rap Archives - Le Canal Auditif

Critique : Save Yours – Phoenix

Il y a des nouveaux venus sur la scène hip-hop québécoise et ils ne rentrent pas sur la pointe des pieds. Save Yours c’est le trio composé de Médéric Labrie-Corvec, Jean-Michel Deslippe et Roberto Viglioni qui prennent les alias 36 Farenheit, Mitch Donovan et Roby. Les jeunes hommes arrivent avec beaucoup d’énergie, des rimes intéressantes et beaucoup de personnalités.

Décidément, Save Yours est un héritier d’Alaclair Ensemble et l’on y retrouve beaucoup de clins d’œil au groupe de premier plan. On y trouve aussi des similitudes avec le groupe L’Amalgame. Le trio mélange franglais, vers rappés et couplets chantés avec beaucoup d’adresse pour un premier album. Phoenix ressemble beaucoup plus à une naissance réussie qu’une renaissance quelconque.

Dès Back Up, sur laquelle ils sont rejoints par Romy, on remarque la solidité du groupe qui nous rappe pas la même chose que tout le monde. Non, ils nous parlent d’enregistrement et de problématiques de musiciens :

«Hey no matter what you do, boy better save that
No matter what you do, boy better save that
Quand tu ball sur chaque track, boy better save that
Fais pas confiance à ton drive, boy fais toujours tes back up

J’aurais donc dû, j’aurais donc dû
Faire attention à mon drive, le patnais répond pu
J’aurais donc dû faire des backup
J’aurais donc dû faire des backup »
Back Up

Non seulement Roby se laisse aller à quelques vers ici et là sur Phoenix, mais il signe aussi les trames qui sont réussies. On peut parler de la mélodieuse Parapluie et l’efficace Dis One. Cette dernière est assez réussie sauf qu’à certains moments la troupe commence à se prendre pour KNLO en faisant le même genre d’inflexions vocales que le MC de Québec a perfectionné avec les années.

C’est le principal point qui fatigue sur Phoenix, les inspirations qui restent trop présentes dans leur livraison. C’est quand même très pardonnable parce que c’est un album de rap très réussi. Farenheit 36 et Mitch Donovan sont capables de s’adapter à des différents rythmes avec une aisance appréciable. On part de pièce avec beaucoup de puissance pour atterrir avec une Colomba très déposée et ça fonctionne.

Vraiment, c’est une belle découverte que ce Phœnix de Save Yours. C’est définitivement un groupe de rap qu’on continuera à suivre de près!

Ma note: 7,5/10

Save Yours
Phoenix
Indépendant
34 minutes

https://saveyours.bandcamp.com/releases

Critique : Jay-Z – 4 : 44

Avant même de placer la cassette dans le tape deck, on se pose des questions d’une importance certaine : doit-on écouter ce 4 : 44, treizième opus de Jay-Z (que vous pouvez également écrire tout en majuscule, ou encore sans trait d’union, selon votre humeur) en gardant en tête l’album de Beyoncé, Lemonade, sorti il y a un an? Le petit dernier de l’ex-roi du rap est-il une excroissance du brûlot américano-perso-Black Live Matter conçu par sa douce moitié?

Écoutons…

Ouverture avec Kill Jay-Z, une lyrique satirique sur les faux pas de mister Shawn Carter.

« You walkin’ around like you invincible
You dropped outta school, you lost your principles
I know people backstab you, I felt bad too
But this ‘fuck everybody’ attitude ain’t natural
But you ain’t a saint, this ain’t kumbaya »
– Kill Jay-Z

L’artiste se met en scène en guise d’apéro. Ce discours personnel laissera heureusement la place à une parole plus criante, plus pertinente – et plus intéressante pour l’auditeur – dès la deuxième pièce, The Story of O.J.

«Skin is, skin, is
Skin black, my skin is black
My, black, my skin is yellow (…)
Light nigga, dark nigga, faux nigga, real nigga
Rich nigga, poor nigga, house nigga, field nigga
Still nigga, still nigga »
– The Story of O.J.

