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Critique : Lost Horizons – Ojalá

Bassiste du célèbre groupe dream pop écossais Cocteau Twins de 1984 à 1997, Simon Raymonde dirige depuis 20 ans la maison de disques Bella Union, qui a notamment distribué la musique des Flaming Lips, Fleet Foxes, Explosions in the Sky et combien d’autres. Le voici qui propose son nouveau projet intitulé Lost Horizons, avec son ami percussionniste Richie Thomas, ex-The Jesus and Mary Chain.

Le premier album du duo en est un de proportions quasi épiques. Avec ses 15 titres, Ojalá atteint la barre des 70 minutes et inclut de nombreuses collaborations, surtout au chant, de la part de plusieurs artistes associés à la compagnie Bella Union, mais pas uniquement. Forcément, un projet d’une telle ampleur, et incluant des voix aussi différentes que celles de Tim Smith, ancien membre de Midlake, ou de la chanteuse inclassable Marissa Nadler, porte des traces d’incohérence. Mais il faut reconnaître l’expertise de Raymonde et Thomas pour bâtir des pistes rythmiques qui confèrent à ce disque une certaine homogénéité, dans une facture dream pop.

Le problème d’Ojalá se situe toutefois dans sa longueur un peu excessive et dans cette impression que Raymonde a recherché des voix méconnues qui en évoquaient d’autres plus célèbres. The Tide, par exemple, semble avoir été écrite en pensant à David Bowie, et le chanteur Phil McDonnell, du groupe Night Engine, en fait une très belle imitation, mais l’effet est étrange, malgré l’ajout de Sharon Van Etten aux chœurs. Même sentiment bizarre pour les deux chansons interprétées par Marissa Nadler, I Saw the Days Go By et Winter’s Approaching, sur lesquelles son timbre de voix évoque de façon claire la pop tragique d’une Lana Del Rey.

Mais il y a aussi de très bons moments. En fait, l’intérêt de la démarche de Simon Raymonde est qu’il n’a fourni que les pistes instrumentales à ses collaborateurs, leur demandant d’écrire le texte qui les accompagnerait. Ça donne des interprétations très senties, davantage sans doute que si on avait assemblé une pléiade de musiciens en leur demandant de chanter une partition déjà écrite. La chanson She Led Me Away se révèle probablement la plus réussie de l’album, avec la voix sombre et fragile de Tim Smith, qu’il fait drôlement bon de retrouver ici, surtout qu’il est réputé pour être un personnage reclus, sans doute pas du genre à se prêter à ce type d’exercice. La facture acoustique de She Led Me Away lui permet aussi de se démarquer du lot, alors que le reste du disque est davantage tourné vers les sonorités électriques.

Ojalá demeure toutefois dominé par les voix féminines, dont celle de la chanteuse irlandaise Gemma Dunleavy, associée davantage à la pop dansante, mais qui livre ici deux interprétations étonnantes qui rendent parfaitement justice à la mélancolie des titres Give Your Heart Away et Asphyxia. L’album se termine sur une note puissante, avec la majestueuse Stampede, où le piano domine, mais qui porte surtout la griffe de la chanteuse Hazel Wilde, du groupe indie Lanterns on the Lake.

Au final, Ojalá donne l’impression d’un album compilation, ou d’un collage musical qu’on aurait fait un peu à la hâte sans trop porter attention aux enchaînements et aux changements d’humeur. Même si la dream pop domine, il y a un peu de trip-hop, un peu de soft rock des années 70, des montées à la Mogwai, une touche soul, et même un petit côté nouvel âge. L’idéal est sans doute de se construire son propre montage à partir de nos morceaux préférés, même si ça relève du sacrilège…

MA NOTE: 6/10

Lost Horizons
Ojalá
Bella Union
70 minutes

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Critique : Lee Ranaldo – Electric Trim

Si Thurston Moore, en mode solo, s’applique efficacement à perpétuer la tradition dissonante établie avec son ancien véhicule créatif, son comparse de la bonne vieille époque, Lee Ranaldo, s’éloigne, depuis quelques années, du légendaire son de Sonic Youth. Nettement plus mélodique que Moore, Ranaldo incorpore à sa palette sonore du folk rock, un peu de psychédélisme, de la power pop et au fil des nouvelles parutions, le rock pur et dur s’est fait un peu plus discret.

En 2013, le guitariste avait lancé Last Night on Earth. Il était alors accompagné des Dust. Une formation formée de Steve Shelley (batterie), Alan Licht (guitare) et Tim Luntzel (basse). En 2012, c’est John Agnello (Kurt Vile, Dinosaur Jr, etc.) qui officiait derrière la console pour Between The Times and The Tides. Un album qui se positionne entre le son pop rock de R.E.M. et, bien sûr, celui de Sonic Youth.

Âgé de 61 ans, Ranaldo refuse de se la couler douce. Le voilà de retour avec un nouvel album intitulé Electric Trim. Toujours accompagné des Dust, l’artiste repousse ses propres limites avec une nouvelle direction musicale, évoquant un peu celle d’un de ses potes, Jim O’Rourke. Enregistré à New York et Barcelone sous la férule d’un collaborateur de longue date, Raül « Refree » Fernandez, ce nouvel album salue l’arrivée de rythmes électroniques et d’échantillonnages subtils.

De nombreux invités de marque ont accompagné Ranaldo dans cette aventure : Sharon Van Etten (voix principale dans Last Looks), le génial guitariste Nels Cline (Wilco) ainsi que l’auteur Jonathan Lethemn qui a participé à l’écriture de six chansons de l’album. Et tout ce magma créatif permet à cet Electric Trim de se hisser parmi les meilleures parutions de la carrière solo de Ranaldo. D’une originalité sans équivoque, cette production est en parfait équilibre entre une certaine insouciance rock et la minutie du pop-rock classique.

Passéisme, modernisme, expérimentations et discordances se côtoient, remémorant parfois le summum de Wilco… ce qui n’est pas peut dire. Electric Trim est l’œuvre d’un musicien totalement accompli, en parfaite maîtrise et qui a accepté d’être mis au défi par des créateurs de haut niveau.

Ce disque mériterait un rayonnement accentué, mais je n’y compte pas trop. Pourquoi ? Parce qu’aussi arrogant que cela puisse paraître, ce disque est trop bien composé, écrit et réalisé pour que ça plaise à un vaste public. Aussi simple que ça. Vous pouvez bien sûr me traiter de snobinard musical, ça m’est complètement égal. Je vais même percevoir votre croyance/jugement comme un compliment !

Et ça s’écoute du début à la fin sans aucune interruption. Il y a bien quelques moments addictifs, mais je vous conseille tout simplement de lever le volume et de vous laisser immerger par cette superbe musique, gracieuseté de Lee Ranaldo. Le folk arabisant de Morrican Mountains, le côté beatlesque entendu dans Circular Right as Rain et l’indécrottable influence de Sonic Youth, en mode folk, dans Thrown Over The Wall font partie des magnifiques moments de cet album. Mais le mieux à faire, c’est d’écouter ce disque avec une petite frette bien en main, un samedi après-midi ensoleillé. Ça vous comblera d’un réel bonheur.

Alors, voilà ma surprise de cette rentrée automnale.

Allez les rockeurs au cœur tendre, plongez sans gêne dans ce superbe album de la part d’un vétéran qui s’est surpassé.

Ma note: 8/10

Lee Ranaldo
Electric Trim
Mute Records
55 minutes

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