Critiques

Chapelier Fou

Méridiens

  • Ici d'Ailleurs
  • 2020
  • 41 minutes
8
Le meilleur de lca

Chapelier Fou est le nom de scène de l’artiste français Louis Warynski, qui est apparu officiellement en 2009 avec un premier maxi, Darling, Darling, Darling, suivi de son premier album 613 (2010). Son identité sonore s’est démarquée immédiatement en proposant un mélange très équilibré entre les sources acoustiques et synthétiques, les échantillons d’instruments et les oscillations analogiques. La maîtrise de la matière première étant au rendez-vous dès le départ, Warynski a développé sa palette esthétique en s’inspirant du néo-classique et de différentes musiques folkloriques pour enchaîner les maxis et les albums, et aboutir à Méridiens, lancé à la fin février sur la maison de disques Ici d’ailleurs. Un excellent sixième album dont le thème explore des lieux imaginaires créés à partir d’une terre organique, sur laquelle dansent des fragments folkloriques et des basses monophoniques.  

L’austère nuit d’Uqbar ouvre sur une boucle qui se développe aux cordes en un mouvement gracieux de musique de chambre néo-classique. Le changement de vitesse et d’intensité du geste ponctue le motif en deux jolies cadences. Constantinople profite du mot de bienvenue précédant pour intensifier l’effet d’entraînement avec une séquence percussive à travers laquelle les accords aux claviers prennent en charge la mélodie. Le violon s’ajoute à celle-ci comme dans un concerto, et après un premier mouvement, on réalise tout à coup qu’il est échantillonné, et que tout ce qui suit est un montage fascinant d’enregistrement de performances à partir d’instruments acoustiques. Mention spéciale au solo de basse monophonique au troisième tiers de la pièce qui vient apporter un contraste esthétique bien ajusté. Insane Realms ouvre sur un piano arpégé, suivi d’une boucle rythmique qui alourdit le thème à un niveau dramatique. Le phrasé devient un peu plus bondissant dans la façon dont les échantillons sont entrecoupés, mais ça revient à une forme linéaire continue qui mène à un duo aux cordes suivi d’un solo au synthétiseur, et d’une finale rétro sci-fi un peu chaotique.   

Cattenom Drones change complètement de genre avec son rythme percussif techno et sa basse itérative. La mélodie prend place momentanément aux synthétiseurs feutrés très 70s, et laissent ensuite l’espace à un segment très entraînant à mi-chemin entre du EBM et un thème de jeu vidéo 16-bit. Le mouvement s’arrête un instant au célesta (son de) et repart aussitôt dans un élan bien plus saturé, concluant sur une finale électro-pop. Le triangle des Bermudes redescend du sommet sur une séquence synthétique imitant des cordes pincées, supportée par une strate ondulante qui joue en contrepoint. Le tempo prend tout son sens lorsque le rythme drum n’ bass vient compléter le motif, secondé par une section complète de notes jouées en pizzicato. L’état nain fait immédiatement sourire avec sa mélodie rythmique au ukulélé (ou peut-être au violon) et ses clappements de mains, se contentant de passer rapidement comme un interlude.

Asteroid Refuge met en place une atmosphère circassienne avec son thème musical rom, et ça devient vraiment plus sombre lorsque ça change pour un segment électronique abrasif. La ligne mélodique met en évidence quelques sonorités 8-bit inspirées de jeux vidéo rétro. Am Schlarchtensee coupe l’atmosphère souterraine de la pièce précédente avec une boucle composée en forme de rayons de soleil. Le thème devient plutôt comique à mi-chemin avec la sonorité moelleuse du synthétiseur, mais ça s’équilibre ensuite lorsque les cordes reprennent la mélodie et répondent à celui-ci. La vie de Cocagne adoucit le tempo en partant d’une boucle mélodique au basson et vibraphone synthétique, servant de toile de fond à la vague irrésistible aux cordes folkloriques. La pièce se renouvelle à mi-chemin en changeant de tonalité et en devenant épique à l’arrivée du synthétiseur monophonique.

Le méridien du péricarde évolue à la guitare sur un thème mélancolique, dédoublant la ligne principale sur plusieurs strates, créant ainsi une masse harmonique très jolie. La légèreté de la pièce disparaît momentanément lorsque le rythme hip-hop apparaît au sol avec la basse, ça surprend sur le coup, mais le segment reprend son envol avec les cordes pincées jouées en arpège. Les violons ouvrent Le désert de Sonora comme une danse folklorique délicate et précise, passant ensuite à un motif plus serré joué en pizzicato dont le rythme s’inspire de la musique rom. La séquence de synthétiseur et la pulsion orchestrale élèvent la recette à un niveau épique, qui se maintient solidement lorsque le rythme prend en charge le tempo. Everest Trail part sur une boucle synthétique 80s un peu nostalgique, par-dessus laquelle les cordes viennent compléter la mélodie de façon délicate, et un peu molle honnêtement.

Sur Méridiens, les pièces sont développées avec un souci du détail fascinant, permettant de nuancer les contrastes entre une note acoustique réverbérée de façon à créer un espace, et une note de basse synthétique bien ancrée pour faire vibrer le sol dans cet espace. À part quelques petites exagérations, ce rapport de force est respecté dans l’entièreté de l’album, et enrichit tout ça avec toutes les références folkloriques, voire géographiques, qui décorent les thèmes de départ. Les fans d’Amon Tobin vont grandement apprécier la maîtrise totale de l’échantillonnage et du montage, et celles et ceux qui cherchent un hybride entre les musiques néo-classique, folklorique et synthétique y entendront certainement au moins un tour de force.

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