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Critique : Lary Kidd – Contrôle

Lary Kidd était celui qui amenait le côté plus « edgy » de Loud Lary Ajust. Que ce soit par sa fascination pour les drogues de toutes sortes, la violence et un certain machisme. On se rend compte en lisant la littérature autour de Contrôle que Kidd s’inspire de ce qu’il observe autour de lui pour écrire ses textes qui ne font pas dans la dentelle. C’est aussi rassurant, parce que s’il ressemblait aux personnages qui habitent ses textes, il serait absolument invivable. Contrôle est un album qui aborde des thématiques ancrées dans la réalité contemporaine : l’envie et le dégoût simultané pour la consommation, l’amour, la dominance et un pessimisme cynique. Des thématiques bien expliquées dans cet article intéressant de Riff Tabaracci pour le compte de BRBR.

Il y a certaines choses qui sont particulièrement bien réussies sur Contrôle, à commencer par les trames qui s’inspirent de ce qui se fait chez A$AP Rocky, The Weeknd et même par moment Future. Le toujours très pertinent Toast Dawg a mis la main à la pâte pour la mélodieuse Les palmiers brûlent dans la nuit. Une chanson qui nous convainc à l’aide du rythme lascif alors que Yes McCan et Lary Kidd se lancent dans une litanie sur la drogue et un sentiment de vide comblé par l’abus de substance.

«Im talkin ‘bout double molly dans mon drink
Adrenal makes me think
tous les soir Im on that shit
I gotta do it like this yea »
– Les palmiers brûlent dans la nuit

Anorexie qui ouvre la galette est bien choisi parce qu’elle percute comme un coup de poing dès les premières secondes. Lary Kidd démontre aussi son aisance à tricoter les mots ensemble et sa capacité à varier son débit vocal. Il erre parfois en utilisant certains artifices comme béquilles. Par exemple les mots « shit » et « bitch » qui deviennent des raccourcis pour ne pas avoir à chercher la rime très loin sur la pièce-titre. Un peu comme ces cris dans Ultra-Violence calqués sur Kanye West. Ça relève plus du pastiche que de la trouvaille. Kidd est suffisamment doué pour ne pas tomber dans le piège.

Tout comme une tendance à parler de « lean » comme si tout le monde passait ses vendredis soirs avec Future. On est au Québec, on le sait bien que le sirop de codéïne, c’est hypercontrôlé. Ce qui finit par lasser, ce n’est pas d’en parler, mais c’est ce sentiment que Kidd beurre un peu épais pour nous prouver à quel point il est mauvais garçon. Pourtant, à travers ses paroles, l’image du jeune homme en déroute qui s’adonne aux plaisirs épicuriens autodestructeurs est déjà bien dépeinte.

Ça demeure que Contrôle se bonifie avec les écoutes. Lary Kidd nous livre un album bien composé, bien rappé et avec une ligne directrice claire et nette. C’est un rappeur qui évolue rapidement et sa prose ne cesse de s’améliorer et de définir un « stoner » rap qui n’existait tout simplement pas au Québec. De plus, il offre à certains moments des petites perles langagières qui font sourire.

Ma note: 7/10

Lary Kidd
Contrôle
Coyote Records
52 minutes

https://larykidd.bandcamp.com/releases

Critique : Sleaford Mods – English Tapas

Il y a le légendaire flegme britannique que l’on associe souvent à une certaine forme de conservatisme teintée d’arrogance, mais le « british » est aussi très efficace quand il utilise le sarcasme rentre-dedans à des fins de revendications politiques. Le duo Sleaford Mods se case clairement dans la deuxième catégorie. En 2015, j’ai découvert le tandem grâce à l’excellent Key Markets. Je retrouvais toute la hargne issue de la révolution punk des années 70 qui, couchée sur une musique totalement minimaliste, m’avait totalement surpris, mais surtout ravi.

