Critiques

Lambchop

Showtunes

  • Merge Records
  • 2021
  • 32 minutes
7,5

Peu de groupes se rendent à leur seizième album sans devenir une parodie d’eux-mêmes. Le personnel de Lambchop a souvent changé, mais son hybridité consistante de country, jazz, folk, soul et d’électronique distingue le groupe de Nashville de ses contemporains. La voix frêle et instantanément reconnaissable de Kurt Wagner y est aussi pour quelque chose, et depuis FLOTUS, elle s’est ornementée d’effets fragiles. Plutôt que d’occulter le propos ou d’exiger qu’on le décode, le crooning numérisé a été mis au service du son intime et opulent de Lambchop.

Showtunes voit le “most fucked-up country band in Nashville” se métamorphoser en théâtre musical funèbre. Pour Wagner, l’album est conceptualisé comme une trame sonore pour une comédie musicale, à l’intention de personnes qui n’ont pas d’affinité pour la comédie musicale. Les chansons devaient s’enregistrer en direct avec une certaine configuration de musiciens, mais la pandémie a forcé Wagner à compléter en studio avec James McNew (bassiste de Yo La Tengo), le trompettiste CJ Camerieri et DJ Twit One. Le résultat de cette combinaison a produit un album d’arrangements minimalistes, mais aussi de boucles électroniques et de manipulations sonores. C’est également un des projets les plus patients, atmosphériques et restreints du groupe et même de l’année musicale en cours.

À l’exception de Unknown Man et de Blue Leo, Showtunes ramène la voix naturelle de Wagner. Les sections de guitares ont, pour la plupart, été converties en piano MIDI. C’est une décision expérimentale qui appuie la théâtralité de Showtunes, et cette mise en scène évoque ce que la comédie musicale parvient difficilement à représenter, comme le désir ou la difficulté à tomber amoureux. La vidéo surréelle de Fuku, point focal de l’album, présente des personnages qui semblent incapables de communiquer qui ils sont. Mais peu importe la dernière chose que ces personnages feront ensemble, Wagner insiste « let’s call it love ». L’ambiance en suspens qui occupe la dernière minute nous laisse dans l’incertitude.

C’est étrange de décortiquer les paroles de Wagner, artiste qui prône souvent l’effet cumulatif. D’une ligne à l’autre, on peut autant retrouver un universalisme que des références spécifiques à des personnes ou des lieux. Ce qui saisit surtout repose sur les grandes questions existentielles qui préoccupent toujours Wagner. Durant A Chef’s Kiss, il constate le fait que « life will be the death of us all ». L’incertitude que ces réflexions infligent est réconfortée par la délicatesse de la contrebasse et le triomphe des cuivres, sans oublier la magnificence grandiose dont la pièce est habitée.

En 32 minutes, Showtunes a beaucoup à offrir, dont du silence. Dans le cas de chansons comme l’interlude tragique Papa Was a Rolling Stone Journalist, la nostalgique par procuration Unknown Man et l’instrumentale Impossible Meatballs, Wagner et compagnie se contentent de peu de notes. L’opératique The Last Benedict coupe le souffle dans toute son apesanteur orchestrale. D’autres, comme Drop C, remplissent l’orchestre de chambre discrète par des anomalies synthétiques et des pulsations électroniques. Dans son ode au malentendu, Fuku rassemble l’arsenal d’instruments: piano et cuivres caverneux rencontrent statique et trip-hop.

Ce n’est pas rare que Lambchop offre amplement d’espace à ses chansons, mais Showtunes dépouille encore plus ses compositions. Au-delà de quelques motifs passagers, on n’y retrouve aucun refrain. Plusieurs de ses pièces sont introduites en fondu, émergeant de l’ombre comme la bête qui fait grâce de couverture. Il s’agit plutôt d’une musique inusitée qui n’appelle que rarement attention à soi-même. Avec une telle langueur, amorcer sa découverte de Lambchop par Showtunes n’est pas recommandé malgré sa brièveté. J’admets que l’immédiateté d’albums comme Nixon et Mr. M me manque, mais ces albums existent. Quant à Lambchop, il évolue et se redéfinit en tant que nouveau phénomène, toujours aussi renversant.