Reprises Archives - Le Canal Auditif

Critique : Desjardins (album)

Richard Desjardins est l’un des artistes les plus pertinents, poétiques et forts que le Québec ait connu dans les derniers 50 ans. Un auteur-compositeur-interprète qu’on place dans une catégorie sélecte qui compte de très rares membres dont on pourrait nommer André « Dédé » Fortin. S’attaquer aux chansons de Desjardins, c’est s’attaquer à un monument. Et pour se frotter à des monuments, il faut avoir la couenne solide et surtout, il faut avoir de quoi à dire artistiquement avec les chansons.

Desjardins propose onze nouvelles versions de chansons interprétées par une belle brochette d’artiste. Certains nous offrent des relectures qui méritent de faire le détour. À l’opposé, on se rend compte aussi que du Desjardins, ça ne se chante pas n’importe comment. La charge émotive que l’homme engagé sait injecter à un texte n’est pas anodine ni facile à réinterpréter.

Commençons par les bons coups, parce qu’il y en a des très réussis. L’album s’ouvre sur Avec pas d’casque qui reprend Au pays des calottes avec une bonne dose de joual, de mélancolie et de beauté. L’esthétique country-folk de la formation se colle à merveille au texte qui traduit le mal d’être d’un homme qui ne sent pas qu’il appartient à un milieu. On peut en dire autant de Bernard Adamus qui harnachent Les mammifères. La voix rêche et crue du grand Montréalais qui en a vu d’autres est un véhicule parfait pour la poésie pas polie de Desjardins. Mais de toutes les nouvelles interprétations qu’on nous propose, c’est celle de Klô Pelgag et Philippe Brach qui ressort du lot. Le duo rend Les Yankees avec tout ce qu’il faut de sensibilité et d’intelligence pour traduire la réalité des envahis. Qu’ils soient Mexicains, Troyens, Nigériens ou Québécois. Une version alternative avec une instrumentation intelligente qui prend de plus en plus d’ampleur. Le duo Brach et Pelgag est magnifique, tout simplement.

«Et tout ce monde sous la toile
qui dort dans la profondeur:
« Réveillez-vous!
V’là les Yankees, v’là les Yankees
Easy come, Wisigoths,
V’là les Gringos!»
– Les Yankees

Keith Kouna se débrouille aussi avec Jenny tout comme Koriass qui offre une version rappé de M’as mettre un homme là-dessus. Le problème, c’est que certaines pièces passent carrément à côté de la track. En tête de file, Va-t’en pas interprétée par Safia Nolin. Ce n’est pas un manque de travail de la jeune femme, mais son style languissant et mélancolique fait perdre toute puissance à ce texte. C’est une déchirure interne, un appel à l’aide, un ultime essai pour garder un être cher près de soi alors qu’il cherche à se sauver. La charge émotionnelle n’est pas calme ou nostalgique. Elle est dynamique, nerveuse et perdue dans l’urgence. Après tout, le protagoniste trouve tout ce qu’il peut pour garder son interlocuteur à la maison :

«Va-t’en pas
Dehors y a des orgies d’ennui
Jusqu’au fond des batteries
Va-t’en pas
Dehors j’ai vu un ciel si dur
Que tombaient les oiseaux»
– Va-t’en pas

Malgré leurs bonnes intentions, c’est idem pour Philippe B, Les Sœurs Boulay et Émile Bilodeau qui manquent tous d’un peu de charges émotives. C’est trop gentil, poli et mélodieux pour bien faire entendre ce qui se cache dans les textes de Desjardins. Au moins, Saratoga se débrouille vraiment très bien avec la douce Quand j’aime une fois j’aime pour toujours. Heureusement, personne n’a osé se frotter à …et j’ai couché dans mon char.

Ce n’est vraiment pas facile de s’attaquer à la poésie de Desjardins. Cet album hommage fait parfois mouche, mais passe aussi à côté de la charge émotionnelle qui habite l’œuvre de ce monument. Pis Desjardins, serait sûrement en sacrament qu’on parle de lui en tant que monument, parce que les statues, c’est bon pour les morts pis lui est encore bien vivant.

Ma note: 6/10

Artistes variés
Desjardins
117 Records
51 minutes

http://www.117records.ca/

Critique : Popdejam – Volume 1

Musiqueplus n’a que de musique le nom depuis quelques années. C’est dommage, très dommage. La plate-forme qui jadis était une vitrine sur la musique alternative mondiale s’est engouffrée dans le merveilleux monde des téléréalités et comme celles-ci, a perdu tout contenu pertinent. Dans les derniers soubresauts intéressants, l’émission Popdejam était une belle petite pépite d’or. Le concept était simple, on invitait deux artistes de la relève à reprendre une chanson d’un artiste établi qui est lui aussi présent.

