Critiques

Danny Brown

uknowhatimsayin¿

  • Warp Records
  • 2019
  • 33 minutes
8
Le meilleur de lca

Voilà déjà trois ans qu’Atrocity Exhibition a été lancé : l’album qui avait saisi le hip-hop par le collet avec son atmosphère expérimentale, ses paroles maniaques imprégnées d’humour obscène, et les bas-fonds de sa santé mentale comme sujet central. Ses thèmes étaient rivés sur les combats que Brown menait, à contre-courant d’abus de substances et d’une profonde détresse psychologique.

Pour uknowhatimsayin¿, l’artiste de Détroit emploi un ton moins oppressant que ses dernières parutions. De la pochette, jusqu’à la production, l’atmosphère est beaucoup plus relâchée que XXX de 2011, avec son aura fatidique où il était palpable que Brown n’avait rien à perdre et où chaque chanson était peut-être sa dernière. Les hymnes à la débauche contenus sur Old étaient à double tranchant, un éloge à toutes sortes d’excès autant qu’un S.O.S.

Accompagné au studio par des poids lourds comme Q-Tip (qui a supervisé la production de l’album en entier), Paul White, et Flying Lotus, l’album est aussi bonifié par l’apparition de Run the Jewels, Blood Orange, JPEGMAFIA et Obongjayar. Change Up prépare la table sans se presser. Avec une ambiance qui peut évoquer un duel du Far West, ce n’est pas long avant que Brown nous remette sa résilience et sa position au sein du hip-hop à la figure. Theme Song nous plonge dans une atmosphère mystique avec ses cloches, maracas et chuchotements à peine discernables pendant que Brown adresse le culte de l’argent et regarde ses adversaires de haut. A$AP Ferg peut être discerné à la toute fin, mais pour deux ou trois mots.

Sur Dirty Laundry, Danny lave (vous le devinerez) son linge sale alors que, parmi son récit d’expériences sexuelles en public, une anecdote cyclique de visites à la buanderie avec des strip-teaseuses nous est aussi livrée. Outre le thème tissé serré de lavage et saleté, la production est imprévisible et inventive malgré la cadence plutôt molle pour ce qu’on connaît du rappeur. 3 Tearz implique Run the Jewels et exprime des idées qui tendent davantage vers la catharsis que le nihilisme. Chaque joueur prend une approche différente à la production de JPEGMAFIA, avec des percussions étourdies et ce qui sonne comme un battement cardiaque, mais le trio partage le sentiment de se foutre de tout.

Les pulsations fantomatiques de Belly of the Beast renforcent l’effet de coq à l’âne que les sujets abordés produisent, alors que Danny parvient à trouver des similarités hilarantes entre une personne et un biscuit ou, pourquoi pas, un clin d’oeil à Stevie Wonder. Même si l’introduction de la chanson promet, la musique à peine investie qui suit me paraît insuffisante pour supporter ce qui se passe au micro. Quant à la subséquente Savage Nomad, la férocité de la chanson est sans égale sur l’album. Ses guitares métalliques et ses éruptions hostiles de basse permettent à Danny de s’exécuter aux paroles les plus tape-à-l’oeil du projet. Best Life est un répit thématique de la déchéance environnante, un rare mélange d’optimisme et de regards vers l’avenir. La trame musicale enjouée et pétillante reflète fidèlement la satisfaction que Danny éprouve pour ses récents modes de vie un peu plus sains.

La chanson-titre de l’album est convenable, mais ses paroles redondantes naviguent paresseusement vers le groove aux touches de jazz. Néanmoins, Obongjayar administre du caractère à la chanson par son refrain contagieux. On nous assène d’une cadence à bout de souffle avec Negro Spirirual, soutenue par une musique autant étanche et effrénée (gracieuseté de Flying Lotus et Thundercat). Les percussions sont occupées à une amplitude étourdissante, et la basse se tord autour de son motif oblique pour créer une impression de course hallucinatoire. En plus, JPEG surprend, dans le refrain, avec une présence détendue hors du commun.

Blood Orange apparaît sur Shine, une pièce où Brown savoure le succès qu’il s’est construit au fil du temps, en étant quand même préoccupé par l’idée de tout perdre à tout moment. Des synthétiseurs inusités sont saupoudrés à travers la chanson, mais les percussions sont dispersées au point de créer un certain vide rythmique. En guise de conclusion, Combat est mémorable. Avec Q-Tip et son cousin Consequence qui se manifestent brièvement pour relayer des expériences de la rue, le jazz-rap énergique aux échantillons saccadés de cuivres, lui,  évoque des classiques du genre.

Depuis longtemps, le rappeur de Détroit fait de la musique à son propre rythme, selon ses propres règles. Dans le cas de cet album, la règle semble être de faire simple, en distillant les aspects instrumentaux et lyriques à leur racine viscérale. En onze chansons et une demi-heure qui passe trop vite, uknowhatimsayin¿ est ce qui se produit quand un personnage de la marge du hip-hop devient un vétéran qui continue de prendre des risques.

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