Critiques

Jazmine Sullivan

Heaux Tales

  • RCA Records
  • 2021
  • 32 minutes
8,5
Le meilleur de lca

En 2008, Fearless a révélé Jazmine Sullivan comme l’un des plus beaux cadeaux que le R&B nous ait offerts. Criminellement sous-appréciée, elle a été sélectionnée pour douze Grammy, mais n’en a remporté aucun. C’est difficile à croire, considérant son approche vocale hors pair et l’honnêteté qui habite les personnages de ses chansons.

Le EP conceptuel Heaux Tales lutte avec tout ce qui peut être perdu et gagné par l’amour et le sexe. Les histoires qu’elle raconte ont un réalisme convaincant, grâce à des perspectives distinctes. On a beau se prononcer sur les décisions qui sont prises, mais leur transparence et leur acceptation des conséquences drainent toute condamnation de valeur. Des connexions paraissent vouées à l’échec, mais un sens leur est trouvé par conviction personnelle: « he ain’t always right, but he’s just right for me ».

La performance de Sullivan reste au centre de la scène, alors qu’elle trouve des raisons de se réjouir parmi des lancées vocales fulgurantes. Lorsqu’elle explore les limites de sa voix puissante, c’est comme si elle traduisait une perte de contrôle de soi. Durant Pick Up Your Feelings, ses acrobaties vocales sont remplies d’une électricité brûlante et assoiffée. Parfois, on dirait que deux ou trois pièces ont été imbriquées en une seule. La musique suggère un monde extérieur de séduction charnelle, alors que l’intensité de sa parole exorcise des passions anxiogènes.

Même si la réalisation est sobre, elle ne reste jamais au même endroit. Des morceaux trap bouillonnants comme Put It Down sont contrebalancés par des pièces comme On It et Girl Like Me, qui elles, sont plus effacées, mais aussi percutantes. Somme toute, c’est Sullivan qui donne la forme et le ton au projet. Un certain grain dans sa voix produit un caractère distinctif et fait écho aux récits de sagesse durement gagnée. D’ailleurs, six conversations d’amies sont incorporées entre les pièces qui relatent leur vie amoureuse et sexuelle. Par leur démonstration de pouvoir et de résilience au milieu d’adversité relationnelle, leurs présences s’avèrent essentielles à l’histoire que Heaux Tales veut raconter.

Au-delà de dynamiques interpersonnelles complexes, Heaux Tales adresse l’amour-propre. Sur Lost One, sa voix suggère la dimension de douleur d’où la chanson est née. À elle seule, la balade atmosphérique serait une raison suffisante pour faire rentrer le partenaire concerné à la maison. L’ambiance fantomatique est exploratoire et sans presse, construite à partir d’une boucle de guitare qui a été traitée comme un souvenir lointain. La voix de Sullivan est aux commandes et plus expressive que jamais, ses paroles aussi simples que confessionnelles. Cette voix est renforcée par l’immense vide entre les arrangements. Elle supplie avec regret « Please don’t forget about me / Try not to love no one ».

Lorsque Sullivan trace le portrait d’une relation amoureuse, son approche reste sensible et mature. Elle est disposée à incarner la responsabilité d’un échec. Elle est redevable du tort qui lui revient. Elle n’épargne pas ses tendances plus toxiques non plus, alors qu’elle met en garde: « Just don’t have too much fun without me ». Finalement, le travail de Sullivan met à profit l’examen constant de soi, en quête d’apprendre et de ne pas répéter les mêmes erreurs: « I know I’m a selfish bitch / But I want you to know I’ve been working on that ».

Ces chansons fonctionnent à merveille parce qu’elles permettent à l’auditeur d’en faire l’expérience de plusieurs angles. Le point de vue de Sullivan n’en est jamais embrouillé et elle reste en contrôle total de sa voix spectaculaire. En confrontant les triomphes et les désastres issus d’indulgences romantiques, Sullivan a créé un des meilleurs longs formats de l’année.