Québec Archives - Page 2 sur 48 - Le Canal Auditif

Critique : WD40 – La nuit juste après le déluge…

Après 11 ans d’absence, LE groupe culte par excellence du Québec est de retour sur disque. Qui l’eût cru ? Malgré les excès, les doutes, les tourments et les jobbines, WD40 persiste et signe avec un nouvel album intitulé La nuit juste après le déluge… Une référence au légendaire déluge saguenéen qui s’est produit en juillet 1996, mais pour Jones, le déluge porte une signification plus personnelle.

Se sentant à l’époque incompris dans son Chicoutimi natal, Jones s’est exilé à un tout jeune âge, dès qu’il en a eu l’occasion. Installé à Montréal, le bonhomme a trimballé sa tronche patibulaire et sa basse au sein de diverses formations avant de former WD40 « juste pour le fun », comme il le dit lui-même si bien. Après un Saint-Panache réussi, paru en 2006 sous la supervision d’Éric Goulet, nos rockeurs ont dû prendre une longue pause. Déçu de « l’industrie du disque » – et probablement d’eux-mêmes – nos rockeurs ont dû se rendre à l’évidence que leur « tout pour le rock » emblématique avait atteint ses limites.

Mais on n’extermine pas des rockeurs à la couenne dure avec autant de facilité. Grâce à une campagne de financement couronnée de succès – le groupe a amassé près de 10 000 $ – c’est avec un enthousiasme quasi juvénile que les salopards sont de retour avec un maudit bon disque, anachronique par moments, mais « drette dessus » quand même.

Toujours ce simple, mais habile mélange de country, de surf rock et de punk; une musique narrée simplement par Jones. Cette fois-ci, l’auteur propose des textes plus personnels et moins « humoristiques ». Dans l’excellente L’enfer est intime, Jones nous rappelle avec justesse que même si on essaie souvent de fuir certaines zones d’ombres, la réalité nous ramène toujours à nous-mêmes, à ce que nous sommes réellement : « Mais que restera-t-il de nous lorsque la neige aura fondu ? / Serons-nous toujours debout ou amers de nos vécus ? / Tous ces souvenirs qui me reviennent sont maudits / Toujours encore les mêmes problèmes à l’infini ».

Après 25 ans d’intégrité absolue et de démesures de toutes sortes, je salue le courage de ce groupe qui persévère avec une authenticité émouvante. Bref, les retrouvailles sont touchantes et réussies, malgré les relents forcément nostalgiques de la musique de WD40.

Les meilleurs moments ? La country-punk La mer des tourments, l’apport du banjo dans De Passage, le rockabilly aux accents surf intitulé La Forêt ainsi que la conclusive Winnebago. Les mots directs et francs de Jones, combinés au country-punk rock de camionnette suggéré depuis des lustres par le groupe, émeuvent sincèrement… même en 2017. J’ai un profond respect pour ces vaillants salopards. À écouter avec une petite frette bien en main un vendredi soir… avant d’aller veiller !

Ma note: 7/10

WD40
La mort juste après le déluge…
Papa Richard
31 minutes

https://wd-40.bandcamp.com/

Critique : Philippe Brach – Le silence des troupeaux

À la réception du nouvel album de Brach, j’ai eu une petite angoisse après avoir décompressé le fichier. Misère… la quétaine Troupeaux est toujours là. En fait, c’est Le silence des troupeaux est plutôt le titre. Mais sur le coup… ça fait peur. J’étais certain que c’était une blague. Une blague qui lui a tout de même valu des places dans des palmarès. Il faut dire que Brach qui fait une toune quétaine, ça clenche encore bien des chansons qu’on retrouve sur les ondes FM. Bref, je retiens mon souffle. Je pèse sur play. Et soudainement, je laisse aller un grand soupir de soulagement alors que les bruits de chevaux sur le champ de bataille prennent la place du simple.

Brach lance son troisième album en carrière intitulé Le silence des troupeaux qui fait suite aux réussis La foire et l’ordre et Portraits de famine. Vous comprendrez que le titre vient avec une certaine critique sociale. Ça ne serait ni la première ni la dernière fois que Philippe Brach nous renvoie bien franchement nos travers par la bouille. La chanson-titre dans sa version du mois de septembre le rappelle une fois de plus. Heureusement, cette nouvelle galette du jeune homme est campée à l’inverse totale. Brach revient avec une approche plus directe et quelques surprises.

