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Critique : The New Pornographers – Whiteout Conditions

Avec Broken Social Scene et Stars, les New Pornographers forment une sorte de triumvirat de l’indie-rock canadien : des groupes à géométrie variable où les membres vont et viennent au gré de leurs projets parallèles. Ainsi, pour la première fois, c’est sans le guitariste Dan Bejar (Destroyer) que les New Pornographers ont enregistré leur nouvel album, Whiteout Conditions, leur septième en carrière.

Certes, Bejar n’a jamais été le principal contributeur de la formation sur le plan de la composition, mais sa voix et son jeu à la guitare font partie de la signature sonore des New Pornographers depuis leurs débuts, au même titre que le chant unique de Neko Case ou la plume de Carl Newman. Ainsi, son absence ne passe pas inaperçue sur ce Whiteout Conditions, dominé par les synthétiseurs, les effets robotiques de voix ainsi qu’une esthétique générale très inspirée de la pop des années 80…

Non pas que l’album marque un changement de direction drastique pour le collectif. En fait, il reprend la ligne directrice du précédent Bill Bruisers (2014), plus rythmé et plus dansant que ses prédécesseurs Challengers (2007) et Together (2010), sur lesquels les New Pornographers donnaient un peu l’impression de se chercher après le chef-d’œuvre Twin Cinema, paru en 2005. Mais il se veut plus synthétique, moins organique. Ça se ressent dans les sonorités électroniques omniprésentes et le jeu mécanique de Joe Seiders, qui succède à Kurt Dahle à la batterie.

Il ne faut pas nécessairement s’en surprendre. Avant même la sortie de l’album, Carl Newman avait annoncé que le groupe avait voulu créer une sorte d’hybride entre le krautrock et Fifth Dimension, formation qui nous a donné l’immortelle Aquarius/Let the Sunshine In en 1969. Cela donne des moments fort réussis, comme la pièce-titre, une chanson sur la dépression, portée par une belle énergie synth-pop, ou encore This Is the World of the Theatre, sans doute la plus puissante du lot, avec son refrain rassembleur et ses riches harmonies vocales typiques du groupe.

Mais ça donne aussi des morceaux où le septuor donne l’impression d’être un peu sur le pilote automatique. Ainsi, on passe rapidement par-dessus les oubliables Darling Shade, Second Sleep ou Juke. L’album compte peu de ballades, et c’est sans doute tant mieux, tellement un titre comme We’ve Been Here Before tourne en rond, où même les voix perdent de leur éclat en raison de l’abus d’effets.

Il reste néanmoins difficile de porter un jugement négatif sur ce Whiteout Conditions. Malgré une petite baisse de régime depuis quelques albums, les New Pornographers demeurent une valeur sûre en matière de power pop et plusieurs les voient comme les héritiers de Fleetwood Mac, non sans raison. Mais à l’image de son titre à saveur hivernale, ce nouvel opus du collectif canadien laisse froid, même si l’on ne peut nier la qualité d’exécution. Sauf que parfois, ce n’est pas suffisant…

Ma note: 6,5/10

The New Pornographers
Whiteout Conditions
Dine Alone
41 minutes

https://www.thenewpornographers.com/

Critique : The Sadies – Northern Passages

S’il y a un groupe de country rock qui mérite le plus grand des respects, c’est bien The Sadies. En plus d’avoir servi de soutien à de nombreux projets sonores (Neko Case, John Doe, etc.), le quatuor mené par les frères Travis et Dallas Good a accumulé pas moins de 10 albums studio à son compteur. Le dernier en date mettait de l’avant une collaboration avec l’être humain par excellence de 2016, M. Tragically Hip lui-même, Gord Downie.

La semaine dernière, les Torontois lançaient Northern Passages. En compagnie du batteur Matt Belitsky et du bassiste Sean Dean, les frangins Good nous proposent une autre chevauchée country rock qui possède quelques accents salopés des plus intéressants. Réglons tout de suite une chose. La chanson It’s Easy (Like Walking), mettant en vedette le bon Kurt Vile, est un très grand cru; une grande chanson à écouter à fond de train, surtout si vous aimez rouler la nuit sur nos tortueuses routes rurales. Les superbes guitares cristallines qui colorent cette pièce font la preuve que les Good y mettent toute la gomme lorsqu’il s’agit de donner vie à leur musique. C’est d’une minutie exemplaire.

Quelques chansons brassent la baraque. Je fais référence plus spécifiquement There Are No Words et à Another Season Again, celle-ci étant bâtie rythmiquement sur un « shuffle » tout droit inspiré du blues. On retrouve également quelques morceaux qui font honneur aux Gram Parsons (The Flying Burrito Brothers) et aux Roger McGuinn (The Byrds) de ce monde. God Bless The Infidels, c’est du Burrito Brothers pur jus. Riverfog View est typiquement Gram Parsons (tout fanatique de country rock se doit de connaître ce musicien américain) et avec la conclusive The Noise Museum, on se retrouve en territoire connu, à cheval entre les Byrds et R.E.M. Et que dire du jeu de guitares des frérots Good sur cette pièce? Silence radio rempli de respect.

