Chroniques

Entrevue avec Elizabeth Powell de Land of Talk — apprendre à laisser aller

Dès que je m’assois à la table d’un café branché du Mile-Ex, j’avertis Elizabeth Powell que je démarre mon enregistrement. Assez rapidement entre les tintements des tasses, nous sombrons dans une conversation fluide qui va durer 45 minutes.

« Je suis pareil en entrevue qu’en conversation, ce qui veut dire que je suis diffu, parfois je me trompe de paroles ou de titres d’œuvres d’art. Je ne réussis pas à parler de politique ou de justice comme certaines personnes que je suis sur les réseaux sociaux. Je me dis tout le temps que je serai aussi éloquent qu’eux, mais c’est toujours trop confus. J’imagine qu’ils se pratiquent devant le miroir. La dernière fois que j’ai fait ça, c’est quand j’étais jeune avec mon frère dans de fausses entrevues, mais je n’ai rien retenu de ce temps-là, comme tu vas voir. »

Malgré cette entrée en matière où iel tente d’abaisser mes attentes, Elizabeth Powell, meneur de Land of Talk, m’accorde une entrevue qui se rapproche davantage d’une longue conversation fluide au cours des minutes qui suivent. Au contraire de ses dires, sa pensée est toujours claire et bien qu’il y a vagabondage, celui-ci est charmant et toujours en relation avec la question.

Un peu de réconfort

Land of Talk a lancé en novembre dernier son EP Calming Night Partner, un mini-album tourné vers le réconfort et la guérison, qui a été enregistré en pleine pandémie. C’est après avoir eu une bourse que la formation a dû tout enregistrer pendant 10 jours. Une très courte période pour Powell qui est habitué à prendre plus de temps pour construire une chanson. « Les chansons étaient encore naissantes et malgré les versions finales, c’est très proche des démos que j’ai fait sur Garage Band. »

Normalement, une fois la première étape terminée, Elizabeth Powell « laissait de côté la chanson ou l’envoyais à Mark « Bucky » Wheaton, le batteur et cofondateur du groupe, sur laquelle il met sa magie. […] Et pendant la pandémie, nous voulions simplement travailler et notre gérance a trouvé une occasion pour nous d’enregistrer 5 chansons, puis de les jouer en direct en studio. Comme nous écrivions et arrangions les chansons en temps réel, c’était stressant. » Ce n’est pas tout, comme les chansons devaient être jouées en direct, Land of Talk devait déjà penser à la faisabilité sur scène. C’était très stressant pour iel.

Apprendre à laisser aller

Et pourtant ce processus atypique pour Land of Talk a fait en sorte qu’Elizabeth Powell a dû apprendre à laisser-aller. « Je ne retravaillerais pas comme ça à cause de la pression. […] Ça fonctionne bien quand vient le temps de les jouer sur scène et les gens aiment ça. Et je me rends compte qu’il y a beaucoup d’autocritique qui entre en jeu. » C’est l’un des ennemis pendant la création, cette petite voix à l’intérieur qui ne voit que les défauts et qui oublie les bons coups. En allant si rapidement, Powell n’a pas pu accrocher sur les petits détails et a dû avancer à bon train.

Elizabeth Powell a appris à prendre être moins tatillon grâce à ce processus. En tout cas, iel a une volonté d’intégrer ce laisser-aller à sa prochaine création. De plus, avec ce relâchement, est venue aussi une volonté de mieux organiser ses démos. Par le passé, iel avait tendance à s’accrocher à des détails qui arrivaient lors des étapes préliminaires. « Parfois quand j’enregistrais les démos, un oiseau pouvait chanter et je voulais absolument que ce soit honoré dans la version finale. Moi et Bucky nous accrochons à ce genre d’artéfacts dans les chansons. On appelle ça avoir la  » démo-étite  », parce qu’on refuse que le bébé prenne sa forme finale. »

Être bien entouré

S’il y a une chose qui semble marquer particulièrement Elizabeth Powell, c’est la qualité de son entourage. Ça commence en studio. Au cours de l’enregistrement de Calming Night Partner, l’ingénieur de son bien connu de la scène montréalaise, Mathieu Parisien, a été d’une grande aide : « Il a été si bon à gérer — et émotionnellement — ces artistes qui ont été pris à la maison, isolés du monde et qui sont enfin en studio. C’est la voix de la raison. Quand ça n’allait pas, il nous renvoyait le faire, nous disait de faire de notre mieux. Dès que je commençais à douter ou à laisser la voix dans ma tête prendre trop de place, il me calmait. Il n’était pas seulement excellent à être à la barre technique de l’enregistrement, mais il avait aussi le don d’être… notre… Calming Night Partner! » Elle n’a que de bons mots aussi du Studio Madame Wood qu’iel tient à nommer. Si iel pouvait, iel le réserverait pendant toute une année. Ça vous donne une bonne idée du plaisir que le groupe y a trouvé.

L’entourage ne s’arrête pas là. Pendant la pandémie, les musiciens ont dû faire de nouveaux choix ou encore ont lancé de nouveaux projets. Ce qui fait qu’à la sortie de tout ça, Elizabeth Powell se demandait si iel avait un groupe pour tourner avec iel. Non seulement ça, mais leur gérant a pris sa retraite et leur tourneur les a laissé aller parce qu’il devait faire des choix. De cet Armageddon, de nouvelles opportunités sont nées. Juste avant de prendre sa retraite, leur gérant a pu les renvoyer vers André Guerette chez Paquin Entertainment. De plus, Elizabeth était content de pouvoir choisir ses premières parties, Zoon dans l’est et Pure Bathing Culture sur la côte ouest. Et même lorsqu’iel lui fallait un remplacement pour la basse, c’est Michael Feuerstack qui a pris la balle au bond. Un remplaçant de luxe!

L’entourage et la famille

Au cours de la dernière année, dans les effets secondaires de la pandémie, des amis ont décidé de quitter Montréal pour revenir plus près de la famille. Ce n’est pas tout à fait le cas de Powell qui avait déjà fait un burn-out de l’industrie musicale en 2011 et 2012 quand le succès s’est accaparé de Land of Talk. En 2013, son père, qui vit à Guelph, a fait un ACV et il est devenu partiellement paralysé. À ce moment, Powell a dû devenir boulanger et s’occuper de son père à temps plein.

Cela a prolongé son retrait du milieu musical. Depuis, le père a repris du poil de la bête. Powell pensait s’installer près de chez lui, mais celui-ci a insisté pour qu’iel revienne en ville pour se rapprocher de sa famille musicale. Ce qui fait que ces questions sont déjà réglées pour Elizabeth Powell qui a repris le collier avec Land of Talk et qui a livré de manière régulière de nouvelles créations depuis.

Si quelque chose ressort de mon entretien avec Elizabeth Powell est ce constat : peu importe, tout finit toujours par tomber à sa place. Cette incertitude tournée en maxime permet justement de calmer les remous intérieurs et taire cette voix intérieure qui voudrait nous paralyser dans un moment d’inaction éternel.

* Cet article a été rédiger en collaboration avec Dine Alone Records.

Crédit photo: Melissa Gamache

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