punk Archives - Le Canal Auditif

Critique : Dasher – Sodium

Dasher est l’un des rares groupes qui sont menés par un batteur. Dans le cas qui nous concerne, il s’agit de Kylee Kimbrough qui est capable de manier les baguettes en même temps que ses cordes vocales. Celui-ci a quitté Atlanta pour la ville de Bloomington en Indiana. C’est là qu’il a recruté Gary Marra à la basse et Derek McCain à la guitare. Le trio se spécialise dans un rock garage qui emprunte beaucoup au punk. Ça fait légèrement penser à DFA 1979 et Thee Oh Sees dans leurs moments les plus violents.

Sodium est un premier album réussi qui rentre au poste pour le groupe. Kylee Kimbrough gueule d’un bout à l’autre tout en tapochant sans vergogne sur ses tambours. Le résultat est bruyant, mais n’écarte pas non plus tout sens de la mélodie. Un peu comme DFA 1979, c’est une égale partie de mélodie et de bruits. Par contre, Dasher est beaucoup plus bruyant dans le sens de noisy. Et le style de basse de Jessy F. Keeler est tout simplement inimitable.

Le premier simple paru est représentatif de ce qu’offre le groupe. We Know So est un feu roulant qui compte autant sur une batterie violente qu’une guitare bruyante. Le refrain, malgré sa brutalité, conserve un côté mélodieux et risque même de rester en tête après l’écoute. C’est un peu la même chose qui se passe avec Go Rambo, une chanson construite sur un modèle plus près du punk, avec ses 2 minutes 20.

Ce n’est pas tout le temps hyper rapide comme le démontre la lourde Teeth, mais pour pallier à ce ralentissement dans le rythme, le groupe s’arrange pour faire plus de bruit. La voix de Kimbrough est perdue dans la distorsion alors que l’excellent riff de guitare de Derek McCain fait la job. No Guilt est une composition qui se démarque par son côté un peu plus rock’n’roll, mais dissonant à souhait.

C’est un très bon premier album que nous propose le trio Dasher avec Sodium. Un peu comme le sel en lui-même, ce record risque de vous faire faire de l’hypertension si vous êtes généralement fan de Natasha St-Pier. Par contre, si les guitares bruyantes ne vous effraient point, que les chanteurs qui crient leurs tripes vous excitent et que le garage-punk vous ravit, vous aurez beaucoup de plaisir en compagnie de Dasher.

Ma note: 7,5/10

Dasher
Sodium
Jagjaguwar
33 minutes

https://dasher.bandcamp.com/

Critique : Dead Cross – Dead Cross

En 2015, Gabe Serbian, Mike Crain et Justin Pearson – tous des musiciens associés aux formations Retox et The Locust – s’unissent à « Mr. Double Bass Drum », Dave Lombardo (Slayer, Fantômas), afin de former Dead Cross. Malheureusement, le règne de Serbian fut de courte durée puisqu’il a quitté le groupe aussi vite qu’il l’a mis sur pied, le temps de vociférer sur un seul extrait. Dead Cross s’est donc retrouvé le bec à l’eau, sans chanteur… avec les chansons d’un nouvel album déjà enregistrées en quasi-totalité.

J’imagine alors aisément que le bon Lombardo ait pu saisir l’opportunité d’entrer en contact avec l’un de ses bons amis : le prolifique et prodigieux Mike Patton. Et j’imagine encore plus les sourires radieux de Crain et Pearson lorsque le même Lombardo leur a annoncé que ce chanteur de génie se joignait à Dead Cross. Ça ne s’est probablement pas passé comme ça, mais j’aime bien parfois, comme la vaste majorité de mes semblables, me rassurer dans mes fausses certitudes…

Cela dit, ce « supergroupe » de punk hardcore lançait la semaine dernière un premier album homonyme réalisé par Ross Robinson (Red Fang, Korn, The Blood Brothers). Et je ne passerai pas par quatre chemins. Les vétérans y vont d’un effort surhumain réussissant à garder intact le côté « old-school » de ce genre musical tout en y insufflant une petite cure de jouvence, gracieuseté encore une fois de ce merveilleux fou qu’est Mike Patton. En voilà un qui se contre-torche depuis des lustres des convenances de l’industrie du disque.

