Concerts

Larraji à l’église Saint-James le 10 avril 2026

J’écris ces mots en ce matin du plus interminable des hivers encore traversée des sons méditatifs et hypnotiques de l’autoharpe de Laraaji.

Photos par Charles-Antoine Marcotte

Un des pionniers de la musique ambiante, Laraaji est venu offrir une performance d’une heure trente à l’église Saint-James. La soirée était organisée par Ambient Church, un collectif basé à Brooklyn dont la mission est d’honorer l’histoire du genre en transformant des lieux non traditionnels en expériences audiovisuelles immersives. Pour une première présence à Montréal, on peut dire que c’était une mission réussie. Et le lieu était tout désigné : l’église Saint-James, en plein centre-ville, sur la rue Sainte-Catherine, entre le feu La Baie et la rue Bleury. Coincée entre un bureau de change et un magasin de fleurs, elle m’apparaît toujours étrangement discrète pour un bâtiment aussi majestueux dans un lieu aussi incongru.

À mon arrivée, la longue file s’étirant jusqu’à la rue Sainte-Catherine m’a presque inquiétée, mais tout s’est déroulé très rapidement. Une fois à l’intérieur, avec mes ami·e·s, nous nous installons au balcon, légèrement de biais, compromis assumé : nous serons peut-être déçu·e·s côté son, mais nous aurons une vue directe sur la scène où sont déjà disposés l’autoharpe, les pédales et les différents outils de son attirail, sur une table drapée de tissus orange (couleurs liées à la joie et à la transformation dans certaines traditions spirituelles). Des bouquets d’hydrangées sont dispersés autour.

Laraaji arrive, teste le son, puis il commence. La salle est calme, presque recueillie.

D’abord, il joue avec ses doigts sur son autoharpe. Des textures délicates, presque trop discrètes. Il installe progressivement l’ambiance. Entre les notes, les silences sont composés eux-mêmes de boucles de chants de rainettes préenregistrées. C’est très doux.

Puis, après plusieurs minutes, il place un foulard orange sur son instrument et sort des balais de batterie. Le son gagne en amplitude. On bascule ailleurs. Il nous entraîne dans ces zones de l’esprit que les pratiques méditatives connaissent bien. Il y a peu de moments dans une vie où on peut à ce point faire une pause des pensées harassantes et c’était, pour moi, un de ces moments. Les mots envoutant, mystique, transcendantal pourraient très bien décrire l’expérience musicale d’hier soir. Ce n’est pas un secret pour personne. Laraaji a une pratique spirituelle très avancée qui est intrinsèquement liée à ses créations.

Après près de quatre-vingt-dix minutes, il se lève (j’en aurais pris plus, beaucoup plus). Il se dirige vers un piano que je n’avais pas remarqué et offre une dernière pièce. Après la présentation, il esquisse quelques pas de danse, un peu espiègle, qui désarçonnent, mais émeuvent. Après le concert, il reste dans la salle et les gens font la queue pour lui parler, pour le toucher, évoquant presque la figure d’un guide spirituel.

Celui qui, aujourd’hui, mène des séances de thérapie par le rire à la radio californienne et prône une forme de guérison par le son s’inscrit dans un parcours singulier qui remonte aux années 1970. Né Edward Larry Gordon à Philadelphie en 1943, Laraaji s’installe à New York dans les années 1970 avec l’idée de devenir acteur. Il découvre alors les philosophies orientales et développe une pratique unique de l’autoharpe, qu’il transforme à l’aide de pédales électroniques. La légende veut que ce soit en tentant de vendre sa guitare dans un pawn shop pour payer son loyer, il en ressort avec une autoharpe.

Après plusieurs années à explorer l’autoharpe, il produit un premier album en 1978. Puis, alors qu’il joue à Washington Square Park, à New York, il est remarqué par Brian Eno, alors déjà célèbre, qui lui laisse son numéro dans son chapeau. Leur collaboration donnera naissance, en 1980, à un album marquant de la musique ambiante, Ambient 3 : Day of Radiance.

Depuis, Laraaji a enregistré plus d’une cinquantaine d’albums et est devenu une véritable légende de la musique ambiante. Son œuvre tout entière réside sur cette idée que la musique peut guérir :

« La musique apaise la bête sauvage et peut harmoniser des schémas de stress profondément enfouis dans le subconscient de l’auditeur. Offrir une expérience d’écoute à des personnes qui n’ont peut‑être pas accès à la musique capable de les plonger dans cet état est un service essentiel. Il se peut que tout paraisse chaotique en ce moment parce que l’autoroute de la communication est grande ouverte, ou que cela ait toujours été aussi chaotique auparavant, simplement sans que nous ayons cette communication spontanée à son sujet. On a l’impression d’avoir une conscience élargie de la planète, mais je suis certain qu’il existe tout autant de paix et de sérénité quelque part. Nous vivons dans un univers qui tend à s’équilibrer de lui‑même. » — Laraaji (source)

Avec lui comme avec bien d’autres d’ailleurs, il n’est plus possible de réduire la musique ambiante à un simple fond sonore apaisant. Elle porte en elle une radicalité : celle de transformer l’écoute en expérience intérieure.

Hier soir, cette transformation temporaire, mais bienvenue en cette époque troublée, a eu lieu pour moi.

Crédit photo: Charles-Antoine Marcotte

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