sludge Archives - Le Canal Auditif

Critique: Mastodon – Emperor of Sand

Nul doute, Mastodon est l’un des groupes les plus importants de la décennie 2000-2010 dans le merveilleux monde du métal américain. Alors que le Nü-Metal expirait son dernier souffle, Brann Dailor, Brent Hinds, Bill Kelliher et Troy Sanders nous livraient Lifesblood, un premier EP très agressif, puis Remission, un premier véritable album que j’écoute encore régulièrement aujourd’hui. Leur musique n’avait pas son pareil. Très technique, sauvagement pesante et accrocheuse, malgré une violence omniprésente. Les pièces composées par le quatuor d’Atlanta étaient surtout très intelligentes, en fait. Quand ils sont revenus avec Leviathan en 2004, j’ai su que ce n’était pas qu’un feu de paille et que je resterais accro longtemps.

Mais bon, notre lune de miel eût tôt fait de tirer à sa fin.

Bien sûr, il y a eu Blood Mountain et Crack The Skye, deux albums qui commandent le respect malgré une signature chez Warner. Reste que petit à petit, notre relation s’est effritée. La passion des premiers jours a fait place à la routine et il n’y avait plus de surprises. Les beaux jours de Leviathan étaient de plus en plus loin derrière. Tout était devenu prévisible. Comme sur le pilote automatique. Ça a commencé avec The Hunter, album inégal contenant sa part de bons coups, mais aussi plein d’imitations ratées de Queens of the Stone Age. Ensuite, c’est l’insipide Once More Round the Sun qui a brutalement mis fin à notre relation.

Pour être honnête, j’espérais très fort que Emperor of Sand puisse raviver la flamme. Sultan’s Curse, le premier extrait était quand même chouette et le groupe a renoué avec son ancien logo qui apparaît fièrement sur la pochette fort réussie de l’album.

Tous mes espoirs se sont par contre effondrés dès que j’ai entendu la voix de Brann Dailor, ce batteur qui devrait faire comme avant et laisser Brent et Troy se partager la tâche du chant, couiner les paroles de l’insupportable Show Yourself. Cette chanson-là m’a fait le même effet qu’à l’époque où j’ai entendu Got The Life de Korn. Une ritournelle dance pop cheap déguisée en toune métal. Changez les guitares pour du clavier et la voix de Brann pour celle de Debbie Gibson et ce serait beaucoup mieux. Ce serait en tout cas moins hypocrite.

Bon, tout n’est pas aussi mauvais sur le 7e album du groupe et je me suis surpris à apprécier Precious Stones et Steambreather. Des chansons patentées pour les radios alternatives, au plus grand plaisir des cravatés de chez Warner, probablement. Mais en fait, c’est exactement ce que je reproche à Mastodon Inc. Ces gars-là seraient encore capables de nous surprendre, mais ils se contentent de faire un rock à numéro. C’est solide techniquement, mais il n’y a pas beaucoup de viande autour de l’os pour les mélomanes aguerris et ça s’essouffle très vite. Des petits échos progressifs de Crack the Skye par-ci, des solos trippants par-là, mais rien pour écrire à sa mère. C’est moins affreux que le disque précédent, mais ce n’est pas non plus le grand retour espéré. Too little, too late.

Je vous laisse, j’ai une date avec Power Trip.

Ma note: 6/10

Mastodon
Emperor of Sand
51 minutes
Reprise/Warner

http://www.mastodonrocks.com/

Critique : Gone Is Gone – Echolocation

Echolocation est le premier disque complet de Gone Is Gone, une formation composée de membres d’At The Drive-In (Tony Hajjar), Mastodon (Troy Sanders), Queens Of The Stone Age (Troy Van Leeuwen) et du compositeur de musique de film Mike Zarin. Pour ceux qui seraient tentés de référer à Gone Is Gone comme un super-groupe, libre à vous. Si la définition que vous vous faites de l’exercice vous pousse à vous attendre à des chansons fédératrices et ultras accrocheuses à la Velvet Revolver, alors vous n’êtes peut-être pas à la bonne place.