Formé de l’intraitable Jason Williamson (voix) et d’Andrew Fearn (boîte à rythmes et basse), Sleaford Mods est actuellement l’un des groupes anglais parmi les plus controversés. Williamson qualifie son art de « sprechgesang » (un alliage de rap et de mélodies) et l’homme n’hésite pas à pourfendre toute la médiocrité de la société britannique… et qui ressemble à s’y méprendre à celle qui se développe sournoisement depuis une vingtaine d’années sur le territoire nord-américain.

Et tout y passe : la célébrité fabriquée par des médias de masse avides de cotes d’écoute monstrueuses, le manque de culture d’une société qui confond sans cesse l’art et le marketing, l’importance démesurée accordée aux opinions en 140 caractères émises sur les inutiles médias sociaux, l’apathie d’un peuple plus intéressé à s’endormir dans le consumérisme que de se lever pour une meilleure vie pour tous, sans aucune exception, de même que le délabrement de nos systèmes d’éducation qui s’affairent à former des travailleurs plutôt que des citoyens à part entière.

Le constat est implacable, dur et incontestable. La Grande-Bretagne (et l’Occident) régresse dangereusement et Williamson gratte les purulents bobos qui affligent sa patrie, et ce, sans aucune subtilité. Et vous savez quoi? Il a parfaitement raison de tourner le miroir sur l’ignorance crasse qui frappe nos sociétés et sur cette funeste tendance à faire porter le poids de notre irresponsabilité collective sur le dos des minorités. L’histoire se répète une énième fois. Va pour la partie littéraire. Je m’arrête. Je crois que vous avez compris.

Puisqu’ici on jase de musique, c’est ce dépouillement musical qui crédibilise le propos martelé sans compromis par Williamson. Une basse, un rythme en toc, une note de synthé, tout est construit pour aller à l’essentiel, sans fioritures. La formule demeure donc intacte et ça fonctionne de nouveau à la perfection.

Cela dit, on adore ou on déteste souverainement Sleaford Mods. Les déclamations et les mélodies élémentaires, crachées sans aucune finesse aux oreilles de l’auditeur, pourraient rebuter celui qui préfère s’évader dans « l’entertainement ». Pour les autres qui, comme moi, ont besoin de se sentir vivants, dans un monde dramatiquement moribond, Sleaford Mods est une bouffée d’air frais, un coup de pied dans la ruche… pour ne pas dire autre chose!

C’est bon du début à la fin et ce English Tapas prend de l’ampleur au fil des auditions. Mes préférences vont à l’hymne absurde, dédiée aux réseaux sociaux, titrée Just Like We Do, aux petits penchants punk « old school » entendus dans Moptop et Carlton Touts, aux imparables grooves qui animent Snout et Cuddly, à la menaçante Dull ainsi qu’à l’acte de contrition de Williamson face à ses propres contradictions, intitulé I Feel So Wrong.

L’héritage du néo-libéralisme économique sera totalitaire, impitoyable et nous astreindra, dans un avenir rapproché, à des tâches aliénantes et précarisées, mais au moins Sleaford Mods nous aura mis en garde. Ce groupe a le mérite de plonger nos visages botoxés, nos cerveaux hyperactifs et nos regards bovins dans notre gâchis collectif.

Ma note: 8/10

Sleaford Mods
English Tapas
Rough Trade
37 minutes

https://sleaford-mods.myshopify.com/

Critique : Migos – Culture

Le trio géorgien Migos revient à l’attaque avec Culture, leur deuxième album. Il paraît un peu moins d’un an et demi après Young Rich Nigg*s, projet sur lequel figurait un de leur plus grand succès, Versace. Quelques semaines avant que Culture ne paraisse, le groupe a fait paraître son premier simple, Bad and Boujee en compagnie de Lil Uzi Vert, qui a connu ma foi un franc succès. Tous étaient donc bien enthousiastes de voir ce que Quavo, Offset et Takeoff avaient concocté pour la nouvelle année.

