Alphonse Bisaillon
t.o.m ou la trajectoire des perséides
- LA-be
- 2026
- 47 minutes
Commençons par mettre quelque chose au clair. Quelles que soient vos habitudes en ce qui a trait à la découverte de nouveaux albums, je vous conseille que votre premier contact avec t.o.m ou la trajectoire des perséides d’Alphonse Bisaillon soit des plus attentifs. J’aborderais l’expérience comme j’aborde un film : en limitant les distractions extérieures. Disons que ce n’est pas le genre d’opus qui ferait aisément office de musique d’ambiance durant la visite de la belle-famille.
Bien qu’elle soit empreinte d’une grande théâtralité, je ne qualifierais pas l’œuvre d’opéra rock. Elle est néanmoins construite autour d’un concept fédérateur : l’humain. Après avoir quitté l’adolescence, qui est symbolisée par la pièce trad reel talk, Alphonse Bisaillon prend conscience des travers des hommes, et, par ricochet, de l’absurdité de la vie. Il tente de comprendre, et idéalement d’aimer, ses semblables à travers un assemblage de tableaux et de personnages. Il est parfois accompagné de t.o.m, une sorte d’alter ego qui, selon ses dires, « constitue la silhouette de ce qu’il pourrait devenir ». Dans son périple, il voit du laid, mais aussi du beau. Il passe par l’angoisse et la colère, mais aussi par l’amour et la sérénité.
Un peu à la manière d’un compositeur de musique de film, Bisaillon tente de capturer chaque moment avec une trame sonore appropriée. Et ceux qui connaissent l’artiste sont déjà conscients de l’ampleur de son panorama musical. Après tout, sa première œuvre, éponyme, d’une durée de 25 minutes, comprenait notamment de la chanson française, du disco et du tango. Sa nouvelle offrande, coréalisée avec Gabriel Desjardins, pousse encore plus loin la fusion musicale. Plus de 15 musiciens et musiciennes ont participé à cette grande aventure, dont Jérémie Dallaire (guitares), Julien Saulnier (batterie et percussion) et Antoine St-Onge (basse et contrebasse). Ils sont parvenus à créer un univers riche avec des styles différents habilement ficelés.
Par exemple, dubstep et le fantôme de St-Hyacinthe se présentent sous la forme d’un slam dans lequel l’artiste relate son passé ainsi que les modèles auxquels il a été exposé en tant que garçon.
L’école m’apprend la loi du plus fort
En moi l’amour se déforme
Patriarcat qu’ils disent j’ai pas compris le fond mais la forme
Faut que je me défende
— dubstep et le fantôme de St-Hyacinthe
Le tout est livré sur une musique latine et culmine en un dubstep hautement satisfaisant.
Ensuite, à l’écoute de son introduction, la pièce guerilla des fleurs peut faire croire à un adoucissement, mais elle explose en un refrain rock tout simplement transperçant.
L’une des chansons les plus originales est sans doute party de bourreaux, qui prend la forme d’une conversation entre le maître du mal et son serviteur, le tout en mode jazz manouche. Les voix que Bisaillon donne à ses personnages ainsi que la ligne de basse portent à croire que l’artiste a été inspiré par… le pouding à l’arsenic! À l’exception de la fin, qui fait un peu plus master of puppets….
Tout de suite après ce défoulement, il enchaîne avec M. Quan, un portrait touchant qui redonne espoir. Il revient alors à son instrument, le piano, ainsi qu’à la chanson française. C’est également le cas dans Mr Freeze au valium, la plus « Pierre Lapointe » de ses chansons.
Il y a même une pièce qu’on pourrait qualifier de « Diss track trad ». Dans chroniques, Bisaillon ne craint pas les mots pour s’attaquer au masculinisme ainsi qu’à un certain sociologue québécois dont vous découvrirez très rapidement l’identité. Cet exercice de style qui met en lumière son habile maniement de la langue et de ses allitérations est agrémenté par la participation de certains membres de La Bottine Souriante.
Il est rare qu’on doive attendre plus de trois ans entre un premier EP et un premier long jeu. On comprend mieux pourquoi maintenant. t.o.m ou la trajectoire des perséides est une œuvre ambitieuse, réfléchie, et travaillée. Elle démontre qu’Alphonse Bisaillon est un créateur unique, le genre d’artiste duquel l’annonce d’une sortie future s’accompagnera d’une imprévisibilité excitante.