Comme d’habitude, Patton y va d’une performance vocale à couper le souffle : cri de chaton égorgé, mélodies fédératrices, humour champ gauche (le mot « tampax » répété à la toute fin de Gag Reflex), tout y passe. Du Patton à son meilleur ! Et Lombardo maltraite sa batterie à une vitesse folle qui rappelle sa performance démentielle offerte sur l’album Reign In Blood de ces vieux salopards de Slayer… ce qui fait que Crain et Pearson n’ont qu’à être eux-mêmes : efficaces et chirurgicaux.

Brutale, intense et fiévreuse, cette première purée de Dead Cross fait honneur au genre tout en faisant preuve d’une certaine originalité. Curieusement, ce sont les courts moments mélodiques qui bonifient la pertinence de ce disque. Le « gueulage » habituel est d’autant plus puissant, car il est compensé par ces instants harmonieux.

Rien de superflu au programme. Juste du bon. J’ai adoré le refrain atypique de Seizure And Desist qui vient contraster le jeu de batterie de fou furieux de Lombardo. La reprise de Bela Lugosi Is Dead, de ce grand groupe « goth rock » qu’est Bauhaus, est sublime. Vraiment. Les hurlements de Patton dans Grave Slave sont extraordinairement enivrants et Church Of The Motherfuckers conclut ce Dead Cross en apothéose.

Voilà le meilleur disque de punk hardcore paru en 2017 tout simplement. Attachez vos tuques, vous allez en prendre plein la gueule. Un « supergroupe » qui remplit ses promesses de la sorte, c’est rare !

Ma note: 8,5/10

Dead Cross
Dead Cross
Ipecac Recordings
27 minutes

https://deadcross.bandcamp.com/

Critique : USA Nails – Shame Spiral

Il y a quelques semaines déjà, j’étais confortablement effoiré dans un divan de cuirette, d’un brun douteux, appartenant à cette chère Brute du Rock. Dans une de ces soirées bien arrosées, dont elle seule détient le secret, cette vieille ordure aime toujours que l’on plonge ensemble dans une grosse flaque de punk, de métal et de rock, aux sonorités bien crasseuses.

C’est donc dans un état éthylique/narcotique assez avancé que la Brute m’a garroché dans l’univers d’un groupe punk britannique bruyant à souhait : USA Nails. Ce soir-là, on a donc épluché de long en large l’excellent No Pressure, deuxième album du quatuor paru en 2015. La Brute en a fait par ailleurs un excellent compte-rendu dans le cadre de sa chronique. Et ce fut le choc, la révélation. C’est donc avec un enthousiasme juvénile que j’attendais impatiemment de prêter l’oreille à ce Shame Spiral (nouvel album de la formation). C’est paru la semaine dernière sur une étiquette de disques française totalement anonyme : Bigoût Records.

Sombre, primitive, insoumise, d’une lourdeur colossale, cette nouvelle création, enregistrée « live » en studio, est une totale réussite. Si sur No Pressure, la mixture de post-punk, de no wave et de noise rock présentée m’avait renversé, eh bien, cette fois-ci, c’est cette pesanteur inexplicable qui me décroche la mâchoire à chacune des écoutes. Dès les premières auditions, vous serez confrontés à un mur de son sans précédent et, si vous acceptez d’être brassé sans ménagement, vous découvrirez des guitares crasseuses certes, mais étonnamment subtiles. Oui, vous avez bien lu ! Chaque feedback est maîtrisé à la perfection, les sonorités extirpées sont d’une totale originalité et toute cette lave décapante est appuyée par une section rythmique béton. Un train qui ne déraille jamais !