Ce qui distingue ce Northern Passages de ses semblables, c’est cette beauté mystérieuse qui se dégage de chacune des chansons. À l’écoute de ce petit bijou, vous serez immédiatement téléportés dans un chalet rustique et lorsque dans votre songerie nocturne, vous lèverez la tête vers le ciel, vous verrez apparaître immédiatement des aurores boréales… à l’image de celles qui enjolivent la pochette de cet excellent disque.

Encore une fois, les Sadies démontrent de manière manifeste qu’ils se hissent parmi les grandes formations country rock de l’histoire de la musique. J’exagère? Pas du tout. S’agit de plonger sérieusement dans l’ensemble de leur discographie pour s’apercevoir que le travail de ce grand groupe n’a rien à envier aux meilleurs du genre. Depuis plus de 20 ans, les Sadies ne cessent d’épater. Depuis plus de 20 ans… et dans un monde fasciné par la saveur du mois, l’œuvre des Sadies mérite une sérieuse révérence.

Ma note: 8/10

The Sadies
Northern Passages
Dine Alone Music
34 minutes

http://www.thesadies.net/

Drake – Views

Drake-Views-From-The-6-coverL’année dernière Drake avait fait paraître l’excellent If You’re Reading This It’s Too Late… qui était sans contredit le meilleur rap de sa carrière. C’était glauque, un peu plus audacieux. Le rappeur canadien y était allé de vers inspiré. Puis, il y a eu le succès d’Hotline Bling (et de sa dance) qui promettait un album qui dépasserait encore le succès de Nothing Was The Same.

Eh bien… c’était de bien beaux espoirs. Views n’arrive pas à la cheville de l’un ou de l’autre. On retrouve un Drake qui a laissé de côté la pop savoureuse dont lui seul connaît la recette. S’il l’avait fait au profit d’une prose forte et inspirée comme sur le dernier mixtape, on aurait pu comprendre. Malheureusement, il semble avoir pris le pire des deux albums pour nous concocter un Views qui s’étire et s’étire et s’étire… 81 longues minutes laconiques qui sont ponctuées ici et là d’une bonne trame ou d’un bon tube. Même que son meilleur simple, Hotline Bling ne fait même pas officiellement partie de la galette.

Il y a quand même quelques chansons qui valent le détour. 9 est correcte et donne un peu envie de battre la mesure de la tête, mais ses vers sont si distanciés les uns des autres qu’on a l’impression de manger un gruyère avec plus de bulles d’airs que de fromage. Weston Road Flows possède une belle prose et une trame correcte. Controlla est correcte, si l’on fait abstraction du bout semi-jamaïcain un peu pas rapport en plein milieu. Grammys est bien, mais on aurait pu retrouver cette collaboration avec Future sur l’album que les deux ont fait paraître l’année dernière. With You est accrocheuse et possède un peu l’effet mélodique plaisant que Hold On We’re Going Home sur Nothing Was The Same. C’est un des meilleurs moments de Views.

On chapitre des ratés, ce n’est pas le choix qui manque. Tout d’abord, commençons avec la pléthore de phrases pas rapport que nous livre le rappeur. À peine une minute après le début de l’album, sur Keep The Family Close, il nous lance sur un «off-beat» affreux: «Always saw you for what you could’ve been ever since you met me/Like when Chrysler made that one car that looked just like the Bentley».

Sur Weston Road Flows, il nous parle de la santé de ses intestins: «You number one and I’m Eddie Murphy we Trading Places/Lookin’ in the mirror I’m closer than I really appear/Creepin’ like Chilli without the Tender, Love and Care».

Il nous parle aussi de ses problèmes conjugaux avec grande poésie: «Why you gotta fight with me at Cheesecake? You know I love to go there». OK, je vous promets d’arrêter, mais en voici deux de plus pour la route: «Got so many chains call me Chaining Tatum». Et l’excellente: «That pussy knows me better than me»

Disons que le manque d’inspiration semble être partout sur Views. Ce qui est encore plus décourageant c’est de voir qu’un nombre impressionnant de collaborateurs ont participé aux paroles et personne n’a pensé lui dire un moment donné que ce n’était vraiment pas des bons vers de rap. Bref, tout ça pour vous dire que Views ne vaut pas le détour. C’est un rap tout ce qu’il y a d’ordinaire largement en deçà de ce qu’est capable d’offrir Drake. Ce n’est pas seulement au niveau des paroles que ça achoppe. Musicalement, ce n’est pas cohérent, il se lance dans tous les sens. La qualité à laquelle il nous avait habituées est ici absente.

Ma note: 5/10

Drake
Views
OVO Sound
81 minutes

http://www.drakeofficial.com/

Greys – Outer Heaven

GreysEn 2014, la formation punk Greys mettait sur le marché son premier album en carrière titré If Anything. Ceux qui adorent Metz ont dû adorer ce rejeton initial, car les liens de filiation avec le bruyant trio torontois étaient assez évidents. Une rythmique martiale, des hurlements déjantés, des guitares aussi dissonantes qu’abrasives caractérisaient ce disque, mais avec un petit quelque chose de mélodique que les amis de Metz maîtrisent inférieurement. Greys était de retour à la fin avril avec une création qui se démarque et qui constitue un immense bond en avant. Voilà Outer Heaven!

