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Critique : Kendrick Lamar – Damn.

Kendrick Lamar est régulier comme l’horloge. En 2015, il faisait paraître l’excellent To Pimp A Butterfly, puis en 2016, il lançait Untitled Unmastered. Ce dernier était une collection de chansons qui n’avaient pas trouvé preneur pour l’album précédent. Douze mois plus tard, Lamar revient avec DAMN. son quatrième album en carrière. Les suspicions de nouvel opus sont nées à la fin mars après la sortie du simple The Heart Part 4, qui n’est pas sur l’album, mais qui annonçait une sortie le 7 avril. Le 7, comme promis, le vidéoclip de la chanson Humble est arrivé et elle-même annonçait la sortie de DAMN.

Sur ce nouvel album, Kendrick Lamar nous sert une bonne dose de référence christique et religieuse en général. C’est thématique avec sa sortie le Vendredi saint. DAMN. est l’album le plus « pop » de Kendrick Lamar, il possède de nombreux refrains intoxicants, des chansons plus courtes qui tournent autour des quatre minutes et une approche généralement plus facile pour le néophyte. Est-ce que c’est de moins grande qualité pour autant? Absolument pas, Lamar prouve qu’il est l’un sinon le rappeur le plus pertinent de son époque, encore une fois.

Plusieurs chansons sont très accrocheuses comme Element qui a été produit en partie par <em>James Blake. On peut en dire tout autant de son duo avec Rihanna titré Loyalty avec sa trame velouté. Il nous offre même une pièce qui tire beaucoup sur le R&B avec Love, sur laquelle chante Zacari. C’est déstabilisant au premier abord. Avec les écoutes répétées, la pièce prend son sens dans l’enchaînement et ne détonne absolument pas. On est loin des pièces parfois insipides que nous envoie Drake. Malgré l’approche plus mélodieuse qui laisse de côté les moments musicaux ou les extraits de mise en contexte par rapport au concept très présent sur To Pimp A Butterfly et good kid, m.A.A.d city, Kendrick Lamar n’est pas moins impressionnant sur ce nouvel album.

« I got, I got, I got, I got
Loyalty, got royalty inside my DNA
Cocaine quarter piece, got war and peace inside my DNA
I got power, poison, pain and joy inside my DNA
I got hustle though, ambition, flow, inside my DNA
I was born like this, since one like this, immaculate conception
I transform like this, perform like this, was Yashua’s new weapon
I don’t contemplate, I meditate and off your fucking head »
— DNA.

Malgré la tangente plus facile pour les oreilles que Lamar prend sur Damn., il montre aussi l’étendue de son talent de MC avec des chansons comme DNA où les mots sortent à un rythme effréné, parfois quasi inhumain. On ne peut non plus passer sous silence l’excellent premier simple titré Humble. Ça rentre au poste et rappelle à la compétition qu’ils ne sont pas de niveau. La chanson est sans doute en réaction à Big Sean qui a lancé une pique au Californien dans les derniers mois. Une autre chanson surprenante se cache sur DAMN. : la collaboration avec U2, XXX… oui, oui U2. Il faut bien Kendrick Lamar pour rendre U2 pertinent en 2017.

Les pièces plus R&B sont toutes assez efficaces sur DAMN. La deuxième partie de XXX, Fear et la sérieusement réussie Lust. Il termine l’album sur Duckworth qui remet les pendules à zéro en nous ramenant au premier moment de Blood qui entame l’album. Avec toujours ce message : « Remember that what happens on earth stays on earth. » Il y a quelque chose d’à la fois religieux et absolument laïc à propos de DAMN.. Encore une fois, c’est le génie de Kendrick Lamar qui est le responsable pour cette habile façon de tisser un message riche et nuancé.

Vraiment, Kendrick Lamar est à son meilleur depuis deux ou trois ans. Combien de temps ça durera? Personne ne le sait, mais pour le moment, il faut en profiter, car il nous envoie avec DAMN. un autre excellent album de rap. Nous avons pourtant déjà été gâtés cette année avec Run The Jewels et Loyle Carner. Malgré tout, Kendrick Lamar ne tombe pas dans l’ombre des deux autres sorties, au contraire, il brille de mille feux.