De sa tour d’ivoire, l’artiste multimilliardaire balance ainsi une dizaine de traques, tantôt personnelles, tantôt les reflets des travers sociétaires vécus par ses semblables.

L’offre – courte, 37 minutes – est déversée sur des trames simples signées No I.D., ce faiseur de rythmes originaire de Chicago, qui réalise ici un disque d’une grande cohérence, sans artifice et, il est vrai, un peu trop conservateur à notre humble goût.

Parlons justement du grand travail de découpe fait par le compositeur. Les simples utilisés (Nina Simone, Stevie Wonder, Jacob Miller, The Fugees, Donny Hathaway…) ne sont pas seulement collés en arrière-plan. Ils sont remâchés, retravaillés, reformulés. Les artistes du passé semblent reprendre le micro le temps d’un tour de chant aux côtés de Jay-Z. Osons écrire que ces ajouts musicaux sont drôlement plus intéressants que ceux offerts par les « vrais » collaborateurs présents, soit Damian Marley, Hannah Williams, Frank Ocean et une Gloria Carter, maman du rappeur, que l’on apprend ici être gaie (intéressant seulement pour l’amateur de potins).

Mais laissons de côté le travail de réalisation de No I.D. et revenons à l’homme du jour.
Jay-Z profite donc du micro pour s’excuser aux femmes de sa vie sur son nouveau disque; d’abord à sa femme – pour son adultère –, puis à sa fille – pour ne pas être un papa parfait. Oui, même bourré de fric, Jay-Z a encore des démons à combattre.

Mais…

Mais cette psycho-introspection chantée sur album sonne malheureusement faux, à quelques reprises. On se pose des questions… Jay-Z l’homme, le mari et père de famille, est-il réellement repentant? Offre-t-il des excuses sincères? Et pourquoi le faire sur disque? Est-ce seulement une réponse tardive à sa femme qui, l’an dernier, sur Lemonade, se plaignait d’être victime d’infidélité de la part de son mari? Écrit-il pour s’expliquer avec elle ou pour s’excuser auprès de nous tous, auditeurs et fans de l’artiste?

On ressort donc de ce 4 : 44 avec autant de questions – quoique différentes – qu’avant d’y être entrée. Mais au final, sans crier au génie créatif du passé, Jay-Z pond ici un disque cohérent, intime et à la réalisation soignée. On se questionne « seulement » sur la sincérité du discours entendu.

Ma note: 8/10

Jay-Z
4 : 44
ROC NATION/UMG RECORDINGS INC
37 minutes

http://lifeandtimes.com

Critique : Lary Kidd – Contrôle

Lary Kidd était celui qui amenait le côté plus « edgy » de Loud Lary Ajust. Que ce soit par sa fascination pour les drogues de toutes sortes, la violence et un certain machisme. On se rend compte en lisant la littérature autour de Contrôle que Kidd s’inspire de ce qu’il observe autour de lui pour écrire ses textes qui ne font pas dans la dentelle. C’est aussi rassurant, parce que s’il ressemblait aux personnages qui habitent ses textes, il serait absolument invivable. Contrôle est un album qui aborde des thématiques ancrées dans la réalité contemporaine : l’envie et le dégoût simultané pour la consommation, l’amour, la dominance et un pessimisme cynique. Des thématiques bien expliquées dans cet article intéressant de Riff Tabaracci pour le compte de BRBR.

Il y a certaines choses qui sont particulièrement bien réussies sur Contrôle, à commencer par les trames qui s’inspirent de ce qui se fait chez A$AP Rocky, The Weeknd et même par moment Future. Le toujours très pertinent Toast Dawg a mis la main à la pâte pour la mélodieuse Les palmiers brûlent dans la nuit. Une chanson qui nous convainc à l’aide du rythme lascif alors que Yes McCan et Lary Kidd se lancent dans une litanie sur la drogue et un sentiment de vide comblé par l’abus de substance.

