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Critique : The Rural Alberta Advantage – The Wild

Originaire de Toronto, The Rural Alberta Advantage a, à mon avis, été dans les dernières années un assez bon ambassadeur du son indie rock canadien sur plusieurs plans. Depuis le lancement de leur premier EP en 2006 à leur nomination aux Polaris en 2011 pour l’album Departing, le trio a su conserver une personnalité qui lui est propre et en même temps assez universelle, comme bien des artistes de chez Paper Bag Records. Le départ d’Amy Cole en 2016 et son remplacement par Robin Hatch aura toutefois laissé planer des doutes sur l’adaptation du band et la direction que sa signature sonore si caractéristique allait prendre.

Ce qui a toujours principalement marqué chez le Rural Alberta Advantage, c’est l’intimité et l’émotion brute qui ressort de chacune des chansons. Si The Wild se démarque par un effort d’arrangements et d’enrobage plus important que ses prédécesseurs, ce constat n’en reste pas moins vrai. On ressent un peu le même sentiment de sublime à l’écoute des chansons du groupe qu’en se retrouvant seul devant certains miracles de la nature. Le tout demande une certaine introspection face à une émotion qui ne se partage que difficilement même si elle nous enrobe totalement.

Mais ce n’est pas tout d’être beau. Si le cœur est gagné facilement par la parution, qu’en est-il de la tête? Objectivement, ce n’est pas le meilleur album de la formation canadienne. Le son de l’indie-rock s’est fortement modifié et réactualisé dans les dernières années, après un virage très pop vers 2010. Malheureusement, The Rural Alberta Advantage n’a pas vraiment réussi à surfer sur la vague et on sent encore des relents un peu vieillots sur certaines chansons. Si les Lumineers et les Mumford & Sons de ce monde ont connu des beaux jours, il faut avouer qu’ils sont aujourd’hui loin de leurs popularités des dernières années. Et on sent pourtant le son « folk » popifié et rassembleur de ces groupes dans la nouvelle parution des Canadiens. C’est particulièrement frappant sur Brother. On le constate au fur et à mesure que le côté alternatif qui buchait, qu’on retrouvait sur l’excellent Mended With Gold, s’éloigne, au cœur de la sortie. Ici, quelques pièces restent tapageuses, dont la très forte Beacon Hill, qui ouvre l’album, ou Wild Grin, mais on laisse maintenant une plus grande place à des sonorités un peu plus country en milieu d’album. Est-ce une mauvaise chose? Pas nécessairement. Mais le côté plus aérien fait peut-être ressortir un peu plus les défauts de l’opus. Après un départ rapide, tout en puissance, on se surprend à chercher un peu de substance entre deux ballades. Un hit qui ressortirait du lot pour réellement nous accrocher, sans toutefois en trouver à tout coup.

Reste que l’album est ponctué de bons moments. Pensons ici aux chansons Selfish Dream ou Letting Go, à la force des harmonies vocales de Nils Edeloff et Robin Hatch ou à la réalisation aérée et subtile. Mais au final, avec un album qui se veut aussi fort que The Wild, il faut avouer que l’on parle plus au cœur qu’à la tête. Sans doute que cette parution réussira quand même à élargir la base de fans du groupe et que les chansons ressortiront très bien en concert, je n’ai aucun doute de ce côté-là. Mais je reste tout de même un peu sur ma faim après quelques écoutes.

Ma note: 6,5/10

The Rural Alberta Advantage
The Wild
Paper Bag Records
33 minutes

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Critique : Alvvays – Antisocialites

Alvvays revient avec Antisocialites, trois ans après le succès inattendu de son premier album. Malheureusement sur ce nouvel effort on assiste à une séance de brainstorm de 33 minutes durant laquelle les membres du groupe se demandent s’ils veulent être Slowdive, eux-mêmes ou un groupe générique d’indie-rock.

Sur la première moitié d’Antisocialites, on comprend certes que la bande de la jolie Molly Rankin a choisi son camp. En s’éloignant de son pop rock ensoleillé des débuts au profit d’un son plus vaporeux laissant davantage de place aux atmosphères synthétiques et aux strates de guitares, l’intention dream-pop est claire.

