Critiques

Danger Mouse + Karen O

Lux Prima

  • BMG
  • 2019
  • 41 minutes
7

Il y a certes quelque chose d’intrigant à voir réunis sur un même disque une icône de l’indie rock et un réalisateur touche-à-tout qui a collaboré autant avec Parquet Courts qu’avec Adele. Sur Lux Prima, Karen O, des Yeah Yeah Yeahs, et Danger Mouse, alias Brian Burton, propose une odyssée cinématographique qui emprunte à la fois au rock progressif des années 70 qu’à l’univers onirique de David Lynch.

L’idée d’une telle collaboration mijote depuis une dizaine d’années, semble-t-il, après que les deux artistes se furent croisés lors d’un événement à New York en 2008. En entrevue récemment avec la radio américaine NPR, Danger Mouse a expliqué qu’il souhaitait vraiment travailler avec Karen O : « J’adore sa voix et tout de suite c’était – nous avions essentiellement envie de créer quelque chose de beau ».

Même si la liste des albums qu’il a réalisés témoigne d’un refus de se cantonner à un genre ou l’autre, Danger Mouse possède néanmoins une signature sonore bien à lui, à tel point qu’on lui reproche parfois de prendre toute la place lorsqu’il est derrière la console. Mais il est aussi un musicien, ayant formé les groupes Gnarls Barkley, avec CeeLo Green, et Broken Bells, avec James Mercer (The Shins). On lui doit également l’album Dark Night of the Soul (2010), conçu en collaboration avec le regretté Mark Linkous (Sparklehorse) et qui contenait des apparitions des Flaming Lips, d’Iggy Pop, de Julian Casablancas et de James Mercer, notamment. Il était donc intéressant de voir quelle direction prendrait son nouveau projet avec Karen O.

La réponse arrive dès les premières mesures de la chanson-titre, une longue odyssée de neuf minutes qui ouvre l’album de manière somptueuse, avec ses claviers léchés et son atmosphère futuriste. Il y a quelque chose de très Pink Floyd dans l’intro, avec des sons de synthétiseurs qui rappellent Shine on You Crazy Diamond, de l’album Wish You Were Here (1975). Même le jeu de batterie fait penser à celui de Nick Mason. Puis, la chanson bifurque vers un format beaucoup plus pop dans une section médiane qui introduit la voix de Karen O dans une structure conventionnelle de type couplet-refrain. La mélodie est intéressante, mais pas particulièrement accrocheuse, et l’enchaînement apparaît légèrement maladroit, étant donné le contraste entre les deux parties. La finale reprend le motif de l’intro afin de conférer à la chanson une forme cyclique qui caractérise aussi l’album au complet puisque la toute dernière chanson, Nox Lumina, se conclut également sur la même progression d’accords.

La griffe de Danger Mouse demeure bien en évidence sur les autres morceaux, pour la plupart enrobés de ces mêmes claviers luxuriants qui leur donne une facture quasi cinématographique. Son style de production me fait ici penser à la technique du « mur de son » développée par Phil Spector, et qui consistait à enregistrer tous les musiciens dans la même pièce, en multipliant le nombre d’instrumentistes, pour en arriver à cette impression de profondeur dans le son. Une des meilleures chansons de l’album est d’ailleurs Woman, qui semble tout droit sortie de l’époque des Girl Groups des années 60, mais avec un versant plus cru digne des Yeah Yeah Yeahs.

Si la production s’avère assez constante d’un bout à l’autre de l’album, c’est la voix de Karen O qui vient donner davantage de relief à ce Lux Prima. Son chant est certes plus posé que dans le contexte d’un groupe rock, mais elle parvient quand même à valser entre une intonation plus dramatique (sur Ministry) ou volontairement suave (sur la disco-funk Turn the Light). La délicate Reveries est la seule chanson ici qui se compare à l’esthétique lo-fi de son album Crush Songs, lancé en 2014.

Lux Prima n’est pas du tout un mauvais album, mais il lui manque un petit quelque chose pour en faire un disque mémorable. Malgré quelques titres qui se démarquent, on reste souvent de glace devant sa facture un peu trop lisse et propre.