J’ai toujours aimé faire ma première écoute en pressant ce magnifique petit bouton nommé aléatoire sur mon Ipod. C’est un premier défi pour ce qui va passer dans mon canal auditif. Est-ce que ça se tient, même dans le désordre? Qu’est-ce que j’en tire, même si les chansons ne sont point ordonnées comme l’artiste le voulait? Ma chance a été telle, que je suis tombée sur la chanson Kelly Price, une pièce non seulement soignée, mais aussi tellement accrocheuse avec un couplet bien placé de la part de Travis Scott. Mon coup de cœur de l’album, et ce, depuis la première écoute.

En comparaison aux projets précédents du trio, on note une minutie plus grande quand vient le moment d’agencer les couplets et les passages instrumentaux. Chaque morceau forme un tout, étonnement très complet, qui ne laisse pas de vide ou d’insatisfactions pour celui qui l’écoute. Il est juste de mentionner que, pour quelqu’un qui ne serait pas fan de ce style tout de même plutôt minimaliste de trap à variations légères, l’opus pourrait devenir quelque peu redondant. Même pour celui qui en consomme beaucoup, après quelques écoutes, les morceaux qui ne seront pas vos favoris pourraient se fondre les uns dans les autres. Le travail plus léché des productions ajoute toutefois une signature tout autre à certaines pièces. What the Price, par exemple, voit des accords de guitare électrique entamer le tout.

T-Shirt est tout simplement parfaite et a même donné lieu à une majestueuse et primitive (seulement du côté vestimentaire) production vidéo. Un nouveau style visuel qui a attiré l’attention et qui diverge beaucoup du classique clip « je rappe devant une grande maison/voiture avec beaucoup de filles et je fais des gestes de gangs de rues ».

Bref, un projet qui, en plus d’être très agréable à écouter, a apporté une nouvelle image des trois rappeurs qui sont allés chercher quelque chose de plus léché et de fini.

Ma note: 7/10

Migos
Culture
300 Entertainment
58 minutes

http://migosonline.com/

Critique : Little Simz – Stillness in Wonderland

Little Simz est une rappeuse anglaise qui compte plusieurs EP à son actif. Elle a aussi fait paraître son premier album intitulé A Curious Tale of Trials + Persons en 2015. Âgée seulement de 23, elle a la rage au cœur et produit à une vitesse effarante. Le 16 décembre dernier, elle a fait paraître son deuxième album intitulé Stillness in Wonderland.

Little Simz est habile avec les mots et possède un bon débit vocal qu’elle sait fluctuer allègrement. Ce nouvel album poursuit dans la veine du précédent offrant un rap mélodieux qui est influencé par le R&B. Elle possède le même genre d’airs dans sa voix que M.I.A. Par contre, elle ne partage pas le même sens de l’engagement citoyen qui domine l’œuvre de Matangi. Little Simz se concentre plus sur les problèmes quotidiens autant qu’existentiels. Elle lui rend tout de même hommage sur LMPD : « I’m not half the woman Maya was / Still I hear the voice of Nina here guiding us / We’re running out of legends ».

Stillness in Wonderland, son nom l’indique, tire des liens avec Alice aux pays des merveilles et c’est clair dans Picture Perfect. Little Simz prend ici la place de la jeune femme au milieu du zoo qu’est l’accession à la célébrité. La jeune Anglaise a beaucoup tourné et connaît un succès non négligeable. « Wonderland is amazing, ain’t it? (Ain’t it?)/ Been partying for days on the same shit (Same shit) / Never mind who I came with /Man I never ever want to leave, let me stay lit / Let me stay ». Dans Doorways + Trust Issues, elle chante la fuite avec beaucoup de groove et de mélodie.

Parmi les chansons qui marquent dans Stillness in Wonderland, on peut parler de l’atypique Poison Ivy qui tire des influences du R&B. Ce n’est pas facile à classer comme chanson et les deux ou trois premières écoutes n’étaient pas satisfaisantes. Par contre, si on lui donne sa chance, ça finit par faire son chemin et se transformer en pièce intoxicante. À d’autres moments, ce goût pour le R&B s’exprime un peu moins bien. One in Rotation + Wide Awake sur laquelle chante SiR est assez ordinaire. Ce n’est pas mal composé, mais ça manque de surprise.