Car Echolocation est un premier effort dense, pesant et brumeux à souhait. Et même si ses propositions stratifiées ne négligent pas la mélodie, il n’en demeure pas moins qu’Echolocation, comme l’EP qui l’a précédé en 2016, est un album complexe. Sans être inaccessible, c’est un album que l’on doit apprivoiser tout de même pour en déceler toutes les subtilités. Pour le dire de manière plus directe : contrairement à plusieurs œuvres de super-groupes, Echolocation semble guidé par une vraie démarche d’auteurs. Surtout, on sent que la livraison en studio n’a pas été bouclée rapidement en raison des horaires trop chargés des membres du groupe. Ce dernier point était d’ailleurs une critique que j’adressais à un autre projet du bassiste de Mastodon, Killer Be Killed.

Vous voulez une formule encore plus claire? OK. Gone Is Gone est pour les fans de Mastodon, l’équivalent d’A Perfect Circle dans l’histoire de Tool : un chapitre exploratoire. Et quelle drôle de coïncidence, Troy Van Leeuwen a été membre d’APC. Une fois ces considérations énoncées, est-il bon Echolocation? Oui, très bon.

Les Slow Awakening, Colourfade, Road et Resurge sont les moments d’ombre de ce disque. On diminue le tempo, on lève la tête vers le ciel et on plonge dans un firmament trouble. Resolve est aussi du nombre des chansons plus introspectives, mais accroche par sa mélodie qui n’aurait pas fait rougir le bon Ken Andrews de Failure (qui signe d’ailleurs le mixage, toute est dans toute). Pawns, Ornament, Gift et Fast Awakening exploitent davantage la force de frappe pure, de ces musiciens d’expérience et mettent en valeur les talents de compositeur de Troy Sanders. On est aussi ravi sur ces titres de se prendre en pleine gueule la guitare si caractéristique de Troy Van Leeuwen, jouée dans les aigus.

Ma pièce préférée est un élégant mélange de ces deux niveaux d’intensité. La pièce qui ouvre Echolocation, Sentient, est un long déploiement d’ambiances et d’atmosphères avant l’atteinte d’un sommet d’intensité : le refrain qui culminant enfin vers un chrono de deux minutes quarante. La batterie est lente et lourde, les guitares sont d’abord tranchantes puis écrasantes le tout est orné de l’incroyable étendue vocale de Sanders. La pièce connaîtra plusieurs moments de détente avant de déployer son climax final. Un morceau hypnotique, je vous le dis.

En conclusion, Echolocation est une bonne production, un effort honnête. J’aurais aimé que les parts d’ombres et les moments plus bruts s’harmonisent mieux à l’intérieur des chansons, mais l’album est tout de même d’une grande cohérence et d’une intrigante complexité. En un mot, c’est un « grower ». Bonne écoute.

Ma note: 7,5/10

Gone Is Gone
Echolocation
Rise Records
55 minutes

http://goneisgoneofficial.com/

Love Sex Machine – Asexual Anger

Love Sex MachineLove Sex Machine, c’est un groupe de sludge doom suintant-pas-propre de Lile en France. Comment ça sonne du sludge doom suintant-pas propre que vous me demanderez? Ben, imaginez vos oreilles qui jutent un mélange de cérumen, de sang, de liquide amniotique et de bile pendant 40 minutes.

Et j’exagère à peine. Car oui, ça suinte de même. C’est comme un «déchet corporel bucket challenge», genre… un peu comme la douche de graisse liposucée dans Fight Club, mais en plus sale. Mais je m’égare.

J’ai connu Love Sex Machine un peu par hasard à la parution de leur premier LP homonyme. Les gentils métalleux de Pelecanus.net (shout out les boys) avaient partagé l’album dans leur rubrique quotidienne «dose de gras». Et vous aurez compris que de parler de graisse pour Love Sex Machine, c’est un euphémisme. Tsé, ce premier effort contenait quand même des titres tels que Anal On Deceased Virgin et Killed With A Monster Cock.

