce sont des messages assez contradictoires. En même temps, la bonne vieille foi catholique rappelle que la seule loi qui importe est celle de dieu. Même réflexion avec Chris Brown qui lui aussi a un passé trouble. Bref, ça fait beaucoup de personnes avec des comportements déplacés à la même place.

L’autre triste constat des collaborations ? Tout le monde, ou presque, rappe mieux que West. Alors que par le passé, West a été célébré pour sa plume exceptionnelle, il semble avoir de la peine à retrouver l’inspiration. La plupart du temps, les textes sont superficiels et remplis par des répétitions inutiles. Parmi les moments où le rappeur offre un peu plus de mots à la seconde, il y a Lord I Need You. On voit Kanye West s’ouvrir sur la séparation avec Kim Kardashian qu’il semble avoir aimé d’un amour sincère, mais pour les vers romantiques on repassera : 

Too many complaints made it hard for me to think
Would you shut up? I can’t hear myself drink
We used to do the freak like seven days a week
It’s the best collab since Taco Bell and KFC, uh
Talk to me nicely, don’t come at me loud
You had a Benz at sixteen, I could barely afford a Audi

Lord I Need You

La misère des gens riches et célèbres est toujours aussi ennuyeuse avec des vers portant se l’incapacité d’être à peine en mesure de se payer une Audi à 16 ans… Sans parler de Keep My Spirit AliveWest a l’audace de rapper qu’il ne fait pas de publicité, alors qu’un des premiers extraits de l’album est apparu dans une publicité mettant en vedette Sha’Carri Richardson pour les écouteurs Beats. Il y a toujours des limites à être déconnecté… quoiqu’il paraît que le Bluetooth sur les écouteurs… Vaut mieux en rire. 

Par contre, certaines collaborations sont franchement réussies, notamment celles avec Playboi Carti et Fivio Foreign sur Off the Grid ou encore celles avec The Weeknd et Lil Baby sur Hurricane. Même chose du côté de Praise God qui compte sur l’apport solide de Travis Scott. Parmi les autres bons coups de ce dixième album, on retrouve Remote Control qui montre Kanye West sous son meilleur jour (sur cet album). Jay-Z vient faire son tour sur Jail et laisse traîner quelques bonnes lignes, même s’il n’est pas non plus au sommet de sa forme. La chanson-titre oscille entre des bons et de médiocres moments textuels. Heureusement, l’album se termine sur une des pièces les mieux tournées de Donda : Jesus Lord pt 2.

C’est un album qui laisse beaucoup de questions sans réponses même après une durée de 1h48. Une de celle qui me reste le plus en tête est celle-ci : est-ce que les collaborateurs de West ont le courage de lui dire quand c’est ordinaire? L’album aurait pu être meilleur si des choix plus judicieux avaient été faits pendant le processus créatif. Une autre question : est-ce que West écouterait de toute façon? Il n’y a rien de pire qu’un égo qui refuse les commentaires pour faire de l’art. Ces questions seront peut-être élucidées dans le futur. En attendant, on est quand même pris avec un Donda qui laisse à désirer.

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