Critiques

Julia Holter

Aviary

  • Domino Records
  • 2018
  • 89 minutes
8
Le meilleur de lca

Depuis 2007, l’auteure-compositrice-interprète et multi-instrumentiste Julia Holter nous livre une pop orchestrale d’un autre monde. En 2015, elle nous a proposé un album plus abordable et clairement défini avec Have You In My Wilderness. Cette trajectoire vers l’accessibilité aurait pu se poursuivre au travers de son cinquième effort, Aviary, mais Holter a plutôt décidé de nous livrer une odyssée de 90 minutes qui abonde en expérimentations.

Se voulant le reflet du « sentiment cacophonique » ambiant, Aviary semble à la recherche d’un refuge « au milieu du brouhaha interne et externe que nous vivons quotidiennement » (traduction libre). Elle est accompagnée à la production par Cole M. Greif-Neill, qui est présent depuis son album Ekstasis (2012). Avec Kenny Gilmore qui s’ajoute à l’équipe, Holter et six collaborateurs présentent ces 15 chansons comme une suite qui tire son nom d’une nouvelle d’Etel Adnan (« I found myself in an aviary full of shrieking birds »).

De ce scénario angoissant émerge une musique grandiose aux formes tout à fait idiosyncrasiques, mais inclusives. Les rafales d’orgue sur Whether, accompagnées de batterie à la cadence presque martiale, sont équilibrées par des morceaux plus abstraits comme Chaitius, dans lequel Holter mêle à des harmonies tendues des paroles anglaises et latines. Everyday Is an Emergency s’amorce par un torrent de cornemuses dissonantes, avant de s’amarrer à un piano accompagné par des paroles qui semblent contempler les ravages qu’une tempête a causés. Another Dream prend quant à elle une direction qui rappelle Vangelis et ses synthétiseurs utilisés dans Blade Runner, mais submergés sous l’eau.

Alors que plusieurs pistes sont non linéaires et dépourvues d’éléments rythmiques, le manque de repères stables permet aux arrangements vocaux d’occuper un rôle de premier plan dans le développement des morceaux. Par ses paroles souvent cryptiques et ses denses instrumentations remplies d’effets sonores, Holter évoque autant Björk qu’Arthur Russell. Sur Underneath the Moon, la contrebasse nous ancre dans un des rares grooves que l’album recèle, mais ses glissandos imprévisibles nous sont livrés comme si elle avait pris quelques verres en trop. Dans I Shall Love 2, un crescendo incessant de cinq minutes commence littéralement par des murmures, pour conclure par une chute dans un gouffre cauchemardesque de voix superposées qui s’éteignent subitement. L’album se conclut avec Why Sad Song, une chanson sereine et harmonieuse qui s’oppose bien à l’explosive Turn the Light On en introduction.

Ce que l’album perd en cohérence esthétique, il le gagne en qualités musicales, aux frontières stylistiques perméables. Les percussions sont agencées à des programmations électroniques et des voix synthétisées, alors que les trompettes sont contrastées par les violons et les cornemuses qui bourdonnent sans répit. Malgré de nombreux instants aérés et délicats, l’album a le potentiel de prendre d’assaut les oreilles. On parcourt un chemin étonnant dans la majorité de ses pièces, la finale semblant se trouver à des années-lumière des premiers passages. C’est le cas pour la pièce Les Jeux to You, où l’exercice est poussé à un point tel qu’elle paraît irrésolue.

C’est un album excentrique qui ne sera pas pour tout le monde, et ce ne sont pas toutes les chansons qui méritent leurs longues durées, mais pour les amateurs d’une pop patiente avec des orchestrations émouvantes et des sonorités aussi classiques qu’expérimentales, l’effet cumulatif de Aviary devrait nécessiter quelques écoutes, malgré sa durée imposante. Après tout, déceler quelque chose de beau dans le chaos global et insolvable des dernières années en une heure et demie est assez court, et Julia Holter relève le défi haut la main.

2 commentaires

  1. Vincent gevris, le 2019-01-16 à 12:19

    Je suis tout a fait d’accord, super article!

  2. Eva, le 2019-01-16 à 15:37

    MALADE !!! Continue comme ça Kevin !

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