Mais ce virage ne se fait pas sans heurts. La candeur d’Alvvays ne colle pas à 100 % à une facture sonore ombragée comme celle qui fait la marque de Slowdive notamment. Ça fonctionne certainement sur In Undertow, pièce d’ouverture de l’album et probablement la meilleure chanson du groupe. Mais on s’ennuie beaucoup par la suite sur Dreams Tonite, Not My Baby et Your Type, pièces sur lesquelles on sent Alvvays essayer d’essayer des affaires. Le tout est livré par une Molly ennuyée, amorphe.

Et c’est à croire que les membres du groupe se sont rendu compte qu’ils piétinaient, car à la mi-parcours ils nous balancent Hey et Lolipop, deux chansons up tempo qui auraient pu se retrouver sur le premier album. Mais c’est de courte durée. Sur Already Gone qui suit, Molly gratouille paresseusement sa guitare en chantant sans conviction par dessus des strates d’instruments dissonants. A contrario sur Slomo, pièce qui ouvre le dernier Slowdive, il n’y a pas plus d’instruments, mais ceux-ci ont davantage d’amplitude ce qui crée un effet hypnotique de mélancolie. Bref, on comprend ce que veut faire Alvvays avec ses pièces dépouillées, mais il manque d’outils dans le coffre du groupe.

Parlant de limitation… la voix de Molly affiche de sérieuses lacunes sur Antisocialites. On ne peut pas dire que la chanteuse a le registre le plus vaste, mais on est tombé amoureux de sa voix grave et chaude qu’elle a utilisée jusqu’ici à l’intérieur de ses limites. Sur ce nouvel effort, elle tente la voix de tête à plusieurs reprises sans grand succès. En plus, le procédé n’amène rien d’intéressant à la mélodie. Pourquoi ne pas avoir gardé ça simple? La deuxième moitié d’Antisocialites se clôt sans qu’on en ait vraiment retenu quoi que ce soit avec Forget About Life, une décevante pièce morne qui ne pourrait même pas être un intermède sur un album récent de Metric.

À trop vouloir chercher la nouveauté, on s’égare. Et c’est bien dommage pour Alvvays parce que les critiques contenues dans ce texte sont majoritairement d’ordre cosmétique. Avec une direction artistique plus cohérente et un habillage sonore moins ambitieux, peut-être que ces compositions auraient fait mouche. Mais là c’est rigoureusement plate.

MA NOTE: 5/10

Alvvays
Antisocialites
Polyvinyle Record Co.
33 minutes

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Critique : The New Pornographers – Whiteout Conditions

Avec Broken Social Scene et Stars, les New Pornographers forment une sorte de triumvirat de l’indie-rock canadien : des groupes à géométrie variable où les membres vont et viennent au gré de leurs projets parallèles. Ainsi, pour la première fois, c’est sans le guitariste Dan Bejar (Destroyer) que les New Pornographers ont enregistré leur nouvel album, Whiteout Conditions, leur septième en carrière.

Certes, Bejar n’a jamais été le principal contributeur de la formation sur le plan de la composition, mais sa voix et son jeu à la guitare font partie de la signature sonore des New Pornographers depuis leurs débuts, au même titre que le chant unique de Neko Case ou la plume de Carl Newman. Ainsi, son absence ne passe pas inaperçue sur ce Whiteout Conditions, dominé par les synthétiseurs, les effets robotiques de voix ainsi qu’une esthétique générale très inspirée de la pop des années 80…

Non pas que l’album marque un changement de direction drastique pour le collectif. En fait, il reprend la ligne directrice du précédent Bill Bruisers (2014), plus rythmé et plus dansant que ses prédécesseurs Challengers (2007) et Together (2010), sur lesquels les New Pornographers donnaient un peu l’impression de se chercher après le chef-d’œuvre Twin Cinema, paru en 2005. Mais il se veut plus synthétique, moins organique. Ça se ressent dans les sonorités électroniques omniprésentes et le jeu mécanique de Joe Seiders, qui succède à Kurt Dahle à la batterie.

