Gogol Bordello
We Mean It, Man!
- 48 minutes
Sur les titres parus en amont de la sortie de leur douzième album (We Mean It, Man!, Hater Liquidator et Ignition), Gogol Bordello laissait filtrer un son nettement plus lourd que celui auquel leur discographie nous avait habitués, un écho probable à ces années 2020 tourmentées prêtes à imploser, et se révélait franchement excitant.
Les collaborations de Nick Launay (Nick Cave & The Bad Seeds, Yeah Yeah Yeahs) et d’Adam « Atom » Greenspan (Idles, Amyl and the Sniffers) à la réalisation ne sont certainement pas étrangères à ce son plus dense, saturé et travaillé.
Il n’en demeure pas moins que leur signature gipsy punk, célébrant déracinés et insoumis, reste bien présent dans ces morceaux : Gogol Bordello compense ce virage plus hardcore par une utilisation plus marquée qu’à l’habitude de couches électroniques, afin de préserver cet esprit de révolte dansante face au travers du monde.
La pièce-titre de l’album confirme en ouverture la trajectoire esquissée : lourde, resserrée et subversive. Avec les deux titres suivants, Life Is Possible Again et No Time For Idiots, on trébuche toutefois. Malgré leurs refrains fédérateurs conçus pour être repris en chœur en concert, ces morceaux versent dans une banalité mélodique, dénuée de la folie et de l’urgence typiques du groupe.
La suite retrouve du relief avec Hater Liquidator, un détour dansant assumé, presque disco, porté par un synthétiseur clinquant et une basse entraînante. Suit la ballade Boiling Point, un répit nécessaire, qui permet de mieux faire ressortir Ignition, un titre qui n’aurait pas eu le même impact s’il avait été placé immédiatement après Hater Liquidator.
Justement, Ignition, le troisième extrait de l’album, paru plus tôt cette année, reflète pleinement le virage annoncé. Le rythme est rapide, porté par une forte dose d’énergie positive. En faisant abstraction de la batterie, le refrain flirte avec le métal, avant de glisser vers un pont où réapparaissent les violons typiques du gypse punk, même s’ils sont plus lissés qu’à l’ordinaire. À mi-parcours, le groupe bascule vers un interlude mêlant riffs de guitare aux accents reggae et touches de flûte.
Point fort de l’album, Ignition condense à lui seul les influences multiples de cette bande de migrants réunis dans le quartier du Lower East Side à Manhattan à la fin des années 1990, qui, inspirés par les musiques romanis et ukrainiennes, n’ont jamais cessé de célébrer le métissage culturel.
Vient ensuite From Boyarka to Boyaca, l’une des rares incursions de Gogol Bordello aussi explicitement ancrées dans une esthétique latine. Cette fusion punk aux accents latinos va là où le groupe excelle : dans le croisement des genres, fidèle à l’esprit gipsy punk. On y entend Victoria Espinoza de Puzzled Panther, une formation new-yorkaise disco punk à laquelle Eugene Hütz est également associé, sur ce morceau à la saveur Mano Negra.
Sur plusieurs titres de l’album (Boiling Point, We Did Good With the Good We Did, State of Shock) le disque manque toutefois de relief et aligne ses moments les plus faibles. L’impression aurait peut-être été différente si le mix avait accordé davantage d’espace aux instruments qui font l’unicité de Gogol Bordello et lui donnent son caractère : l’accordéon, les violons, les guitares gipsies. Il y a fort à parier que ces morceaux plus ternes trouveront leur véritable éclat en concert.
Soulignons au passage la collaboration de Bernard Sumner (Joy Division, New Order), qui apparaît sur la pièce finale, Solidarity (Nick Launay Mix), un hymne aux accents de pop synthée dédiée à la cause ukrainienne, en hommage aux racines d’Eugene Hütz : « Nous sommes avec vous de tout cœur et en pensée / Et nous prierons pour une nation dans ses heures les plus sombres. »
Gogol Bordello est d’ailleurs certainement un groupe engagé. Mais, à l’instar de la performance de Bad Bunny à la mi-temps du Superbowl, We Mean It, Man! ne verse pas de manière frontale dans le manifeste politique, mais rappelle que la fête et la résistance peuvent, et doivent cohabiter dans un esprit communautaire.
Au final, We Mean It, Man! alterne moments très forts et passages plus convenus, parfois monotones. Le disque devrait néanmoins enrichir la liste déjà impressionnante de chansons que Gogol Bordello sait faire vivre avec une efficacité incontestable sur scène.