On retrouve les textes engagés de Philippe Brach. La peur est avalanche est particulièrement réussie dans le genre :

Il y aurait un pour cent de tâches de pédos récidivistes
Qui se promènent en public partout sauf dans les églises
Pis ça, c’est le révérend qui me la dit, même si ses sources sont étanches
La peur est avalanche.
La peur est avalanche

Par la suite, Brach nous prend par la main pour nous mener dans un jam bruyant et lourd où le solo de guitare prend de la place comme dans une chanson de Queens of the Stone Age. C’est délicieux pour les oreilles. Le malheur amoureux tient encore une place de choix dans les thèmes de Philippe Brach. Dès La fin du monde, deuxième chanson de l’album, où l’amour se vit au temps d’Hiroshima avec une fatalité certaine annoncée. Rebound est aussi loquace dans ce terreau :

J’t’en train d’essuyer ton refus
Ça fait un maudit beau dégât
La dernière fois qu’on s’est vu
Le bon goût m’a vomi dans les bras

L’oiseau vient de cogner su’a fenêtre
Y a le cœur ben plus gros que la tête
Y va battre de l’aile un bout
Pis se câlicer de toute.
Rebound

Pakistan arrive avec une douce mélodie qui est empreinte d’une nostalgie indéniable. Une couleur qu’on retrouve étampée un peu partout sur Le silence des troupeaux. Peut-être qu’il nous fait rire à une occasion, lorsque le chœur d’enfants nous surprend avec ses airs de cantique de Noël doublé d’un message beaucoup plus trash destiné aux adultes. La guerre (expliquée aux adultes) est une chanson non seulement remplie d’espoir qui se transforme en champ de bataille, mais touchante lorsqu’on a dépassé le fou rire initial. En fait, il n’y a absolument rien de drôle avec celle-ci. Qu’un constat que l’humain est souvent cruel et idiot. S’il y a un seul défaut à la galette, c’est sa courte durée. On aurait pris une ou deux chansons de plus. Mais bon, on ne va pas non plus se plaindre le ventre plein non plus.

C’est vraiment un retour réussi pour Philippe Brach qui nous envoie un Silence des troupeaux à la hauteur de son talent. C’est touchant, c’est mélancolique et c’est acerbe. Son meilleur à ce jour? Certainement son plus audacieux et sa production la plus impressionnante. On y retrouve de nombreux moments orchestrés et magnifiques.

Ma note: 8/10

Philippe Brach
Le silence des troupeaux
Spectra musique
30 minutes

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Critique : Oktoplut – Le démon normal

Oktoplut est le groupe le plus captivant à suivre actuellement sur la scène rock queb. Rien de moins. Mathias et Larry, sonnent à deux comme six, savent passer du stoner/sludge au punk et à l’alternatif sans jamais négliger un sens mélodique certain, le crescendo épique et la métaphore somptueuse. Avec la sortie de son deuxième LP, Le démon normal, Oktoplut réaffirme avec grande assurance la formule présentée sur Pansements en 2014, tout en continuant d’explorer différentes zones d’ombres comme il l’a fait sur La sorcière de roche l’an dernier.

Alors que Pansements était un pot-pourri d’influences et de style livré avec l’assurance d’un groupe qui n’a rien à prouver, Le démon normal est plus concis, plus cohérent. Il est aussi l’œuvre d’un duo qui veut amener son projet à niveau supérieur. Après trois années de tournées intensives, durant laquelle les gars n’ont jamais cessé de composer, l’urgence punk des débuts se canalise ici en éthique de plus longue haleine. Mais ça ne veut pas dire que le groupe s’assagit. Les premières notes de Héros ou ennemi vous en détromperont en lever de rideau : une efficace fronde punk rock qui rappelle la belle époque des Vulgaires machins mais avec en prime les puissants riffs de Mathias.

C’est donc sur les chapeaux de roues que s’ouvre Le démon normal. Le tempo ralentit certes à quelques moments, comme sur Errer, mais sans jamais entraver la trame générale de l’album. C’est d’ailleurs lors de ces moments plus lents qu’Oktoplut se détache le plus du catalogue de Pansements. Les montées mélodiques du refrain d’Errer et de Océan 2 en particulier sont la preuve que l’exercice qu’a été La sorcière de roche allait laisser une marque sur le son et la démarche de composition du groupe.