Ma note: 8,5/10

Kendrick Lamar
DAMN.
Interscope Records
56 minutes

http://www.kendricklamar.com/

U2 – Achtung Baby

achtung_baby1991. Dernière décennie qui s’entame à l’aube de l’an 2000. La chute du mur de Berlin en 1989 annonce le démantèlement des pays du bloc de l’Est. L’exubérance du capitalisme des années 80 en Occident semble avoir gagné sur le communisme. Sur le terrain, par contre, le constat est tout autre. L’avenir s’annonce sombre, tout en étant avant-gardiste, avec une guerre du Golfe en direct à la télé jouxtée aux débuts de la mondialisation qui sonne la charge avec la délocalisation des emplois et l’avènement de l’informatique dans nos vies.

En musique, le sombre se reflète dans le mouvement grunge et l’avant-gardisme se reflète dans la musique électronique. Tout comme le bon vin, la musique populaire possède aussi ses années millésimées et 1991 en est définitivement une. Que l’on pense à Guns And Roses, Red Hot Chili Peppers, Pearl Jam, Nirvana, Metallica, tous ces artistes ont fait paraître des albums majeurs en 1991. Le 18 novembre de cette même année, U2 allait suivre la parade avec un très grand cru, soit l’album Achtung Baby.

Suite à une décennie évolutive, passant d’un son rock new-wave à un rock fédérateur, U2 s’essoufflait à la fin des années 80. Le résultat fut l’album Rattle And Hum. Œuvre magnifiant leur amour pour l’Amérique profonde, sa société et sa musique, on sentait U2 fatigué et à court d’originalité. Sa «mission charme» des États-Unis était une mission accomplie… au détriment de certains fans. Bon nombre furent laissés pour compte devant un Bono devenu «preacher» et des musiciens en panne d’inspiration. Bono annoncera donc en 1989 une pause pour U2.

Puis, vint septembre 1990 et la parution de la chanson Night And Day, superbe reprise de Cole Porter pour l’album Red, Hot And Blue qui laissait poindre avec optimisme le nouveau son U2. Les spéculations allaient bon train sur le fait que U2 était en pèlerinage à Berlin, sous la recommandation de Brian Eno et enregistrait au légendaire studio Hansa (Bowie, Iggy Pop, Depeche Mode, etc.) en s’imprégnant des courants musicaux électronique, industriel et alternatif. La table était mise, quoique l’image de U2 n’avait pas encore changé.

Octobre 1991, paraît le premier simple The Fly qui subjuguera tout le monde. La mise en bouche est réussie. Tout est là. Un groupe totalement revampé. Bono, dans son désormais personnage notoire (The Fly) et ses comparses arborant un look très loin de Rattle And Hum. Le calcul est génial. Bono ira jusqu’à se parodier et enlever tout le sérieux dans lequel U2 pataugeait et faisait du surplace à la fin de la décennie précédente. Bono y va de sa célèbre phrase: «It’s no secret that conscience can sometimes be a pest.». Musicalement, c’est une totale déflagration. Guitares tranchantes, une rythmique dansante, que s’est-il passé? Il faudra attendre la sortie du deuxième simple, Mysterious Ways, accompagnant la sortie de l’album, pour comprendre l’ampleur de la métamorphose. Pièce dansante à saveur Madchester, ponctuée de percussions, U2 allait réaliser ce que seulement quelques groupes ont réussi dans leur carrière: se réinventer.

Zoo Station ouvre l’album avec un son de guitare distortionné et une batterie industrielle, gracieuseté de cet artiste du mixage qu’est Flood. L’effet est grand à l’époque, car U2 n’a jamais sonné comme ça. Les premières paroles de l’album seront «I’m ready…». La succession de succès ne se fera pas attendre avec des pièces telles que Even Better Than The Real Thing, qui sera remixé par Paul Oakenfold, qui lui, deviendra quelques années plus tard l’un des DJ les plus connus de la planète. Musicalement dynamique, Until The End Of The World sera l’une des pièces maîtresses mettant en scène une conversation fictive entre Judas et Jésus. On pourra y entendre parmi les phrases les plus savoureuses des superbes textes composant Achtung Baby: «You miss too much these days if you stop to think.».

