Critiques

Yves Jarvis

Sundry Rock Song Stock

  • Flemish Eye
  • 2020
  • 34 minutes
7

En trois années prolifiques en tant qu’Un Blonde, Jean-Sébastien Audet a graduellement muté du post-punk austère de Tenet au folk psychédélique sublime de Good Will Come to You, sélectionné pour le prix Polaris. Son esthétique DIY errante s’est seulement manifestée davantage l’an passé avec les microchansons intransigeantes et grandioses de The Same but by Different Means, et ce, en tant que Yves Jarvis. Au travers de dizaines de parutions, les chansons se sont raccourcies alors que les albums ont pris de l’ampleur, et The Same a cousu les récits épiques, mais abrégés d’Audet, en un vaste opus dans lequel il est encore plus confortable de se perdre qu’au moment de sa sortie.

Sundry Rock Song Stock représente une évolution naturelle de ce qu’Audet a initié avec Un Blonde. C’est un album compact et parfait pour la saison qui commence, composé de chansons plus accessibles qu’auparavant, mais qui s’éteignent aussi vite. Pastorale et idyllique, c’est une collection de chansons plus personnelles et directes qui gardent tout de même de leur mystère.

Audet a déjà mentionné l’importance des pochettes de ses disques et de leur palette de couleur. Avec Sundry Rock Song Stock, ilinterprète les connotations terreuses qui orbitent « son état vert naturel », comme l’immersion des synthétiseurs scintillants dans laquelle Epitome nous plonge d’entrée de jeu. Par le ton de la pochette, il évoque l’état d’esprit qui définit l’expérience d’enregistrement (directement dans la cour arrière d’Audet), et donc son expérience d’écoute. L’image peinte par le musicien montréalais présente aussi son visage clôturé et grimacé, qui pourrait refléter le regard reclus qu’il opère au fil des pistes.

In Every Mountain est un cadeau qui répète sa bénédiction, alors que l’admiration pour la vitalité de la nature est supportée par un passage musical bucolique qui s’anime et se rendort à trois reprises. L’esprit curieux de la guitare acoustique combiné avec des percussions doucement balayées crée une ambiance de rêverie qui nous invite vers le coeur de l’album. À elle seule, For Props mérite le prix d’entrée. Chuchotant à quelqu’un d’examiner son apathie dans la première moitié, il exhorte la capacité de cette personne à le faire dans la seconde. Les arrangements acoustiques aux harmonies étouffées et elliptiques, où Audet susurre ses mélodies (Notch In Your Belt), ne vont pas sans rappeler Sufjan Stevens ou Nick Drake.

Jarvis semble aussi s’adresser à un individu de mauvaise foi dans Semula, cette fois avec une articulation affaiblie qui traduit bien sa posture vis-à-vis son sujet. Ambrosia est un interlude agité et abstrait, mais qui demeure statique pour une durée qui peut distraire des plaisirs à venir. Emerald possède autant de faces instrumentales que son titre cristallin, et ses précisions géométriques sont reflétées par la symétrie des paroles et de la musique qui tournent en boucles.

Sur la ballade Victim, Yves Jarvis réitère son intérêt pour le processus de création, nous laissant contempler les pièces qu’il a sculptées en chemin. Unique chanson de l’album avec une structure couplet-refrain-couplet, ses paroles observent des cycles intergénérationnels qui se répètent et qui nous influencent. Ultimement, les multiples couches de Jarvis qui chantent se rassemblent tendrement à l’unisson. Quant aux arrangements, ils nous plongent dans un univers vaste où il devient nécessaire de reconnaître l’humble rôle qu’on y joue. L’album se conclut par Fact Almighty, un blues affaibli par la réminiscence de bons souvenirs et la suggestion qu’une croissance personnelle idéale serait parfois fait de manière insulaire à ceux que l’on aime.

Dans sa simplicité et son intimité, Sundry Rock Song Stock réussit sans effort. C’est une pop psychédélique envoûtante, chaleureuse et introspective qui donne envie de croire que son meilleur projet est peut-être toujours en réserve.