Stillness in Wonderland est intéressant. Un peu moins que le précédent album de la jeune femme, mais propose quelques bons moments de musique. De plus, elle possède une démarche artistique valable et authentique. Une jeune femme qui sera à suivre encore longtemps!

Ma note: 7/10

Little Simz
Stillness in Wonderland
Age: 101 Music
45 minutes

http://stillnessinwonderland.com/

Critique : Mac Miller – The Divine Feminine

Certes l’année 2016 fut plutôt pourrie, et personne ne viendra contredire l’actualité… Pourtant on ne peut s’empêcher d’avoir un peu de nostalgie, en repensant à toutes les sorties hip-hop de l’année écoulée : Kanye West, Kendrick Lamar, A Tribe Called Quest, Chance the Rapper… Il y en a eu pour tout le monde, et Mac Miller, dont le dernier album studio datait à peine d’un an (GO:OD AM), a été aussi de la partie.

Le 16 septembre sortait The Divine Feminine, un album quasiment conceptuel pensé comme une célébration de l’amour que l’artiste de Pittsburgh porte aux femmes, ou plutôt à une seule. Car l’homme est amoureux, et ne faisons pas semblant : il n’a échappé à personne que sa compagne n’est autre qu’Ariana Grande, phénomène pop, made in USA (d’ailleurs présente sur le morceau My Favorite Part)

The Divine Feminine est un album fascinant par sa capacité à faire écho à l’actualité du hip-hop, car si la majorité des morceaux tournent avec des paroles toujours ultras romantiques, voire carrément érotico-explicites (Skin), sans grandes trouvailles, toutes les productions sont comme des rappels de tout ce que l’on a entendu dans l’année.

Depuis janvier dernier, à chaque fois qu’un album hip-hop a fonctionné, c’est qu’il s’aventurait vers des paysages soniques plus vintage. Kendrick Lamar a continué ses investigations dans le domaine du jazz avec untitled unmastered, Kanye West est reparti chercher dans le gospel certain des meilleurs moments de The Life of Pablo, et enfin Chance The Rapper a balancé une mixtape digne d’un classique soul (Coloring Book). Et Mac Miller est allé se servir dans chacune de ces sorties, comme si la clé du succès se trouvait dans l’addition des albums remarqués de l’année. Une marche à suivre peut-être stratégique, certainement pas audacieuse…

Le simple Dang qui compte sur l’apport Anderson .Paak, n’est autre que le remix en accéléré du morceau Am I Wrong qui a révélé .Paak au grand public en 2016 avec l’album Malibu. Stay est un morceau construit comme une production The Social Experiment (l’équipe de Chance The Rapper) avec un dialogue voix/trompette (ici jouée par le jazzman Keyon Harrold) et qui ressemble à peu de choses près au duo que forme Chance avec Nico Segal, trompette magique et pilier du Social Experiment. Le traitement des cuivres est identique! Après quelques morceaux assez peu originaux malgré des collaborations de premier choix (Cee Lo Green, Ty Dolla $ign), arrive la dernière piste de l’album God Is Fair, Sexy Nasty, une aventure conjointe avec le fameux Kendrick. Et pour être honnête, le morceau de huit minutes tourne plutôt comme une face-B d’untitled unmastered. Entrée de morceau type jazz piano bar, une production planante et une outro avec voix off : du pur Lamar, du pale Miller

Il faut le dire Mac Miller fait sans aucun doute le boulot. Les morceaux fonctionnent, et sont même plutôt plaisants, mais franchement dix morceaux, quasiment tous écrits comme des textos à sa copine, tout en nous refourguant un hip-hop mode vintage qu’on nous a servi toute l’année (coucou Chance, coucou Kendrick), était-ce vraiment nécessaire?

Un conseil, l’an prochain quand tu sortiras ta nouvelle galette mon cher Cormac, essaie de ne pas la sortir à la fin de l’année; qu’on n’ait pas déjà l’impression d’avoir tous entendu ton album chez tes copains du game…

Ma note: 5,5/10

Mac Miller
The Divine Feminine
Warner Bros / REMember Music
53 minutes

http://www.macmillerswebsite.com/