«Im talkin ‘bout double molly dans mon drink
Adrenal makes me think
tous les soir Im on that shit
I gotta do it like this yea »
– Les palmiers brûlent dans la nuit

Anorexie qui ouvre la galette est bien choisi parce qu’elle percute comme un coup de poing dès les premières secondes. Lary Kidd démontre aussi son aisance à tricoter les mots ensemble et sa capacité à varier son débit vocal. Il erre parfois en utilisant certains artifices comme béquilles. Par exemple les mots « shit » et « bitch » qui deviennent des raccourcis pour ne pas avoir à chercher la rime très loin sur la pièce-titre. Un peu comme ces cris dans Ultra-Violence calqués sur Kanye West. Ça relève plus du pastiche que de la trouvaille. Kidd est suffisamment doué pour ne pas tomber dans le piège.

Tout comme une tendance à parler de « lean » comme si tout le monde passait ses vendredis soirs avec Future. On est au Québec, on le sait bien que le sirop de codéïne, c’est hypercontrôlé. Ce qui finit par lasser, ce n’est pas d’en parler, mais c’est ce sentiment que Kidd beurre un peu épais pour nous prouver à quel point il est mauvais garçon. Pourtant, à travers ses paroles, l’image du jeune homme en déroute qui s’adonne aux plaisirs épicuriens autodestructeurs est déjà bien dépeinte.

Ça demeure que Contrôle se bonifie avec les écoutes. Lary Kidd nous livre un album bien composé, bien rappé et avec une ligne directrice claire et nette. C’est un rappeur qui évolue rapidement et sa prose ne cesse de s’améliorer et de définir un « stoner » rap qui n’existait tout simplement pas au Québec. De plus, il offre à certains moments des petites perles langagières qui font sourire.

Ma note: 7/10

Lary Kidd
Contrôle
Coyote Records
52 minutes

https://larykidd.bandcamp.com/releases

Critique : Sleaford Mods – English Tapas

Il y a le légendaire flegme britannique que l’on associe souvent à une certaine forme de conservatisme teintée d’arrogance, mais le « british » est aussi très efficace quand il utilise le sarcasme rentre-dedans à des fins de revendications politiques. Le duo Sleaford Mods se case clairement dans la deuxième catégorie. En 2015, j’ai découvert le tandem grâce à l’excellent Key Markets. Je retrouvais toute la hargne issue de la révolution punk des années 70 qui, couchée sur une musique totalement minimaliste, m’avait totalement surpris, mais surtout ravi.

Formé de l’intraitable Jason Williamson (voix) et d’Andrew Fearn (boîte à rythmes et basse), Sleaford Mods est actuellement l’un des groupes anglais parmi les plus controversés. Williamson qualifie son art de « sprechgesang » (un alliage de rap et de mélodies) et l’homme n’hésite pas à pourfendre toute la médiocrité de la société britannique… et qui ressemble à s’y méprendre à celle qui se développe sournoisement depuis une vingtaine d’années sur le territoire nord-américain.

Et tout y passe : la célébrité fabriquée par des médias de masse avides de cotes d’écoute monstrueuses, le manque de culture d’une société qui confond sans cesse l’art et le marketing, l’importance démesurée accordée aux opinions en 140 caractères émises sur les inutiles médias sociaux, l’apathie d’un peuple plus intéressé à s’endormir dans le consumérisme que de se lever pour une meilleure vie pour tous, sans aucune exception, de même que le délabrement de nos systèmes d’éducation qui s’affairent à former des travailleurs plutôt que des citoyens à part entière.

Le constat est implacable, dur et incontestable. La Grande-Bretagne (et l’Occident) régresse dangereusement et Williamson gratte les purulents bobos qui affligent sa patrie, et ce, sans aucune subtilité. Et vous savez quoi? Il a parfaitement raison de tourner le miroir sur l’ignorance crasse qui frappe nos sociétés et sur cette funeste tendance à faire porter le poids de notre irresponsabilité collective sur le dos des minorités. L’histoire se répète une énième fois. Va pour la partie littéraire. Je m’arrête. Je crois que vous avez compris.

Puisqu’ici on jase de musique, c’est ce dépouillement musical qui crédibilise le propos martelé sans compromis par Williamson. Une basse, un rythme en toc, une note de synthé, tout est construit pour aller à l’essentiel, sans fioritures. La formule demeure donc intacte et ça fonctionne de nouveau à la perfection.