Avec Achtung Baby, et un U2 revampé, on se retrouve dans une overdose d’ironie. U2 se met en danger, Bono se moque de lui-même. L’idée étant de s’exposer afin de détruire le mythe… de la même façon que Chaplin avait choisi de répondre au fascisme en le ridiculisant dans son film Le Dictateur. Le choc est tellement grand que Daniel Lanois mentionnera qu’Achtung Baby est une série de risques/accidents de parcours et que la pièce One en sera la police d’assurance. One s’élèvera au rang des grandes chansons du répertoire de U2. Ovni en quelque sorte sur l’album, elle est d’une structure classique, typiquement U2, mais devient charnière et porteuse lorsque mise en contexte en cette fin de siècle: réunification de l’Allemagne, fin de l’apartheid, pacification de l’Irlande, etc.

On retiendra également la trilogie de fermeture de l’album avec Ultra Violet (Light My Way), Acrobat et Love Is Blindness, originalement offerte à Nina Simone. Autant U2 se réinvente, autant U2 met de l’avant ses points forts et les trois dernières pièces ferment l’album de façon magistrale, tout comme l’avait fait One Tree Hill, Exit et Mothers Of The Disappeared sur The Joshua Tree.

Ironiquement et pleinement assumé, Achtung Baby est l’album de la trahison, d’une promesse non tenue des relations Est-Ouest. Ayant été enregistré dans le tumulte entre Berlin et Dublin, l’album porte également les thèmes de la prépondérance des médias, du marketing et de la société de consommation. U2 risque et décide d’amener ses fans ailleurs, quitte à en perdre quelques-uns. Le groupe décide également de tourner le dos à son passé récent. Ayant connu l’apothéose et à l’image de la nouvelle approche musicale, Bono le prédicateur se transforme en un être plastique, pastiche de ce qu’il était, allant même emprunter dans le passé afin de créer un personnage vêtu de lunettes noires à la Roy Orbison et d’un manteau de cuir à la Gene Vincent, le tout saupoudré d’une attitude de frondeur. Il dira même qu’il n’est qu’un copieur. Bono descend de son piédestal, devenant commentateur et «personnificateur», se parodiant avec une voix en grande forme, passant du falsetto au grand déploiement, le tout supporté par une section rythmique impressionnante. De l’excellent travail de la part de Larry Mullen et Adam Clayton qui s’ajoute au jeu et aux sonorités de guitares renouvelées de The Edge.

Achtung Baby est une œuvre jalon de cette fin de siècle. À une époque où le cru et l’authenticité étaient représentés par le mouvement grunge et son porte-étendard Kurt Cobain, Bono fait le choix contraire et va du côté sombre arborant le faux, le pastiche et pousse le tout un cran plus loin. Pour réaliser un tel revirement, il y a dans cet album une telle synchronicité qui fait en sorte que les astres s’alignent. Tous les acteurs importants de U2 ont pu être réunis autour de cette création. Anton Corbijn délaisse le noir et blanc classique, évoquant la sincérité et la pureté de Joshua Tree et Rattle And Hum, pour une pochette se voulant un véritable kaléidoscope d’images colorées, représentant ainsi un U2 nouveau ainsi qu’une nouvelle Europe. En studio, c’est un véritable travail d’équipe avec Brian Eno, Daniel Lanois et le retour de Steve Lillywhite, ainsi que l’arrivée d’un certain Flood. C’est la dualité à l’état pur. Le groupe et son équipe de studio, le passé et le futur, Achtung est le digne représentant l’Est et Baby symbolise l’Ouest. Les grands groupes savent sortir de leur zone de confort et s’en remettre à d’autres talents afin de les guider. On n’a qu’à penser à Radiohead avec Nigel Godrich et les Beatles avec George Martin.

La transposition vers la scène sera également des plus réussies. Le Zoo TV Tour deviendra l’une des plus importantes et marquantes tournée de l’histoire employant près de 500 personnes, utilisant 300 tonnes d’équipement et plus de 60 camions.

L’héritage d’Achtung Baby est majeur. De sa création, prouvant qu’un groupe peut et devrait se réinventer, au legs sonore qui aura une influence majeure sur la mouvance des groupes électro rock, que l’on pense à Nine Inch Nails et autres consorts, ainsi que d’autres groupes tels que Radiohead et Coldplay, les membres de U2 auront réussi un coup de maître à un moment où on les avait cru morts et enterrés. Contre toute attente, Achtung Baby, avec le temps, se révélera l’une des œuvres les plus transcendantes des années 90 et de l’histoire de la musique populaire.

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