Les textes de ce Démon normal contribuent aussi largement à l’appréciation du disque et à sa cohérence stylistique. Les textes de Larry abordent sans gêne et avec lucidité les parts d’ombres qui nous habitent : l’alcoolisme, la surconsommation, le déni et ces mauvaises décisions que l’on prend par orgueil.

Les yeux ouverts, le cœur à l’envers
Elle fait surface, la honte est prompte
Mon bien-être il est fugace et pu en place
Le calme pivote

Mais ces thèmes se rattachent tous métaphoriquement à celui du naufrage de soi et de l’abandon à des forces plus grandes que soi. À ce titre, le triptyque Océan est le cœur du Démon normal, la pièce-fleuve en trois mouvements par laquelle on arrive à décoder le message global du disque. Océan 1, 2 et 3 sont un tour de force d’écriture et de composition et sont un ovni plus que bienvenue dans le rock québécois.

Pour les amateurs du groupe floridien Torche, Oktoplut répète le coup avec Fragments, très maîtrisé clin d’œil à Letting Go de la bande à Steve Brooks.

Bref, Le démon normal est un puissant retour pour Oktoplut, un disque qui contribuera sans aucun doute à élargir son public. Et les gars ont de quoi être fier, ils ont bel et bien livré un album phare.

MA NOTE: 8,5/10

Oktoplut
Le démon normal
Slam disques
42 minutes

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Critique : Keith Kouna – Bonsoir shérif

 

 

 

Voilà la meute en fureur
De vrais colons
Voilà les purs défenseurs
De la nation
Voilà les barbares de souche
Et les gourous
Voilà les loups qui hurlent
Au loup-garou
Vaches

Si certains pensaient que Keith Kouna allait se calmer avec l’âge, ils se rendront compte à l’écoute de Bonsoir shérif qu’il en est tout autrement. Si une chose augmente avec le temps, c’est plutôt sa capacité à bien isoler ces choses qui font que la vie est frustrante. Il ne passe pas quatre chemin et tir sur tout ce qui peut ressembler à un semblant d’institution : le gouvernement, la droite radicale (La meute, Éric Duhaime et autres crétins du genre) et la religion.

T’as le Coran
Et t’as la Bible
T’as la laisse
T’as la Torah
Et t’as la bride avec
T’as Mahomet
Et t’as Moïse
T’as le Christ
T’as la foi
C’est ça
Et t’as le crime avec
[…]
Tes idées tes murs tes lubies
T’as tes slogans
T’as ta patrie
Mais t’as du sang plein la poitrine
Oui t’as du sang plein la poitrine
Poupée

Keith Kouna te rappelle que ta foi vient avec beaucoup de sang, que tes idées viennent avec des meurtres, de la haine, avec du rejet de l’autre. Et il te dit tout ça avec une plume acérée, chirurgicale et foncièrement poétique. Kouna s’amuse avec les mots comme il s’amuse avec les idées de cette société qu’il décrit avec une bonne dose d’ironie et de cynisme.

Kouna gardait une plume acide sur son précédent Du plaisir et des bombes. Entre les deux, il y a eu Le Voyage d’hiver, un projet ambitieux d’adaptation des lieder de Schubert et le retour des Goules qui a lancé le non moins abrasif Coma l’an dernier. Mais sur Du plaisir et des bombes, Kouna s’ouvrait un peu plus, notamment avec la magnifique et touchante Batiscan. Celle-ci, une lettre à son père, donne des frissons à l’écoute.

Cette fois, Kouna a moins de tristesse sur le cœur. Par contre, il a la hargne. Congo qui se construit tranquillement explose lorsque Kouna soudainement défait la laisse qui retenait sa voix pour crier : « fouille-moi encore ». Il y a un cri primaire là-dedans du punk trop habitué aux contrôles arbitraires de la part des forces de l’ordre. Il y a aussi l’influence des années 80 sur Marie qui nous rappelle que « les humains c’est de la merde ». Ça rappelle les crimes de guerre qui se joue dans l’ombre lorsque les soldats éreintés du combat violent des villages en entier pour expier les fautes. Pendant ce temps, ces femmes et enfants ne deviennent pour eux rien de mieux que du bétail. La guerre engendre de la souffrance exponentielle.