Il ne faut pas nécessairement s’en surprendre. Avant même la sortie de l’album, Carl Newman avait annoncé que le groupe avait voulu créer une sorte d’hybride entre le krautrock et Fifth Dimension, formation qui nous a donné l’immortelle Aquarius/Let the Sunshine In en 1969. Cela donne des moments fort réussis, comme la pièce-titre, une chanson sur la dépression, portée par une belle énergie synth-pop, ou encore This Is the World of the Theatre, sans doute la plus puissante du lot, avec son refrain rassembleur et ses riches harmonies vocales typiques du groupe.

Mais ça donne aussi des morceaux où le septuor donne l’impression d’être un peu sur le pilote automatique. Ainsi, on passe rapidement par-dessus les oubliables Darling Shade, Second Sleep ou Juke. L’album compte peu de ballades, et c’est sans doute tant mieux, tellement un titre comme We’ve Been Here Before tourne en rond, où même les voix perdent de leur éclat en raison de l’abus d’effets.

Il reste néanmoins difficile de porter un jugement négatif sur ce Whiteout Conditions. Malgré une petite baisse de régime depuis quelques albums, les New Pornographers demeurent une valeur sûre en matière de power pop et plusieurs les voient comme les héritiers de Fleetwood Mac, non sans raison. Mais à l’image de son titre à saveur hivernale, ce nouvel opus du collectif canadien laisse froid, même si l’on ne peut nier la qualité d’exécution. Sauf que parfois, ce n’est pas suffisant…

Ma note: 6,5/10

The New Pornographers
Whiteout Conditions
Dine Alone
41 minutes

https://www.thenewpornographers.com/

Critique : The Sadies – Northern Passages

S’il y a un groupe de country rock qui mérite le plus grand des respects, c’est bien The Sadies. En plus d’avoir servi de soutien à de nombreux projets sonores (Neko Case, John Doe, etc.), le quatuor mené par les frères Travis et Dallas Good a accumulé pas moins de 10 albums studio à son compteur. Le dernier en date mettait de l’avant une collaboration avec l’être humain par excellence de 2016, M. Tragically Hip lui-même, Gord Downie.

La semaine dernière, les Torontois lançaient Northern Passages. En compagnie du batteur Matt Belitsky et du bassiste Sean Dean, les frangins Good nous proposent une autre chevauchée country rock qui possède quelques accents salopés des plus intéressants. Réglons tout de suite une chose. La chanson It’s Easy (Like Walking), mettant en vedette le bon Kurt Vile, est un très grand cru; une grande chanson à écouter à fond de train, surtout si vous aimez rouler la nuit sur nos tortueuses routes rurales. Les superbes guitares cristallines qui colorent cette pièce font la preuve que les Good y mettent toute la gomme lorsqu’il s’agit de donner vie à leur musique. C’est d’une minutie exemplaire.

Quelques chansons brassent la baraque. Je fais référence plus spécifiquement There Are No Words et à Another Season Again, celle-ci étant bâtie rythmiquement sur un « shuffle » tout droit inspiré du blues. On retrouve également quelques morceaux qui font honneur aux Gram Parsons (The Flying Burrito Brothers) et aux Roger McGuinn (The Byrds) de ce monde. God Bless The Infidels, c’est du Burrito Brothers pur jus. Riverfog View est typiquement Gram Parsons (tout fanatique de country rock se doit de connaître ce musicien américain) et avec la conclusive The Noise Museum, on se retrouve en territoire connu, à cheval entre les Byrds et R.E.M. Et que dire du jeu de guitares des frérots Good sur cette pièce? Silence radio rempli de respect.

Ce qui distingue ce Northern Passages de ses semblables, c’est cette beauté mystérieuse qui se dégage de chacune des chansons. À l’écoute de ce petit bijou, vous serez immédiatement téléportés dans un chalet rustique et lorsque dans votre songerie nocturne, vous lèverez la tête vers le ciel, vous verrez apparaître immédiatement des aurores boréales… à l’image de celles qui enjolivent la pochette de cet excellent disque.