Cela dit, on adore ou on déteste souverainement Sleaford Mods. Les déclamations et les mélodies élémentaires, crachées sans aucune finesse aux oreilles de l’auditeur, pourraient rebuter celui qui préfère s’évader dans « l’entertainement ». Pour les autres qui, comme moi, ont besoin de se sentir vivants, dans un monde dramatiquement moribond, Sleaford Mods est une bouffée d’air frais, un coup de pied dans la ruche… pour ne pas dire autre chose!

C’est bon du début à la fin et ce English Tapas prend de l’ampleur au fil des auditions. Mes préférences vont à l’hymne absurde, dédiée aux réseaux sociaux, titrée Just Like We Do, aux petits penchants punk « old school » entendus dans Moptop et Carlton Touts, aux imparables grooves qui animent Snout et Cuddly, à la menaçante Dull ainsi qu’à l’acte de contrition de Williamson face à ses propres contradictions, intitulé I Feel So Wrong.

L’héritage du néo-libéralisme économique sera totalitaire, impitoyable et nous astreindra, dans un avenir rapproché, à des tâches aliénantes et précarisées, mais au moins Sleaford Mods nous aura mis en garde. Ce groupe a le mérite de plonger nos visages botoxés, nos cerveaux hyperactifs et nos regards bovins dans notre gâchis collectif.

Ma note: 8/10

Sleaford Mods
English Tapas
Rough Trade
37 minutes

https://sleaford-mods.myshopify.com/

Critique : Migos – Culture

Le trio géorgien Migos revient à l’attaque avec Culture, leur deuxième album. Il paraît un peu moins d’un an et demi après Young Rich Nigg*s, projet sur lequel figurait un de leur plus grand succès, Versace. Quelques semaines avant que Culture ne paraisse, le groupe a fait paraître son premier simple, Bad and Boujee en compagnie de Lil Uzi Vert, qui a connu ma foi un franc succès. Tous étaient donc bien enthousiastes de voir ce que Quavo, Offset et Takeoff avaient concocté pour la nouvelle année.

J’ai toujours aimé faire ma première écoute en pressant ce magnifique petit bouton nommé aléatoire sur mon Ipod. C’est un premier défi pour ce qui va passer dans mon canal auditif. Est-ce que ça se tient, même dans le désordre? Qu’est-ce que j’en tire, même si les chansons ne sont point ordonnées comme l’artiste le voulait? Ma chance a été telle, que je suis tombée sur la chanson Kelly Price, une pièce non seulement soignée, mais aussi tellement accrocheuse avec un couplet bien placé de la part de Travis Scott. Mon coup de cœur de l’album, et ce, depuis la première écoute.

En comparaison aux projets précédents du trio, on note une minutie plus grande quand vient le moment d’agencer les couplets et les passages instrumentaux. Chaque morceau forme un tout, étonnement très complet, qui ne laisse pas de vide ou d’insatisfactions pour celui qui l’écoute. Il est juste de mentionner que, pour quelqu’un qui ne serait pas fan de ce style tout de même plutôt minimaliste de trap à variations légères, l’opus pourrait devenir quelque peu redondant. Même pour celui qui en consomme beaucoup, après quelques écoutes, les morceaux qui ne seront pas vos favoris pourraient se fondre les uns dans les autres. Le travail plus léché des productions ajoute toutefois une signature tout autre à certaines pièces. What the Price, par exemple, voit des accords de guitare électrique entamer le tout.

T-Shirt est tout simplement parfaite et a même donné lieu à une majestueuse et primitive (seulement du côté vestimentaire) production vidéo. Un nouveau style visuel qui a attiré l’attention et qui diverge beaucoup du classique clip « je rappe devant une grande maison/voiture avec beaucoup de filles et je fais des gestes de gangs de rues ».

Bref, un projet qui, en plus d’être très agréable à écouter, a apporté une nouvelle image des trois rappeurs qui sont allés chercher quelque chose de plus léché et de fini.

Ma note: 7/10

Migos
Culture
300 Entertainment
58 minutes

http://migosonline.com/