Entre les salves contre les travers de notre société occidentale, il y a quelques moments de repos. Dans cette catégorie, on peut ranger Doubidou, une pièce aux influences jazz qui chante notre amour de l’argent et de cet asservissement qu’on accepte volontiers. Oui, même dans les moments plus légers, Kouna trouve le moyen de nous rappeler ce qui ne tourne pas rond.

Bonsoir Shérif est un album contestataire. C’est aussi une des sorties les plus punk des dernières années au Québec. Pas punk dans le format musical, mais dans le propos. Ce n’est pas certainement pas l’album le plus réconfortant de l’année et il y a quelque chose de masochisme à se regarder ainsi dans le miroir en se rappelant notre complicité personnelle dans le cirque. Mais c’est bien fait. Et c’est écrit d’une plume qui réussit à créer de la poésie à travers les déchets.

Ma note: 8/10

Keith Kouna
Bonsoir Shérif
Duprince
37 minutes

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Critique : Medora – Ï

Medora est un quatuor de Québec formé de Vincent Dufour à la guitare et la voix, Aubert Gendron-Marsollais à la batterie, Guillaume Gariépy à la basse et Charles Côté à la guitare. Ceux-ci avaient fait paraître deux EP précédemment Ressac et Les Arômes. Avec Ï, ils lancent un premier album en bonne et due forme réalisé par Alexandre Martel (Mauves, Anatole).

Ï est très réussi. On ne se fera pas de cachotterie. Il y a quelque chose de profondément touchant chez Medora. Vincent Dufour réussit à nous communiquer certaines émotions qu’il vit avec une justesse déconcertante. Medora rend le quotidien épique. Il magnifie avec adresse des moments, même banals, qui se révèlent d’une poésie indéniable. Un des bons exemples est cette phrase répétée calmement, mais avec une charge émotionnelle incroyable. On le sent à travers sa voix et il nous fait vivre son moment. On se voit dans la voiture avec le reflet du paysage sur la fenêtre, dans ce moment doux entre le sommeil et l’éveil lorsqu’on est en automobile.

«Je me suis endormi, dans le Maine, assis à l’arrière
Je me suis endormi, dans le Maine, assis à l’arrière
Et dix ans durant je t’ai oublié »
Le Maine, assis à l’arrière

Est-ce qu’on y raconte le souvenir d’un enfant en compagnie de ses parents ou le sentiment d’un amoureux qui revient avec l’être aimé dans un char avec des amis? Rien n’est certain et c’est ce qui est beau dans la plume Charles Côté. Les sens sont ouverts et touchent une certaine universalité. Mïra est un autre moment de beauté implacable. Alors que Dufour nous chante :

«I tréma.
T’aimer.
I tréma.
T’aimer.
Conditions idéales.
I tréma.
T’aimer.»
Mïra

Cette chanson qui vacille entre rock aérien et indie-rock aux influences blues, possède une autre ouverture intéressante. On ne sait qui est I tréma, une amoureuse, un enfant… Encore une fois, c’est à l’auditeur de choisir où il placera son cœur à l’écoute de la chanson. Ça fonctionne très bien. La paire de Côté et Dufour sont parfaits l’un pour l’autre. De plus, la filiation entre les différentes chansons, qui semble partir du début de quelque chose pour terminer sa course dans la proprement nommée et mélancolique Petit Chantier :

«J’y pense tout le temps
Obsession lamentable
Ou pas
Ma vie comme un petit chantier d’illusions et de beauté
Chut»
Petit Chantier

Musicalement, on est devant un indie-rock qui s’ouvre vers des moments plus bruyants et plus art rock à plusieurs occasions. Tsunami nous fait voir le côté plus dynamique de la formation alors que Terasse est une chanson avec une mélodie pop hyper efficace.

C’est une très belle surprise que celle de Medora avec Ï, un album qui comporte beaucoup de beauté. Ce touchant album est peuplé de paroles qui ouvrent le sens et s’adapte donc au passé émotionnel de l’auditeur. Une qualité que peu d’auteurs possèdent. Un premier album totalement réussi de la part de la formation.

Ma note: 8/10

Medora
Ï
Boîte Béluga
40 minutes

https://medoramusique.bandcamp.com/