PAS PARTICULIÈREMENT DE GAUCHE COMME PROPOS.

Mais la démarche du groupe est plus complexe, elle qui se plaît à patauger dans la monstruosité de l’être humain: ses bassesses animales, son sadisme et son incontrôlable propension au contrôle des corps. C’est sans doute pour cette raison que le produit fini sonne exactement comme se noyer dans une fosse septique.

Mais cessons avec les métaphores douteuses. Parce que Love Sex Machine livre encore une fois, avec Asexual Anger, un album aussi efficace que tonitruant. Un tour de force appuyé ici par un solide travail de postproduction: on entend maintenant parfaitement le détail des instruments, car le bordel infernal du premier album était intéressant parce qu’il était celui d’un premier effort sur disque. Répétez cette cacophonie aurait poussé le nihilisme à l’injure (même si la démarche du groupe est justement d’amener le nihilisme au sévisse corporel, mais ça, c’est une autre histoire).

Une meilleure production, ça fait aussi des morceaux plus distincts. Et c’est un des points forts de ce Asexual Anger: malgré la constante pesanteur, des montées, des riffs et même des solos remontent à la surface de l’épais mélange et nous collent au cerveau. C’est le cas sur Silent Duck, Aujeszky et la pièce titre notamment. Mais chaque morceau ici a son moment en puissance.

Sans toutefois atteindre le groove très sabbathien de Dopethrone, le son de Love Sex Machine s’apparente à celui du groupe basé «downtown Hochelywood». Surtout pour le vocal qui déchire tout.

Bref, Asexual Anger capture parfaitement cette brutale démonstration de sauvagerie. À l’immondicité de l’humanité, Love Sex Machine agit en miroir réfléchissant, lui renvoyant son reflet détaché de son vernis, rendant saillante sa nature animale qui lui a fait ériger la violence en système tyrannique justifié par une lecture machiavélique et libidineuse de la théorie de l’évolution justifiant les pires atrocités.

Mais eille. C’est un super bon album. Dans le genre. (Salut m’man!)

Pour finir sur une belle pensée (ou pas), je vous rappelle qu’un internaute inspiré par la musique brune des Guenilles avait dit du son du groupe qu’il était exactement «comme des menstruations dans ta face». Je dirais qu’avec Love Sex Machine c’est pareil, mais le supplice dure juste plus longtemps.

Bonne journée là…

Ma note: 8/10

Love Sex Machine
Asexual Anger
Lost Pilgrims Records
42 minutes

http://lovesexmachine.bandcamp.com/

Black Tusk – Pillars Of Ash

Black TuskPillars Of Ash sera-t-il le testament de Black Tusk? La question se pose depuis le 9 novembre 2014, date du décès du bassiste et principal vocaliste, Jonathan Athon, des suites d’un accident de moto.

Et si Black Tusk survit à cette épreuve – ce n’est quand même pas rien que de perdre un tiers de ton groupe – et bien Pillars Of Ash marquera sans aucun doute la fin de ce son si caractéristique du groupe sludge de Savannah, ville située dans l’état de la Georgie (d’où viennent aussi Kylesa et Baroness).

Sur Pillars Of Ash, le trio reprend donc là où il nous avait laissé en 2013 avec Tend No Wounds. Car les albums de Black Tusk se suivent et se ressemblent, et ce, même si le groupe concocte depuis des années une recette de sludge/southern metal garroché assez bien foutu merci.

Et c’est exactement ce que fait Black Tusk sur ce nouvel effort. Les riffs colossaux, ce son de guitare qui buzz grassement et les voix «high pitch» qui se relancent pour créer des attaques d’intensité sont encore au rendez-vous. En gros, ça donne toujours autant le goût de lever furieusement le bras en l’air et de vous déchausser la nuque.

Mais Black Tusk n’explore pas. Les tons des instruments sont toujours les mêmes, les compositions ne dérogent jamais de la structure de base «3:30 d’assaut» et tout est mixé sur le même niveau: un tiers de grosse guitare sale, un tiers de «gros drum de viking» et un tiers de voix pas propre.

