Critiques

Bruce Springsteen

Letter to You

  • Columbia Records
  • 2020
  • 58 minutes
7,5

Alors que bien d’autres artistes de sa trempe se contentent de leurs succès radio du passé pour remplir leurs salles, Bruce Springsteen travaille encore, les 70 ans bien sonnés, à construire l’édifice de son œuvre musicale. Après avoir offert en 2019 Western Stars, un album aux accents country et folk, l’infatigable Boss revient au rock’n’roll avec Letter To You, qui marque un retour en studio de ses acolytes du E-Street Band. Springsteen, l’homme du mouvement, celui qui clamait en 1975 être « born to run », se présente comme un homme rattrapé par le temps.  Letter To You est ainsi composé de réflexions touchantes sur la vieillesse, et sur ce qui reste quand ceux qu’on aime disparaissent.

En contraste avec ce propos plutôt sombre, l’énergie qui émane de l’album est éclatante. Springsteen et le E-Street Band, connus pour leurs performances épiques qui feraient rougir les deux fois plus jeunes, sont en grande forme. Les arrangements simples, mais efficaces, s’ils ne brillent pas par leur originalité, sont l’œuvre de musiciens qui travaillent pour servir les chansons d’abord. Un art de l’humilité et de la retenue qui mérite d’être salué.

Letter To You propose une méditation sur la mort et sur les fantômes qui restent. Springsteen se met ici en scène comme un artiste à l’automne de sa vie, dont les frères d’armes tombent un à un au combat. L’album est donc incontestablement un album du passé, mais ses chansons ne versent pas dans une nostalgie cheap, dans un de ces gâteux « c’était mieux avant » que l’on entend dans la bouche de ceux qui ne se donnent pas la peine d’écouter ce que leur époque a à leur dire. Le fantôme de Clarence « Big Man » Clemons, saxophoniste de génie, éternel allié du Boss, habite l’album. I’ll See You In My Dreams  semble lui être directement adressée. Évoquant la mort de son confrère Georges Theiss, dernier membre encore vivant de son premier groupe The Castiles, Bruce Springsteen se présente comme le « last man standing ». L’optimisme passe alors par la musique, à travers laquelle Springsteen continue d’échanger avec les morts.

« I shoulder your Les Paul and finger the fretboard

I make my vows to those who’ve come before

I turn up the volume, let the spirits be my guide

Meet you, brother and sister, on the other side »

– Ghost

Letter To You est un album convaincant. Mais tout n’est pas parfait. Si la réalisation du disque est sans faille, l’enchaînement des pièces fait parfois sourciller et les morceaux se suivent souvent sans grande cohésion. L’album, que l’on présente comme le grand retour du E Street Band, débute avec la pièce acoustique One Minute You’re Here, très belle en soi, mais qui semble héritée des séances d’enregistrements de Western Stars. Drôle de choix comme ouverture. L’album semble également s’essouffler en milieu de parcours. On cherche encore à comprendre pourquoi Last Man Standing est directement suivie par la quasi identique The Power Of Prayer, ce qui donne la fâcheuse impression d’écouter deux fois la même chanson. Cette dernière, si générique qu’on ne serait pas surpris si Springsteen nous apprenait qu’il l’avait composée en faisant la vaisselle, aurait d’ailleurs pu tout bonnement être écartée.

Qu’à cela ne tienne, la fin de l’album est grandiose. Ghosts et Song For The Orphan sont des nouveaux classiques dont les paroles risquent de résonner dans les stades à travers le monde (bientôt, on l’espère). I’ll See You In My Dreams, solennelle, mais optimiste, conclut les choses avec une note d’espoir bienvenue.

Non, ce dernier album n’atteint pas les sommets des classiques Born to Run ou Darkness at The Edge of Town. Mais Letter To You est une solide proposition artistique qui prouve que si Bruce Springsteen est certainement un monument de la chanson d’hier, il lui reste encore bien des choses à dire aujourd’hui.