Il y a quelques mois, Safia Nolin a fait paraître un album de reprises et j’avais noté que certains choix étaient douteux. On peut nommer ici la très mal écrite Calvaire de La Chicane. Popdejam avait évité les pièges des chansons mal écrites. Au point où, des chansons qu’on considérait quétaines ou encore vides s’avèraient beaucoup plus pertinentes que l’on pensait. Il faut dire qu’on a fait appel à des artistes de qualité, qui évoluent à l’extérieur des grands cercles de la pop délavée. Cela redonne une vie intéressante à ces mélodies et ces textes qui méritent une pérennité assurée.

Vous voulez un exemple? Parlons de Ce soir l’amour est dans tes yeux de Martine St-Clair. J’ai toujours considéré la chanson comme une pièce dégoulinante d’amour à la guimauve. Et pourtant, soudain, les accords mineurs et l’approche plus mélancolique de Geoffroy m’ont obligé à réviser le texte. Tout d’un coup, on voit les choses sous un nouvel angle. Le refrain à lui seul est empreint de fragilité et d’anxiété : « Ce soir l’amour est dans tes yeux/Mais demain matin m’aimerais-tu un peu? » On se retrouve dans une relation beaucoup moins saine et qui n’a rien à voir avec l’amour chevaleresque.

Vous voulez une bonne dose d’émotion à faire lever le poil sur les bras? Vous vous souvenez de Corridor de Laurence Jalbert? Antoine Corriveau sait plonger dans ce qu’il y a de plus noir de l’âme humaine et il le fait encore avec brio, accompagné par Marianne Houle au violoncelle. C’est d’une puissance et d’un désarroi magnifique. Lorsque l’harmonica entre en jeu, c’est instantané, les poils se dressent et restent bien tendus pour les quelques secondes qui suivent.

Il n’y a tout simplement pas de pièces ennuyantes sur ce premier volume. On y retrouve Philippe B qui reprend Sur la route de Pierre Flynn avec un flegme magnifique, Claude Bégin qui a tout compris de Mitsou et sa chanson Les Chinois, Peter Henry Philips offre une version magnifique de Repartir à zéro de Joe Bocan, Philippe Brach et sa version inquiétante et quasi psychédélique de Le chat du café des artistes de Jean-Pierre Ferland. On y trouve aussi la version touchante d’Animal de France d’Amour par Stéphanie Lapointe ou Si fragile de Luc de la Rochelière reprise habilement par Karim Ouellet.

Toutes les chansons sur Popdejam offrent une relecture intelligente, intéressante et touchante de ces classiques québécois. Leur approche pour la plupart assez simple et décharnée rend justice à ces textes qui méritent d’être chantés pendant plusieurs années encore.

Ma note: 7/10

Popdejam
Volume 1
Simone Records
33 minutes

She & Him – Christmas Party

C’est le dernier jour de programmation régulière du Canal Auditif et comme le veut la tradition, nous vous présentons un album de Noël qui fait les choses différemment des sempiternelles reprises ennuyantes qui peuplent les ondes radiophoniques. Dans les dernières années, nous vous avons parlé de Sufjan Stevens, Erasure, Bol de Gruau et Sharon Jones and the Dap-Kings. Cette année, on vous le dit franchement, nous avons voulu faire plaisir à l’ami Jean-Simon Fabien en parlant du Christmas Party de She & Him. On vous rappelle que c’est la séduisante Zooey Deschanel qui officie à la voix en duo avec le non moins séduisant M. Ward.

Tout ça pour vous dire que ce n’est même pas la première fois que le duo s’aventure sur le sentier de neige. La paire avait fait paraître A Very She & Him Christmas en 2011 sur lequel ils s’attaquaient à Little Saint Nick, I’ll Be Home For Christmas et plusieurs autres classiques. Loin de révolutionner le genre, She & Him avait offert une honnête performance qui restait à l’intérieur des trails de ski-doo.

Christmas Party aborde la chanson festive avec la même approche. C’est simple, efficace, mélodieux, sympathique, mais très conventionnel. Ce sera toujours mieux qu’un album de Corneliu, mais jamais de la trempe des versions déjantées de Sufjan Stevens sur Silver & Gold. Il y a tout de même quelques chansons surprenantes sur l’album comme l’Hawaïenne Mele Kalikimaka. Cette dernière s’entame sur des chants qui rappellent les harmonies de « barbershop quartets ». The Coldest Night of the Year possède un petit quelque chose de séduisant avec son attitude de crooner qui invite aux rapprochements.

