Chroniques

Les lieux prodigieux d’Ada Lea

La Montréalaise lance cette semaine son deuxième album intitulé one hand on the steering wheel the other sewing a garden. Discussion avec l’artiste Ada Lea à propos du processus créatif derrière le disque, qui raconte différents lieux.

Ada Lea (Alexandra Levy) nous invite à contempler le quartier que l’on habite, à aller à la rencontre des personnages que l’on croise dans la rue, à nous arrêter sur chaque petit détail. Montréal, le Mile-End, le Plateau, la rue St-Denis — où elle habite — et ses bars maudits ; le Quai, la Rockette, la cantine Le Fameux, puis le parc Lafontaine. Sans vraiment nommer ces endroits textuellement, ils sont là dans les errances littéraires d’Ada Lea.

Il y a aussi New York, l’île Saltspring Island près de Vancouver, sans oublier Banff, Los Angeles et même Naples, qui ont marqué la composition de ce second opus entre 2019 et aujourd’hui. On est à la fois ici et partout en même temps, sans se sentir égaré. En réalité, Ada Lea réussit à nous faire sentir comme à la maison sur one hand (…).

Une main sur le volant, l’autre en train de coudre un jardin

Le seul endroit où l’on se sent égaré, c’est avec ce titre d’album cryptique et absurde, comportant en soi une erreur d’épellation.

one hand on the steering wheel the other sewing a garden.
Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire?
Une main sur le volant, l’autre en train de coudre un jardin ?
Normalement, on dit sowing (semer) a garden, et non pas sewing!

« C’est drôle, des amis m’ont écrit des messages pour corriger l’épellation de mon titre », avoue-t-elle en riant, au bout du fil. Mais l’erreur n’en est pas une! Ada Lea a délibérément choisi cette étrange image qui « signifie beaucoup de choses » pour nous inviter dans son univers.

« Immédiatement on est situé, et ce, dans une voiture en mouvement. J’aime beaucoup ça, d’être située et de créer des situations avec quelques mots seulement. D’autre part, c’est que j’essaie d’être en contrôle d’une main, et de l’autre, j’essaie de faire quelque chose de complètement impossible. L’image est tout simplement absurde et prouve que nous pouvons communiquer avec succès des idées les uns aux autres, ou nos sentiments, en nous exprimant avec les mauvais mots. »

Montréal –> Naples

Je lis à propos de l’album que Levy a été grandement chamboulée par la littérature de l’Italienne Elena Ferrante, autrice de la série L’amie prodigieuse, une oeuvre magnifique sur l’amitié liant deux fillettes de Naples toute une vie.

« C’est que je suis tout de suite tombée en amour avec les histoires, le passage du temps, les gens qu’on a rencontrés durant cette trajectoire », raconte-t-elle. Férue de lecture, cette rencontre fortuite survient alors qu’elle termine la lecture de l’oeuvre complète de Marcel Proust. Ada Lea éprouve le même sentiment qu’un chagrin d’amour.

« Je pense que ça arrive à beaucoup de gens, quand on finit un livre ou une série, on a suivi des personnages pendant un petit bout et quand on a fini, on a l’impression d’avoir perdu quelque chose. Comme une peine d’amour, un peu. Je ne me sentais vraiment pas bien », rigole Levy. Pour la consoler, une amie lui offre la série de quatre romans d’Elena Ferrante, mais le coup de foudre ne survient pas immédiatement. « Je n’ai vraiment pas aimé les couvertures, me dit-elle en éclatant de rire. C’était comme des photos un peu cheesy. »

Les bouquins prennent la poussière pendant trois ans. Puis, en 2019, Ada Lea entame une tournée pour son premier album what we say in private. C’est à ce moment qu’elle emporte le premier roman de la série, en se disant qu’elle ne réussirait sûrement pas à le finir. « Et durant la tournée, j’ai dû racheter les trois autres! […] J’étais obsédée, je voulais presque devenir écrivaine. »

En effet, l’écriture de Levy est dense et singulière. Ses références à son environnement, peu importe où elle se trouve, sont si spécifiques et minutieuses, qu’une ville qui nous est inconnue peut sembler familière. Comme lorsqu’on ouvre un livre et qu’on plonge dans une nouvelle saga.

Banff –> Los Angeles

Immédiatement rentrée de tournée, Levy part à Banff pour écrire l’album, cette jolie ville située dans les Rocheuses de l’Alberta. 

Toutefois, Ada Lea se sent rapidement isolée. L’inspiration qu’elle ressentait au départ ne se manifeste pas. « Au début, c’était difficile. Je me sentais déconnectée de la réalité. Je pense que pour certaines personnes [les résidences de création] ça fonctionne, mais moi j’avais rien qui sortait. Je sais pas, t’as rien à faire. Ça rend inconfortable d’être avec soi-même et de se demander « quelles histoires existent en moi que je veux raconter, qui sont importantes pour moi ou pour les gens autour de moi ». »

Nonobstant cette panne de quelques semaines, Ada Lea pond les maquettes des onze chansons de one hand. Sans être trop convaincue de son matériel, elle se rend quand même à Los Angeles pour enregistrer avec le réalisateur Marshall Vore (Phoebe Bridgers) avec qui la Montréalaise a travaillé sur l’EP woman, here en 2020. Aidée de son amie la batteuse Tasy Hudson (le tiers de Big Brave), du guitariste Harrison Whitford (du groupe de Phoebe Bridgers) et de l’ingénieur de son Burke Reid (Courtney Barnett), Ada Lea a tout laissé se mettre en place avec une confiance totale en ses collaborateurs. Pour elle, ce fut une manière vraiment « précieuse » de travailler.

« Je pensais vraiment que les parties que j’avais enregistrées [en démo] étaient un peu de la merde. Puis, Marshall me disait : « Ah non c’est vraiment cool, pourquoi pas juste garder ça? » Moi je trouvais que ma performance vocale était sketch, mais quand on essayait de l’enregistrer une deuxième fois, la magie était partie. J’ai vraiment fait confiance à Marshall, parce que moi, ce que je pensais qui n’était pas bon, lui il trouvait qu’il y avait quelque chose de magique, même si ce n’était pas parfait ! »

À titre d’exemple, la chanson parue plus tôt cette semaine can’t stop me from dying comporte les pistes de voix originales qu’Ada Lea a enregistrées à Banff. «On n’a presque rien changé sur celle-là, sauf les drum machines. »

one hand on the steering wheel the other sewing a garden d’Ada Lea sort le 24 septembre 2021 sous Saddle Creek Recordings et Next Door Records. Pour précommander l’album, c’est par ici.

Son concert qui aura lieu le même jour au festival POP Montréal (avec Cedric Noel et Fanclubwallet) affiche déjà complet. Un spectacle de lancement à Montréal sera annoncé sous peu.

one hand on the steering wheel the other sewing a garden

1. damn
2. can’t stop me from dying
3. oranges
4. partner
5. saltspring
6. and my newness spoke to your newness and it was a thing of endless
7. my love 4 u is real
8. backyard
9. writer in ny
10. violence
11. hurt

Crédit photo: Monse Muro