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Festival International de Jazz 2019 – Jacob Collier

À la venue de Madison McFerrin, le Club Soda s’est enflammé hier soir. La chanteuse états-unienne détient probablement le record de la plus grande aisance à captiver un public — tout un exploit pour la première partie d’un concert au public cible « musicien ». En cinq minutes, on était passés de l’entrain, à l’émerveillement, à un rire franc. Seule sur scène avec son boucleur, elle grimpait des harmonies juteuses qui accompagnaient ses textes pleins d’assurance et magnifiquement interprétés. Commencer avec une reprise de Toxic de Spears, avoir les tripes de recommencer son loop (qui était un peu décalé à cause de la foule qui tapait le rythme — à côté des temps), et surtout sa façon désinvolte et vraie d’enrober le tout d’une présence scénique racoleuse… Ou comment gérer la foule avec une aisance déconcertante.

Mais ce n’était pas un concert sans faille. Bien qu’elle ait réussi sporadiquement à s’extirper de l’énorme contingence de l’esthétique loop, notamment en faisant disparaître et réapparaître des éléments dynamiquement, la plupart des chansons s’affaissaient après un moment. Comme le font presque toutes les performances similaires. Ça a donné un concert agréable, certes, mais un peu long. La prochaine étape pour la jeune chanteuse serait certainement de se trouver un groupe qui pourrait à la fois dynamiser sa performance et lui permettre de pousser plus loin l’harmonie et le rythme, qui s’effaçaient rapidement, boucles obligent.

Est ensuite apparu un des plus fascinants énergumènes du jazz contemporain, entouré d’un batteur et chanteur, d’un très bon bassiste et claviériste et chanteur et d’une excellente claviériste (et chanteuse et guitariste et percussionniste et wow !) cet entourage était-il un choix judicieux ? Jacob Collier, avec ce choix, nous dévoile malgré une partie de son œuvre qui peine à être partagée par plusieurs de ses contemporains : le génie sait où aller, et comment y aller sans rien sacrifier. Sa dernière prestation au même festival était solo : il courait entre ses instruments pour enregistrer ses pièces dans une musique de boucle améliorée — parce que ses boucles étaient gérées, après enregistrement, par des techniciens, tapis dans l’ombre. Mais tout ça était lourd à porter, ne menait pas ses œuvres à leur plein potentiel, et surtout paraissait un peu… narcissique. Avec cette nouvelle mouture, il garde son éventail d’instruments, mais chacun de ses gestes est multiplié par ses trois excellents musiciens. Et ça marche. En mautadit.

Tout le monde était extraordinairement synchronisé — et ce n’est pas peu dire avec cette haute voltige polyrythmique. La synthèse et son fameux harmonizer étaient utilisés à leur plein potentiel. Ses interactions avec la foule étaient intéressantes autant musicalement qu’au niveau de la performance. Sa présence scénique est ahurissante. Le piano, qui me semblait au départ inutile (il le bardassait, mais rien à faire : il était enseveli sous l’orchestre), a trouvé sa place, toute sa profondeur, pendant la plus longue pièce, la plus calme et introspective du concert. Les orchestrations frôlaient la perfection, la parfaite lisibilité. Le son, après deux pièces, était excellent — pour la cage en miroir qu’est le Club Soda, chapeau ! Compositionnellement parlant, ça va sans dire : les harmonies et les rythmes sont du bonbon quand on s’y attarde. Franchement, à mon sens, très rares sont les performances aussi réussies que celle-ci.

Cette musique hyperactive et intellectuelle, passant du coq à l’âne en quelques instants, ne développant ou ne finissant que rarement ses idées à leur plein potentiel, peut être presque austère par moments, très déstabilisante. Les beaux instants se multiplient, mais passent en un éclair, et certaines rencontres brisent un peu ce que le dernier bloc construisait. Tout ça se solde en une forme un peu statique, qui n’avance pas beaucoup, ou rarement. Ce n’est pas un gros défaut du projet, surtout dans la mesure où c’est cohérent, mais ces petites déceptions apparaissaient tout au long du concert… déceptions qui ont été tellement annihilées par l’exceptionnelle qualité de la soirée qu’elles ne valent presque pas la peine d’être mentionnées. Chapeau à tout le monde, vraiment.

Par ailleurs, on vous invite à visualiser notre retour en photos des soirées du 3 et 4 juillet.

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