Encore une fois, les Sadies démontrent de manière manifeste qu’ils se hissent parmi les grandes formations country rock de l’histoire de la musique. J’exagère? Pas du tout. S’agit de plonger sérieusement dans l’ensemble de leur discographie pour s’apercevoir que le travail de ce grand groupe n’a rien à envier aux meilleurs du genre. Depuis plus de 20 ans, les Sadies ne cessent d’épater. Depuis plus de 20 ans… et dans un monde fasciné par la saveur du mois, l’œuvre des Sadies mérite une sérieuse révérence.

Ma note: 7,5/10

The Sadies
Northern Passages
Dine Alone Music
34 minutes

http://www.thesadies.net/

Drake – Views

Drake-Views-From-The-6-coverL’année dernière Drake avait fait paraître l’excellent If You’re Reading This It’s Too Late… qui était sans contredit le meilleur rap de sa carrière. C’était glauque, un peu plus audacieux. Le rappeur canadien y était allé de vers inspiré. Puis, il y a eu le succès d’Hotline Bling (et de sa dance) qui promettait un album qui dépasserait encore le succès de Nothing Was The Same.

Eh bien… c’était de bien beaux espoirs. Views n’arrive pas à la cheville de l’un ou de l’autre. On retrouve un Drake qui a laissé de côté la pop savoureuse dont lui seul connaît la recette. S’il l’avait fait au profit d’une prose forte et inspirée comme sur le dernier mixtape, on aurait pu comprendre. Malheureusement, il semble avoir pris le pire des deux albums pour nous concocter un Views qui s’étire et s’étire et s’étire… 81 longues minutes laconiques qui sont ponctuées ici et là d’une bonne trame ou d’un bon tube. Même que son meilleur simple, Hotline Bling ne fait même pas officiellement partie de la galette.

Il y a quand même quelques chansons qui valent le détour. 9 est correcte et donne un peu envie de battre la mesure de la tête, mais ses vers sont si distanciés les uns des autres qu’on a l’impression de manger un gruyère avec plus de bulles d’airs que de fromage. Weston Road Flows possède une belle prose et une trame correcte. Controlla est correcte, si l’on fait abstraction du bout semi-jamaïcain un peu pas rapport en plein milieu. Grammys est bien, mais on aurait pu retrouver cette collaboration avec Future sur l’album que les deux ont fait paraître l’année dernière. With You est accrocheuse et possède un peu l’effet mélodique plaisant que Hold On We’re Going Home sur Nothing Was The Same. C’est un des meilleurs moments de Views.

On chapitre des ratés, ce n’est pas le choix qui manque. Tout d’abord, commençons avec la pléthore de phrases pas rapport que nous livre le rappeur. À peine une minute après le début de l’album, sur Keep The Family Close, il nous lance sur un «off-beat» affreux: «Always saw you for what you could’ve been ever since you met me/Like when Chrysler made that one car that looked just like the Bentley».

Sur Weston Road Flows, il nous parle de la santé de ses intestins: «You number one and I’m Eddie Murphy we Trading Places/Lookin’ in the mirror I’m closer than I really appear/Creepin’ like Chilli without the Tender, Love and Care».

Il nous parle aussi de ses problèmes conjugaux avec grande poésie: «Why you gotta fight with me at Cheesecake? You know I love to go there». OK, je vous promets d’arrêter, mais en voici deux de plus pour la route: «Got so many chains call me Chaining Tatum». Et l’excellente: «That pussy knows me better than me»

Disons que le manque d’inspiration semble être partout sur Views. Ce qui est encore plus décourageant c’est de voir qu’un nombre impressionnant de collaborateurs ont participé aux paroles et personne n’a pensé lui dire un moment donné que ce n’était vraiment pas des bons vers de rap. Bref, tout ça pour vous dire que Views ne vaut pas le détour. C’est un rap tout ce qu’il y a d’ordinaire largement en deçà de ce qu’est capable d’offrir Drake. Ce n’est pas seulement au niveau des paroles que ça achoppe. Musicalement, ce n’est pas cohérent, il se lance dans tous les sens. La qualité à laquelle il nous avait habituées est ici absente.

Ma note: 5/10

Drake
Views
OVO Sound
81 minutes

http://www.drakeofficial.com/