Et c’est probablement le meilleur album punk de ce premier trimestre musical en compagnie de Before A Million Universes des New-Yorkais Big Ups. Par moments, ça demeure aussi punk, aussi furieux que le précédent effort, mais les mélodies (plus développées) combinées à un évident désir d’expérimenter font qu’il est maintenant impossible de qualifier Greys de «fesse gauche de Metz». La bande incorpore à son punk colérique des moments shoegaziens (Erosion, Strange World) et de l’indie rock cathartique à la Trail Of Dead. Tout ça est parfaitement équilibré sans perdre une seule once de furie. Exploit.

Et Greys s’amuse aussi avec les habituels codes du grunge en utilisant à bon escient la légendaire formule «loud quiet loud», mais avec une inventivité et une conviction qui feraient rougir beaucoup de vieilles moppes issues de cette époque. C’est ce qu’on appelle faire évoluer un genre musical de belle façon. On assiste donc à l’avènement d’un groupe qui, à sa deuxième production, refuse obstinément le surplace, ce qui augure très bien pour la suite des choses.

Là où If Anything faisait preuve d’une énergie rageuse sans pareil et totalement dévastatrice (mais un peu simpliste, quand même), Outer Heaven amène Greys à un niveau créatif plus raffiné tout en demeurant pertinent. Ce mélange de punk dit «vieille école», bruitiste, «grungisant», mélodiquement amélioré, et comportant de beaux instants inspirés du shoegaze, fait mouche.

Aucun moment anémique. Juste du bon gros stock! Votre humble critique a tripé solide sur les paisibles et «poteuses» Cruelty, Erosion et Strange World (on y décèle un peu de Swervedriver là-dessous) de même que sur les très Trail Of Dead titrées respectivement No Star et It’s All The Same To You. Une immense génuflexion est accordée à la basse crottée et le penchant garage entendu dans Complaint Rock, à la furie sans compromis de In For A Penny ainsi qu’à l’étrange Sorcerer.

Bref, c’est tout bon, mais vraiment tout bon! À ceux qui se posent des questions quant à quelle enseigne musicale le rédacteur en chef de LCA loge (puisqu’il critique de nombreux disques aux styles assez disparates), il doit vous avouer que la musique de Greys, sur ce Outer Heaven, rassemblent tout ce qu’il adore dans le rock. Greys frappe un grand coup, aucun doute là-dessus.

Ma note: 8/10

Greys
Outer Heaven
Buzz Records
40 minutes

https://greys.bandcamp.com/album/outer-heaven

Doomsquad – Total Time

DoomsuqadLes frères et sœurs, Trevor, Jaclyn et Allie Blumas, ont formé le trio Doomsquad et tout ça a commencé en tant que parodie de groupe folk-chrétien. Le problème, c’est que la chimie a rapidement opéré entre les trois et ils se sont retrouvés avec de solides compositions qui tirent des influences de LCD Soundsystem et de Goat. Un peu musique du monde, très électro et toujours dansant, Doomsquad s’est fait un nom sur la scène torontoise assez rapidement. Avec raison.

Le trio dévoile cette semaine leur deuxième album Total Time. On y retrouve plusieurs rythmes dansants, des sonorités intéressantes, des expérimentations réussies et une approche bien sympathique à l’électro-pop dansant. Total Time, sans renverser, fait très bien et honnêtement le travail. Les ambiances psychédéliques, les trames contagieuses et les mélodies à trois voix font leur effet.

Who Owns Noon In Sandusky donne bien le ton en entrée de jeu. On pense immédiatement à Fever Ray, mais en plus dynamique, tout aussi cannabisant, mais moins chamanique. Les trois Blumas nous offre plusieurs moments dansants Pyramids On Mars et Solar Ass. On y retrouve des rythmes qui font penser un peu à LCD Soundsystem et The Juan MaClean.

Doomsquad aborde aussi les côtés plus aériens et éthérés du psychédélisme. Cela donne des pièces aux ambiances glauques qui pourraient très bien servir dans un film d’horreur ou dans un film de David Cronenberg. Collective Insanity comporte un certain côté quasi paniquant dans ses lents rythmes appuyés et menaçants. Le groupe nous offre aussi une pièce plus légère et lumineuse, Farmer’s Almanach, où les voix féminines et les instrumentations percussives font quasiment «new age» sans tomber dans le quétaine.

Doomsquad s’avère un groupe à surveiller qui possède une approche bien intéressante. Pensez à du Goat, mais en plus sage. Total Time ne vous fera pas perdre le vôtre. C’est une galette qui possède de bien beaux atours et qui montre que la formation est beaucoup plus que la simple boutade des débuts.

Ma note: 7/10

Doomsquad
Total Time
Hand Drawn Dracula
49 minutes

http://www.666hell.net/