songwriter Archives - Le Canal Auditif

Critique : Steve Earle & the Dukes – So You Wanna Be An Outlaw

Dans le merveilleux monde de la musique marketisée, certains intervenants branchés issus du « milieu » ont tendance à cataloguer rapidement les nouveaux artistes dits « champ gauche » de rebelle. On ne se racontera pas d’histoire. Aujourd’hui, le révolutionnaire et le manifestant n’ont plus la cote et le jour n’est pas très loin où prendre position, s’insurger ou exprimer vivement son désaccord seront perçus comme une tare ou encore une maladie mentale. Une chose est sûre : la révolte n’est plus sociale, elle est devenue totalement individualisée et domestiquée.

Il y a bien sûr quelques exceptions, particulièrement en ce qui concerne certains rappeurs afro-américains qui brassent la baraque afin de braquer le projecteur sur les conditions minables dans lequel leurs compatriotes vivent. Pour ce qui est de « la blancheur de la dissidence », si on veut incarner cette révolte dans la durée, on doit se tourner inévitablement vers de vieux routiers… et il y en a un, un vrai, qui faisait paraître la semaine dernière son 17e album en carrière.

Steve Earle, âgé de 62 ans, toujours accompagné par les Dukes, nous proposait vendredi dernier So You Wanna Be An Outlaw; un titre qui exprime le sarcasme du musicien, face à tous ces artistes contestataires qui, lorsque le succès de masse survient, modifient leurs positions politiques ou se terrent tout simplement dans un mutisme navrant. Pas de ça chez le bon vieux Steve.

Ex-héroïnomane, pourfendeur du conservatisme puritain, Earle a dû s’expatrier en Angleterre il y a quelques années. La chanson John Walker’s Blues, parue sur l’album Jerusalem (2002) et qui raconte l’histoire d’un jeune Américain qui a quitté le pays pour s’enrôler à l’époque avec les fous furieux d’Al-Quaïda, est la cause de cet exil forcé. Tout ça se passait bien sûr dans la foulée du 11 septembre 2001. Dans cette pièce, Earle évoque, de manière subjective bien sûr, ce qui a poussé le jeune homme à péter sa coche. Ça n’a clairement pas plus à certains rednecks de la région de Houston qui ont criblé de balles le pick-up du musicien. Comme vous pouvez le constater, même si le bonhomme a connu le succès de masse avec Copperhead Road (1988), ça ne l’a jamais empêché de s’exprimer haut et fort.

En 2015, Earle nous gratifiait d’une autre bonne galette : Terraplane. Même si cet album était moins hargneux qu’à l’habituel, le meneur avait eu la bonne idée de nous amener sur un sentier « bluesy »; un mélange des Stones, des Yardbirds et de feu Chuck Berry.

Cette fois-ci, Earle et ses Dukes nous offrent une création située à mi-chemin entre un country rock très proche des Stones et un folk prolétaire, un brin confidentiel à la Springsteen. Comme le bon vétéran qu’il est, il demeure dans sa zone de confort, ne joue pas au protestataire botoxé et fait ce qu’il sait faire de mieux : du maudit bon country rock qui s’écoute parfaitement avec une petite frette estivale entre les mains.

Les adeptes de l’homme, en mode sans compromis, retrouveront la sincérité si caractéristique de Earle. Je pense ici à l’excellente Fixin’ To Die dans laquelle l’auteur replonge dans son passé de junkie et nous fait vivre de façon crue l’overdose d’un toxicomane : « I’m fixin’ to die. Think I’m going to hell ». Rien pour approcher la véridicité de Waves Of Fear de Lou Reed, mais puisque Earle en sait un bon bout sur la dépendance aux drogues, cette chanson est plus que pertinente.

Parmi les autres brûlots de ce très bon disque, je note le duo Earle/Miranda Lambert dans This Is How It Ends, la très Flying Burrito Brothers intitulée You Broke My Heart, le country rock routier Walkin’ In LA et la conclusive Are You Sure Hank Done It This Way. Et les quelques pièces folk « springsteeniennes » sont particulièrement émouvantes.

Dans cette vie hyperactive où l’on voit poindre à l’horizon un âgisme gênant (à partir de 50 ans, point de salut, vous êtes bons pour la ferraille!), je me réjouis énormément d’entendre un doyen comme Earle qui écrit et compose, et ce disque après disque, des chansons pas mal plus rebelles que la vaste majorité de ses semblables, souvent plus jeunes que lui. Un vrai « country man ». Un tenace comme je les aime.

Ma note: 7,5/10

Steve Earle & The Dukes
So You Wanna Be An Outlaw
Warner Brothers
49 minutes

http://outlaw.steveearle.com/?ref=https://www.google.ca/

David Bazan – Blanco

David BazanPour différentes raisons, certains artistes sont largement sous-estimés. Parmi ceux-ci, David Bazan est l’une des perles que trop peu de gens connaissent. Et pourtant le sympathique et mélancolique américain trouve le moyen de remplir les salles de spectacles un peu partout, incluant ici même à Montréal. Cependant, il y passe si rarement… c’est d’une tristesse infinie. Son dernier album date de 2011 alors qu’il avait fait paraître le tout à fait réussi Strange Negociations. Depuis, il a fait de nombreuses tournées de salons (oui, oui, il vient jouer dans ton salon pour 50 de tes amis!), il a commémoré les 10 ans du plus qu’excellent Control, conçu sous l’appellation Pedro The Lion, il a fait paraître un album avec Overseas et un album live en compagnie d’un quatuor à corde.

Pour Blanco, Bazan explore les mêmes sentiers que son projet Headphones. C’est le retour des synthétiseurs et des «drum machines». Si vous avez écouté l’album d’Her Magic Wand un peu plus tôt cette année, vous ne serez pas dépaysé. Amoureux de Jason Lytle, vous y trouverez le genre de mélodie qui vous fend le cœur en quatre. Blanco est un album tout à fait réussi de la part de Bazan. Avec cet habillage un peu plus dynamique, sa voix prend encore plus de puissance.

Both Hands qui ouvre le bal nous met en appétit avec son utilisation non conventionnelle des synthétiseurs, sa mélodie mélancolique et sa batterie synthétique, mais nuancée. Un effort que peu de programmeurs font. Cette chanson de déni nous rassure sur la plume de Bazan qui n’a rien perdu de son efficacité. Trouble With Boys, un émouvant plaidoyer dirigé à une femme ayant subi des abus dans son passé, est typique du chanteur américain. Celui-ci n’a pas de gêne à plonger les deux mains dans la misère humaine, la révéler et tenter de la traiter de la façon la plus honnête possible.

Son arme de prédilection, la guitare, fait quelques apparitions sur Blanco. Kept Secrets en est un excellent exemple bien que tous les instruments synthétiques s’y trouvent aussi. Bazan plonge parfois loin dans les sonorités marginales comme le démontre Little Motor. Pour rattraper l’auditeur, il se farcit une mélodie accrocheuse et le tour est joué. C’est réussi encore une fois.

David Bazan nous démontre qu’il n’a rien perdu de son talent unique de composition. Ce n’est pas pour rien que plusieurs artistes de renom ont déjà traîné avec lui de Father John Misty (qui a joué de la batterie avec lui) à Damien Jurado qui est un ami depuis le secondaire. Vraiment, si vous ne le connaissez pas encore, Blanco est une bonne porte d’entrée.

Ma note: 8/10

David Bazan
Blanco
Barsuk Records
40 minutes

http://www.davidbazan.com/