Dommage pour des gars qui évoluent justement dans une scène élevée avec Pantera, mais qui a fait sa marque en transcendant les genres et les structures de la pure défonce (jusqu’à donner Purple de Baroness!!).

Toutefois, on ne peut pas reprocher aux gars de Black Tusk de ne pas être sincères, on les imagine que trop bien suer à grosses gouttes dans un petit local de Savannah à s’époumoner pour les bonnes raisons.

Si vous aimez le thrash contemporain et le sludge et que vous ne connaissez pas Black Tusk, procurez-vous cet album qui est, comme les autres, méticuleusement dans ta face. Pour ceux qui connaissent le groupe, vous auriez sans doute pu écrire ce texte avant de l’entendre.

Mais tout de même: merci Jonathan. Repose en paix.

Ma note: 5/10

Black Tusk
Pillars Of Ash
Relapse Records
35 minutes

http://www.blacktuskterror.com

Baroness – Purple

BaronessLe groupe de sludge métal américain Baroness était de retour le 18 décembre dernier avec un tout nouvel album: Purple. La formation avait fait paraître Yellow & Green à l’été 2012, un album double. Depuis sa sortie, Baroness a vécu plusieurs événements importants. Débutons avec l’accident d’autobus près de Bath en Angleterre. John Baizley s’en est sorti avec un bras et une jambe fracturée et un futur potentiellement hypothéqué. Heureusement, il s’est rétabli et manie toujours la guitare avec une superbe aisance. On ne peut pas en dire autant d’Allen Blickle (batterie) et Matt Maggioni (basse) qui ont souffert de multiples fractures aux vertèbres. Quelques mois plus tard, on apprenait qu’ils quittaient tous deux la formation. Pour les remplacer, Baizley et Pete Adams ont recruté Nick Jost à la basse et surtout Sebastien Thomson de Trans Am à la batterie.

L’influence du deuxième dans le son de Baroness est immense sur Purple. Blickle savait se tirer d’affaire, mais Thomson possède un jeu unique, riche et nuancé, qui se marie à merveille avec les subtilités déjà présentes dans la musique de la formation. Try To Disappear et Kerosene sont de beaux exemples de la plus-value qu’il apporte au son de Baroness.

Yellow & Green avait attiré son lot de critiques de la part des métalleux qui ne le trouvaient pas assez métal. Purple attirera sans doute ces mêmes commentaires. Le mélomane qui laissera de côté les étiquettes y trouvera au contraire des trames riches doublées de mélodies qui restent collées dans les neurones. C’est la grande force de Baizley. Il est doué avec les mélodies et le réitère avec des chansons fortes telles que Chlorine & Wine et la bruyante Desperation Burns.

On retrouve aussi sur Purple des pièces un peu plus molles. Malgré l’utilisation de guitare moins lourde, la bande avait réussi à éviter ces pièges sur Yellow & Green. Cette fois-ci, ils tombent dans le panneau, particulièrement sur Shock Me qui, sans être mauvaise, laisse franchement sur sa faim. La mélodie est simple, l’ensemble manque de nuances et ça semble plus une bonne raison de ploguer un refrain épique et accrocheur.

Les émotions ont toujours une grande place dans la musique de Baroness. On a souvent l’impression que c’est le cœur de John Baizley qui nous parle directement à travers sa voix. À l’instar d’un chanteur blues, il y porte un pathos très intéressant. If I Have To Wake Up (Would You Stop The Rain) qui est une référence évidente à l’accident qui a changé la vie du quatuor.

Baroness nous livre un album moins marquant que Yellow & Green qui manque parfois un peu de punch, mais qui est loin d’être médiocre. On y retrouve un sludge métal mélodieux, accrocheur, qui a la dent sucrée pour l’épique. C’est grandiose, entraînant et plutôt plaisant pour les tympans.

Ma note: 7/10

Baroness
Purple
Abraxan Hymns
43 minutes

http://yourbaroness.com/