Critiques

Playboi Carti

Whole Lotta Red

  • AWGE / Interscope
  • 2020
  • 63 minutes
6,5

L’univers de Playboi Carti est moins composé de cadences ingénieuses ou d’une plume puissante que d’une aura intoxicante qui agit en tandem avec des beats aux yeux écarquillés. Depuis sa sortie en 2018, Die Lit est louangé comme un certain aboutissement du trap et du rap murmuré. En répétant une poignée de phrases par chanson et à l’aide d’inflexions parmi les plus aiguës du hip-hop, la présence vocale de Carti agit en tant que spectre autour de la musique qui, elle, cherche à rassembler un mosh pit. La substance lyrique est mince malgré les stupéfiants et le sexe qui abondent, mais entre le rappeur qui hurle des mélodies amorphes et la production psychédélique de Pierre Bourne, ça slap.

Whole Lotta Red réussit à nous plonger dans un univers d’adrénaline et de sédatifs, de plaisirs instantanés et de répétitions envoûtantes. Rockstar Made, qui amorce la débandade munie de basses étirées et de synthétiseurs technicolor, commence avec le mantra « Never too much ». Mais avec vingt-quatre chansons et soixante-trois minutes de musique, quelqu’un aurait pu lever la main en suggérant un tri. Alors que Die Lit comptait plus de dix contributions par des vétérans du hip-hop, WLR partage seulement le micro avec Kanye West, Kid Cudi et Future. Quant à la réalisation partagée entre dix-huit musiciens, le résultat est moins concentré que sous le règne de Pierre Bourne, mais il crée un effet cumulatif qui nous y ramène au fil des écoutes.

Beno! apaise l’agressivité initiale de l’album avec une musique espiègle aux sonorités 16-bits. JumpOutTheHouse ramène la foudre de plein fouet avec une bouclequi pourrait broyer les fondations d’une banque, mais M3tamorphosis freine l’élan avec une atmosphère d’indifférence. Les voix de fond inertes de Kid Cudi n’aident pas ni la reprise de la formule Travis Scott, par ailleurs. Teen X possède une mélodie accrocheuse et un couplet approprié de la part de Future, sauf que l’ensemble est brimé par des cris aigus incessants qui supportent difficilement la brutalité environnante.

Suivant la logique d’odes ultra-violentes à l’hédonisme, la musique conserve un ton exaltant, mais comme la publicité gothique ridicule entourant l’album, certains moments tendent vers le sinistre et renforcent le sens du titre Whole Lotta Red. « When I go to sleep, I dream ‘bout murder », est répété dans No Sl33p. Vamp Anthem reprend une mélodie de Bach qui suscite rapidement l’image du tonnerre au-dessus d’un manoir décrépit, et de la façon que Carti articule son texte, on comprend presque mieux « feeling empty » que « vamp anthem ».

WLR est à la fois soutenu et ralenti par ses transitions rapides d’une pièce à l’autre, qui donne envie de poursuivre l’écoute, mais aussi de constater la nature expéditive de certains sketches. À partir de New N3on, la soupape relâche sa tension accumulée jusque-là, et une impression de remplissage devient plus imposante à chaque chanson. Si Not Playing veut qu’on prenne Carti au sérieux, la réalisation évoque la trame d’un jeu vidéo. En concluant l’album avec le soutien de Justin Vernon et de James Blake, WLR procure le sentiment d’avoir survécu à un manège qui, dans son excès divertissant, nous laisse étourdis et prêts pour un retour confortable à la maison.

Une des qualités qui me ramène à Die Lit est sa capacité à m’émouvoir, entre autres par l’euphorie et la mélancolie qui définissent des chansons comme Long Time, Shoota, Flatbed Freestyle et R.I.P. Fredo. De tels moments sont plus difficiles à trouver parmi WLR. C’est une escapade qui prend des risques et c’est un successeur qui en a valu l’attente, mais qui aurait mérité une séquence chansonnière plus concise.