Melissa Auf der Maur
BASS WOMB ROOM: My ’90s 4-Track Demos x Field Recordings
- Envision Records
- 2026
- 42 minutes
Dans les années 1990, Melissa Auf der Maur était la fierté de toute une génération de grungies montréalais. À travers cette musicienne et photographe élevée dans Notre-Dame-de-Grâce, nous n’étions qu’à un seul degré de séparation de la scène rock alternatif en pleine effervescence, dont les groupes tournaient en boucle dans nos Discmans.
Avant de fouler la scène avec les Smashing Pumpkins pour la tournée Sacred and Profane à la fin du dernier millénaire, Auf der Maur s’est imposée en rejoignant Hole pour la tournée de l’album Live Through This, chef-d’œuvre punk-grunge de cette époque. Elle restera cinq ans au sein de la formation menée par Courtney Love, reconnue pour ses mélodies abrasives, ses textes viscéraux et ses concerts survoltés, pour ne pas dire chaotiques. En près d’une décennie au sommet de la scène alternative, Melissa Auf der Maur aura côtoyé tout ce que le rock comptait de figures marquantes avant d’entamer une carrière solo plus discrète dans les années 2000.
Après quinze ans d’absence discographique, elle surprend donc avec BASS WOMB ROOM: My ’90s 4-Track Demos x Field Recordings. Ce retour coïncide avec la parution de ses mémoires, Even the Good Girls Will Cry et une exposition rétrospective, Melissa Auf der Maur: My ’90s Rock Photographs, au Musée des beaux-arts de l’Ontario.
Une trilogie qui s’inscrit dans une démarche visant à documenter, par le récit, l’image et le son, une époque qui a marqué toute une génération.
L’album BASS WOMB ROOM rassemble sept démos composées sur son Tascam 4-track, à l’époque où elle arpentait les scènes internationales. Ces pièces sont espacées d’interludes sonores captés sur dictaphone de poche ou via une caméra Handycam qu’elle plaçait sur son ampli de basse pour filmer le public durant les concerts.
BASS
La basse est au centre de ce documentaire sonore qui, à travers ses différents interludes, nous plonge au cœur des tournées de deux des plus grands groupes des années 1990.
Sur Active Heart, la basse imite un battement de cœur alors que la foule, le feedback des amplis et la voix de Courtney Love recréent l’atmosphère des minutes précédant leurs concerts: j’en ai eu des frissons tant on dirait y être.
Sur Billy Seoul Crowd, elle nous ramène au passage des Smashing Pumpkins à Séoul lors de la tournée Sacred and Profane, tandis que Flesh Flush, avec ses admirateurs scandant “Melissa, you’re the best”, rappelle l’idole qu’elle a été.
Grâce à ces interludes, l’immersion au cœur de cette époque est réaliste et totale.
WOMB
En entrevue, Auf der Maur confie avoir pensé cette démarche pour faire découvrir à sa fille ce qu’a été pour elle toutes ses années sur la route. Ayant refusé de concilier maternité et tournée, elle avait tout mis en suspens avant de fonder une famille.
Cette idée de rassembler la rockeuse d’hier à la mère d’aujourd’hui est illustrée sur River’s Dream où une enfant (sa fille River ?) récite un conte à travers des échantillons sonores de sa vie tumultueuse. C’est un beau moment sonore quand on connaît l’histoire sous-jacente, mais ce n’est pas un extrait que l’on revisitera nécessairement plusieurs fois.
ROOM
Entre les concerts et les tournées, Auf der Maur avait besoin d’un peu de douceur et de moments d’intimité et de créativité. Des moments où elle enregistrait des démos, accompagnée d’une guitare acoustique, auxquels elle superpose sa voix, inverse les bandes et en modifie la vitesse. Ces pièces brutes, présentées sans retouches modernes, nous plongent sans filtre dans son univers de l’époque.
On compte parmi ses démos quelques ballades, dont … And the Next Day et Desire is Critical. Ses démos reflètent d’intrigants moments d’intimité et de créativité entre les concerts, mais n’ont pas grand-chose d’original ou d’excitant à ce stade embryonnaire. Desire is Critical sonne d’ailleurs très standard, voire commerciale. C’est un choix étonnant, puisque l’artiste a mentionné en entrevue avoir écrit ses démos à l’époque où elle désirait échapper à la pression de l’industrie, qui exigeait un album commercial lors de l’écriture de Celebrity Skin de Hole.
Fancy Piece se révèle plus expérimental grâce à ses nombreux échantillons sonores, dont des éclats de rire. C’est un morceau doux, planant au sens high du terme, et agréable.
Parmi les démos, le très expérimental Is She Is se démarque. Avec ses échantillons de voix joués au ralenti, ce titre sonne comme un bad trip et accompagnerait à merveille des photographies chaotiques backstage d’après-show.
On retient aussi Love is the Drug avec son introduction de guitare accrocheuse, son effet wah-wah et son esthétique blues alternatif très proche de l’album Dry de PJ Harvey. Quant à Water Wars, c’est peut-être la démo la plus marquée par l’influence de Hole. Son riff lourd donne envie d’entendre ce qu’une production complète aurait pu en faire.
BASS WOMB ROOM n’est pas un album typique. C’est plutôt un journal intime d’une artiste qui luttait, à coups d’expérimentation sonore, contre les ravages de la machine commerciale qui voulait la dépouiller de sa liberté artistique. C’est en ce sens un album essentiel pour quiconque souhaite comprendre de l’intérieur le parcours de la plus internationale des bassistes montréalaises.