Critiques

Juste Robert

Ta théorie sur la lumière

  • La Tribu
  • 2022
  • 40 minutes
8
Le meilleur de lca

J’ai écouté le troisième album de Juste Robert comme on explore une nouvelle exposition au musée. Je ne savais pas à quoi m’attendre, mais j’étais prête à me laisser émouvoir. Dès la première chanson, La Lettre, la magie opérait. J’ai regretté, à ma première écoute, de ne pas pouvoir tout arrêter pour vivre ces dix tableaux offerts par l’artiste originaire de Chatam en Ontario entièrement.

Ta théorie sur la lumière est le troisième album en carrière du sculpteur Jean-Robert Drouillard. Ladite théorie est celle de sa conjointe Hélène, que l’on retrouve d’ailleurs sur la pochette de l’album, tirant les rideaux pour laisser entrer le soleil. Cet album s’intéresse aux petites choses de la vie.

Des artistes qui rendent grandiose le banal ou font dans la poésie du quotidien, il y en pour les fins et les fous. Souvent, quand on lit cela, on peut s’attendre à des thématiques assez simples et peu poétiques comme aller au dépanneur ou encore manger du kraft dinner avec juste assez de figures de style pour qu’on en voie la beauté. Juste Robert ne fait pas partie de ces artistes. Il n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour enjoliver ce qui l’entoure. L’artiste, qui soufflera bientôt ses 52 bougies, le fait sans aucun effort, avec sa poésie bien à lui.

Prenons l’exemple de la première pièce de l’opus, La Lettre. Il s’agit, selon moi, de la chanson la plus touchante de l’album. Son côté épuré musicalement parlant et la voix présente, chaude et pourtant un peu vacillante de Juste Robert visent dans le mille. Et que dire de sa finale, qui, si elle répète les mêmes mots qu’en ouverture, change juste le mot qu’il faut pour obtenir l’effet escompté? Plutôt que ce soit la lettre qui soit perdue, on lance l’idée que c’est peut-être le narrateur. Avec cette chanson, il aborde l’amour, l’envie de raconter son monde à la personne qui fait battre son cœur, le tout, en passant par la chose la plus anodine qui soit : la poste et ses aléas.

Une autre des forces de Juste Robert est de nous surprendre. Notamment, au moment où, arrivé aux trois quarts de Ta théorie sur la lumière, la chanson, un silence survient. Juste après une strophe sur l’amour et la vie, nous sommes confrontés à la fusillade dans la mosquée de Sainte-Foy. Les quelques secondes qui séparent les mots de cette première phrase surprennent, choquent, forcent à prêter l’oreille.

Tu y crois toi à l’amour?
Tu y crois toi oui à la vie?

Il y a eu une fusillade à Sainte-Foy
Un fou dans une mosquée a tiré
J’ai gardé ça pour moi on s’en est pas parlé

La haine tu comprends pas ça toi

Ta théorie sur la lumière

Juste Robert sait s’entourer musicalement. Benoit « Shampouing » Villeneuve (Tire le coyote) habille chacune des dix pièces de sa guitare avec brio. Les voix d’Émilie Clepper et d’Ariane Roy viennent apporter un peu côté aérien. Frédérick Desroches, Yves Marquis et Kenton Mail, que l’on retrouve respectivement derrière le piano, la basse et la batterie, complètent le tableau à merveille. Complète? Non, car quand on croit que le mélange est parfait, n’entend-on pas Benoit Paradis qui chatouille nos oreilles avec sa trompette et son trombone? Le tout est enfin parfait. Jean-Robert Drouillard, qui a décidé pour cet album de se concentrer uniquement sur sa voix et de laisser ses collaborateurs jouer des instruments (Le Soleil), ne s’est pas trompé.  

Sur ce long format, la voix de Juste Robert brille comme une pierre précieuse. Elle n’est pas puissante, il ne pousse exagérément pas la note, mais elle est sincère, touchante et imagée. De plus, Drouillard a un accent anglophone qui fait sourire et qui donne une belle couleur aux dix tableaux de Ta théorie sur la lumière.

Si sur la pièce Ta théorie sur la lumière, Juste Robert chante qu’il sait arrêter le temps, on ne peut que lui donner raison. Jamais 40 minutes de musique n’auront passé aussi vite. Dès la dernière pièce, on en veut encore. Je le dis sans rougir : Ta théorie sur la lumière est sans conteste l’album poétique québécois par excellence de ce début d’année.