Critiques

Sleaford Mods

All That Glue

  • Rough Trade
  • 2020
  • 72 minutes
7,5

Après cinq albums réalisés depuis 2013, le duo Sleaford Mods regarde maintenant derrière lui. De leurs premiers remous à Nottingham, au top 10 britannique atteint avec Eton Alive (2019), Jason Williamson et Andrew Fearn ont su se tailler une place en tant que tandem redoutable. Après leur participation à un anti-festival organisé par Banksy, ils ont été sollicités par Jools Holland. All That Glue représente une porte d’entrée convaincante aux Mods, avec une chronologie qui assume des détours, mais qui permet à l’auditeur d’entendre d’où la formation arrive, et où elle semble se diriger. C’est aussi une compilation immersive qui offre des découvertes aux initiés : onze morceaux ne figurent pas sur un album studio, et quatre d’entre eux n’ont jamais été partagés jusqu’à maintenant.

Williamson n’a jamais mâché ses mots ni épargné personne, incluant lui-même. Sa cible de prédilection est la guerre des classes ainsi que la mince caste d’élite pour qui le capitalisme néo-libéral est profitable. Les médias, les corrompus, les patriotes et les complaisants passent au tordeur, tout comme l’héritage de marginalisation qui affecte les classes ouvrières défavorisées et dépolitisées sur lesquelles le système repose. Les régimes économiques sont présentés pour ce qu’ils sont : des gloutons dont la survie ne repose que sur l’asservissement ingrat de ses travailleurs, et sur lesquels ces derniers ne peuvent finalement même pas compter. Comme Stéphane Deslauriers l’a distillé dans sa critique de l’excellent English Tapas pour le Canal, le groupe se dédie à plonger « nos visages botoxés, nos cerveaux hyperactifs et nos regards bovins dans notre gâchis collectif », et c’est cette mission que la compilation souligne dans son ensemble.

La compilation nous rappelle que les Mods sont consistants dans leur contenu lyrique autant que musical. De McFlurry (2013) à When You Come Up to Me (2019), le purgatoire de boucles répétitives et minimalistes orchestré par Fearn demeure intact. Les percussions utilisées paraissent toutes tirées d’une connexion internet à bas débit. La majorité des pièces sont fondées sur des mélodies cycliques de basse qui restent logées dans l’oreille longtemps après l’écoute. La répétitivité de la musique rappelle des groupes comme Kraftwerk et Can; elle peut étourdir, mais elle offre l’espace nécessaire aux diatribes de Williamson. Des synthétiseurs rudimentaires viennent porter renfort à l’angle satirique duquel Williamson approche souvent ses sujets. En concert, il est commun d’observer le chanteur se pincer le nez ou pousser des cris dérisoires.

All That Glue cimente Sleaford Mods en tant que groupe exceptionnel qui dénonce des maux contemporains, et ce, avec la langue dans la joue. Malgré le poids des enjeux adressés, Williamson parvient à nous faire sourire avec une arrogance légitime. Pour un groupe aussi singulier (Iggy Pop implique pop, électronique, punk, hip-hop et rock dans un éloge écrit pour la compilation) qui ridiculise l’establishment avec vitriol et qui se moque d’accolades prestigieuses, on le retrouve avec plaisir à trois reprises sur une scène du festival Glastonbury, dans les nominations pour un prix Impala, et sur un plateau de la BBC (https://www.youtube.com/watch?v=dEYYI1ii0AU).

Plusieurs chansons-phares du groupe sont absentes de la compilation, mais, en l’espace de 22 titres, on brosse habilement le portrait d’un groupe qui en a encore long à dire. Que vous soyez amateur du groupe ou que vous n’en ayez jamais entendu parler, All That Glue est l’endroit où (re)commencer.

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