Par contre, leur All I Want For Christmas est assez ordinaire. Efficace, mais ça s’arrête un peu là. Dommage. Let It Snow est un cas plus épineux puisqu’accoter la légende Frank Sinatra est à peu près impossible. Run Run Rudolph sans être une réussite éclatante remplie bien sa mission avec ses rythmes rock’n’roll mélodieux.

She & Him nous plonge dans l’ambiance des Fêtes quand même avec Christmas Party. On ne crie pas au génie, mais les fans du groupe auront du plaisir et les autres aussi y trouveront leur compte. Ce sera toujours mieux qu’un ex-académicien ou encore Sylvain Cossette qui nous chante Petit papa Noël!

Ma note: 6/10

She & Him
Christmas Party
Columbia Records
33 minutes

http://www.sheandhim.com/

Safia Nolin – Reprises Vol. 1

safia-nolin-reprises-vol-1Safia Nolin en a vu de toutes les couleurs dans les dernières semaines. D’un côté, le colon québécois a déversé sur elle son fiel pour son habillement au gala de l’ADISQ, puis elle a reçu une vague d’amour de ceux qui ont une tête sur les épaules. Malgré des messages qui lui ont rappelé des mauvais souvenirs d’une époque beaucoup plus difficile de sa vie, cela lui a donné une visibilité qu’elle mérite pour son excellent Limoilou. De toute façon, gagner « révélation de l’année » semble attirer les bêtises; on se rappellera que Klô Pelgag s’était fait fustiger pour son discours de remerciement il y a deux ans.

Bref, certaines personnes au Québec telles que Denise Bombardier, Nathalie Petrowski et Sophie Durocher aiment bien ça quand c’est propre propre propre. Nous au Canal Ausitif, on aime ça crasse. On aime l’imperfection, la couleur, la folie, la magie pis toutes ces choses qui font en sorte que la vie mérite d’être vécue. Je m’égare dans le monde des matantes, revenons au sujet principal, l’album de reprises de Safia Nolin.

Est-ce que les bons gestionnaires de chez Bonsound ont flairé le bon coup? Peut-être. Est-ce que Safia Nolin fait des reprises depuis ses débuts? Oui. Alors, laissons cette question futile de côté dès le début. Plutôt que de parler de mercantilisme, concentrons-nous sur la musique. Et disons-le d’office, Nolin n’écoute pas pantoute les mêmes records que la plupart des collaborateurs du Canal Auditif. Est-ce que c’est un mauvais album pour autant? Non. Et c’est ça qui est fâchant.

Je ne pensais pas un jour dire que C’est zéro de Julie Masse était écoutable? Non. Parce que ce qu’on oublie souvent, ce n’est pas juste les mots ou la mélodie qui font la beauté d’une chanson. L’interprétation y est pour beaucoup. Et son C’est zéro est pas mal plus près de Cat Power ou Scout Niblett que de Masse. C’est beau à s’ouvrir les veines. Parce que Safia Nolin possède une chose que bien des interprètes voudraient avoir : de l’âme dans la voix. La profondeur des émotions qu’elle réussit à insuffler à ses chansons est tout simplement magnifique. C’est sûr que le texte de Calvaire des imbuvables La Chicane n’est pas soudainement bien écrit. Non, il y a encore des fautes de français grosses comme le bras, mais Nolin la rend digeste. Ce n’est pas rien. Même quand elle chante : « dans mes erreurs les plus pires ». On se demande parfois si Boom était en 5e année du primaire quand il l’a écrit.

Parmi les reprises, on retrouve la sublime version de Laisser l’été avoir 15 ans qui démontre que de réduire le nombre d’instruments est parfois la solution pour faire d’une chanson un bijou. Et que dire de son Ayoye de Gerry Boulet (oui, le même Gerry qui lui a valu tant de haine) qui est tout simplement parfait. Nolin nous rappelle de garder l’esprit ouvert et c’est une belle leçon d’humilité.

Est-ce que ces reprises sont plus intéressantes que ses chansons à elle? Non. Mais c’est tout de même un album qui rappellera à certains les artistes que leurs parents écoutaient. En tout cas, quand j’écoute Entre l’ombre et la lumière, ça me ramène dans le salon chez mes parents à quelques jours de Noël avec les lumières de l’arbre qui illumine la pièce plongée dans le noir alors qu’une bonne épaisseur de neige recouvre le gazon en avant. Et juste pour cet élan de nostalgie, Safia Nolin aura visé juste.

Ma note: 7/10

Safia Nolin
Reprises Vol.1
Bonsound
31 minutes

http://www.safianolin.com/fr/