Critiques

Julia Jacklin

Pre Pleasure

  • Polyvinyl Records
  • 2022
  • 38 minutes
7,5

Petit à petit, l’autrice-compositrice australienne Julia Jacklin trace sa propre trajectoire avec une honorable intégrité. En 2016, avec la parution de Don’t Let The Kids Win, l’artiste était déjà comparé aux plus importantes pointures féminines de l’indie pop-rock international, Sharon Van Etten et Angel Olsen en tête de liste. Trois ans plus tard, elle récidivait avec Crushing; un long format encensé qui confirmait le talent de cette parolière frontale.

C’est en terre canadienne, à la fin de la tournée de Crushing, que les germes créatifs d’un nouvel album ont commencé à croître pour Julia Jacklin. Charmée et convaincue par le talent des musiciens qui l’accompagnaient, elle a décidé d’arrêter son choix sur Montréal pour enregistrer Pre Pleasure, son nouvel album.

Ben Witley (basse), Will Kidman (guitare), Laurie Torres (batterie) et Adam Kinner (saxophone) ont donc rejoint Jacklin dans la métropole québécoise afin de donner vie à ses chansons en gestation. Les orchestrations de cordes ont été confiées à Owen Pallett qui s’est lui-même rendu à Prague pour les enregistrer. La réalisation, elle, a été remise entre les mains de Marcus Paquin qui a déjà œuvré avec The Weather Station et The National, entre autres.

Depuis le début de sa carrière, Julia Jacklin n’a jamais travaillé deux fois avec le même réalisateur ce qui constitue une excellente façon de faire pour une artiste avide de remises en question. Et en matière de reconsidération créative, l’Australienne s’y adonne sans aucun snobisme. Afin de remanier sa façon d’interpréter ses chansons, elle s’est inspirée de Céline Dion afin d’insuffler un peu plus de « théâtralité » dans sa voix. Soyez sans crainte, la surenchère émotionnelle n’est vraiment pas la tasse de thé de Jacklin

Pre Pleasure est un long format qui traite de l’incommunicabilité. Cet effort constant qui exige de nous la clarification de nos émotions lorsque l’on échange avec autrui est parfois épuisant. Si Crushing était le récit d’une relation au bord de l’effondrement, Pre Pleasure nous introduit dans la tête et le coeur de Julia Jacklin. Dans Love, Try Not To Let Go, elle s’adresse à un ex-amoureux sans aucun artifice :

I need you to believe me

When I said I found it hard

To keep myself from floating away

Try not to let go

– Love, Try Not To Let Go

Dans Magic, l’autrice expose le poids de cette inévitable obligation de performance sexuelle que nous portons tous, consciemment ou instinctivement.

Ready to do magic

Naked beneath the cape

For my final trick

I’ll ask if we could wait

Until I feel sake again

– Magic

Musicalement, Pre Pleasure peine parfois à se démarquer de ses semblables. Souvent, ce sont les influences de Lucy Dacus qui pointent sur quelques pièces. À d’autres moments, c’est une sorte d’Angel Olsen en mode orchestrale qu’on entend et une chanson comme Ignore Tenderness évoque le soft rock somptueux des Carpenters. Néanmoins, l’excellence chansonnière de Jacklin vient aisément sauver la mise.

Portant sur le fait que nos pensées et opinions évoluent au cours de nos existences et que parfois, il faut abandonner des relations qui tournent en rond, la conclusive End Of A Friendship émeut sincèrement. Be Careful With Yourself est un vibrant plaidoyer pour une prise en charge de notre santé mentale. Lydia Wear A Cross est une contestation de l’éducation religieuse qu’a reçue Jacklin durant sa jeunesse et le folk intimiste de Less Of A Stranger est en parfaite concordance avec cette relation fracturée que l’artiste entretient avec sa mère.

Pre Pleasure est donc le témoignage d’une autrice-compositrice qui grandit et s’affirme avec conviction. Or, sous peu, Julia Jacklin devra dénicher un filon sonore bien à elle qui lui permettra de se distancier de ses consœurs mentionnées précédemment.

Son talent est incontestable. Il s’agit maintenant, pour elle, de prendre quelques risques sonores distinctifs.