Critiques

Alt-J

The Dream

  • Atlantic Records / Infectious records
  • 2022
  • 49 minutes
6,5

Ils semblent loin les jours où Alt-J avait pris la planète indie par surprise avec An Awesome Wave, lauréat du prix Mercury (équivalent britannique du Polaris) en 2012. Trois albums plus tard, le trio n’a toujours pas réussi à recréer la magie de ses débuts. Sans être un grand cru, The Dream est moins soporifique que le précédent Relaxer et montre une jolie retenue, même si l’ensemble demeure un peu froid.

Le succès d’An Awesome Wave tenait beaucoup dans le mélange hétéroclite proposé par Alt-J, sorte d’hybride improbable entre l’indie rock, l’électro, des harmonies à la Beach Boys, des rythmes d’inspiration hip-hop et de l’échantillonnage. À l’époque, plusieurs les avaient portés aux nues pour leur inventivité, même si, soyons honnêtes, des formations comme Animal Collective leur avaient pavé la voie.

Le problème, c’est que ce style bigarré est peu à peu devenu la béquille du groupe, qui a souvent donné l’impression d’en faire trop et de tirer dans toutes les directions en même temps. Malgré le départ du guitariste-bassiste Gwilym Sainsbury, le quatuor devenu trio s’était bien tiré d’affaire sur This Is All Yours (2014), construisant sur l’héritage d’An Awesome Wave mais en évoluant vers une musique plus introspective (sauf pour l’insupportable Left Hand Free). Paru trois ans plus tard, Relaxer m’avait toutefois laissé complètement de glace avec ses ambiances décousues, son manque de mordant et sa version inutile du classique House of the Rising Sun.

Évidemment, il y a encore un peu de tout sur The Dream : de la surf pop (Hard Drive Gold), du folk mélancolique (Losing My Mind), des harmonies de style barbershop (Walk a Mile), du prog (Philadelphia) et même du quasi techno (Chicago). Alt-J fait aussi une certaine place à l’échantillonnage. L’album démarre d’ailleurs sur un extrait de publicité de Coca-Cola pour faire place à la chanson Bane qui parle littéralement de… boire du Coke :

« I’ll dive in / Swimming and drinking

And when my parents tell me to come in

I’ll just ignore them and keep on drinking

Cola, cola

Fizzy cola ».

Bane

On croit au début à une mauvaise blague, mais venant d’un groupe qui a eu tendance à se prendre trop au sérieux par le passé (jusqu’à citer un poème d’Alfred de Musset), ce genre d’ironie et d’autodérision n’est pas pour déplaire.

The Dream est d’ailleurs rempli de références à l’Amérique, tant dans sa géographie (la Californie, Philadelphie, Chicago, etc.) que dans ses espoirs et ses travers, ceux qui nourrissent le fameux rêve américain. Hard Drive Gold est un morceau enjoué sur les cryptomonnaies et le rêve d’une fortune instantanée, tandis que The Actor réimagine la fin tragique de l’acteur John Belushi (The Blues Brothers), décédé d’une overdose en 1982, sur fond de pop-R&B aux accents synthétiques.

Ça semble touffu et ça l’est, si bien que c’est dans ses moments les plus introspectifs que The Dream atteint particulièrement la cible. Get Better est une douce et poignante ballade acoustique sur le thème de l’absence et de l’ennui en temps de pandémie. La planante Happier When You’re Gone est aussi particulièrement réussie, dans un style qui rappelle celui de This Is All Yours. Mais ma préférée reste Philadelphia, genre de mini-suite semi-opératique, portée par des arrangements baroques.

Même s’il est davantage abouti que Relaxer, avec moins d’écarts stylistiques qui font grincer les dents (à part Chicago, qui dérape à mi-parcours), The Dream laisse un peu froid dans l’ensemble. Certes, il est plus relaxe, moins ampoulé, mais on sent le trio détaché, loin de ses émotions. Le genre de disque agréable à analyser pour un cours sur la théorie des genres musicaux, mais qui ne fera pas l’histoire.