Et USA Nails ne niaise pas avec la puck. Les salopards nous proposent 10 chansons pour un total de 25 minutes. Côté texte, les Nails donnent toujours dans le sarcasme, ridiculisant sans vergogne de grands pans de la culture populaire de masse dans tout ce qu’elle a de plus hypocrite et médiocre : les rêves de célébrité facile, la téléréalité, le prix exorbitant des maisons londoniennes, etc. Tout ce magnifique chaos contrôlé se conclut en apothéose avec une reprise d’une chanson de la formation allemande Grauzone (premier groupe du chanteur suisse Stephan Eicher) : Eisbaer. Un excellent remake. Aucune chanson ne fait office de remplissage. C’est vraiment, mais vraiment tout bon.

Lors de cette soirée de haute voltige intellectuelle (ouf !), la Brute et moi étions d’accord sur un point : USA Nails représente, pour nous, l’avenir du punk. Rien de moins. Eh bien, ce Shame Spiral confirme de nouveau les convictions émises lors de cette mémorable veillée. Si vous aimez des groupes comme Future Of The Left, Pissed Jeans, Blacklisters et le bon vieux Sonic Youth, il n’y a aucun doute dans mon esprit que vous allez adhérer à 100% à l’offre sonore de USA Nails. Un grand groupe punk en devenir, si ce n’est pas déjà fait.

Ma note: 8,5/10

USA Nails
Shame Spiral
Bigoût Records
30 minutes

https://usanails.bandcamp.com/


 

Critique : Jason Loewenstein – Spooky Action

Quand on fait référence au rock indépendant états-unien des années 90, la formation Sebadoh est assurément une importante pointure issue de ce genre musical. Le trio, mobilisé autour de Lou Barlow (Dinosaur Jr, Folk Implosion, etc.), a fait paraître une poignée de très bons disques au cours de cette décennie résolument rock. Pour ma part, je vous conseille l’excellent Bakesale (1994); une parfaite entrée en matière pour celui ou celle qui veut approfondir le catalogue du groupe. Cela dit, même si le talent de compositeur et de mélodiste de Barlow n’a jamais fait de doute, celui-ci était particulièrement bien appuyé par son acolyte Jason Loewenstein qui composait, avec lui, la moitié des titres.

Et quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que Loewenstein proposait vendredi dernier son 2e album en mode solo ? En effet, 15 ans après le confidentiel And Sixes And Sevens, le vétéran rockeur était de retour avec Spooky Action. Chez Sebadoh, Loewenstein était clairement le plus hargneux des deux songwriters et mélodiquement parlant, sans atteindre les hauts standards de Barlow, le multi-instrumentiste a toujours su se démarquer grâce à un son explosif, y allant parfois de hurlements typiquement punks qui ont toujours fait la joie de votre humble scribe.

C’est avec une saine et objective curiosité que j’ai prêté l’oreille à ce Spooky Action… qui ne m’a absolument pas déçu. Même si de prime abord, vous serez replongé dans le bon vieux son rock des années 90, Loewenstein se démarque par son apport mélodique bonifié et cette capacité à écrire de foutues bonnes chansons. Et ce disque en regorge à satiété.

De plus, Loewenstein joue de tous les instruments sans exception et offre une performance musicale d’une qualité exceptionnelle. Le bonhomme s’est également occupé de la réalisation. Évidemment, on est ici, comme d’habitude, dans un univers lo-fi, ce qui vient donner du tonus aux efficaces déflagrations abrasives qui captent l’attention tout au long de ce disque.

En termes clairs, c’est lourd, à certains moments rageur, souvent accrocheur, et les guitares décapent, comme il se doit. C’est donc du Loewenstein pur jus que vous aurez dans les oreilles et si vous l’aimiez dans Sebadoh, vous retrouverez intact tout le talent du vétéran.

Parmi mes préférés de cette création « drette dans ta face », j’ai apprécié le riff matraque qui domine Navigate, l’extrait Machinery, le petit côté country rock évoqué dans The Fuck Out, la mélodiquement sublime Fall In Line et la locomotive rock titrée Dead. Loewenstein a eu l’intelligence de garder les choses simples en proposant un disque juste assez bruyant sans occulter sa grande force mélodique.

Que vous soyez un fan fini de Sebadoh ou pas, si vous aimez votre rock sans fioriture et interprété sans fla-fla, ce Spooky Action pourrait bien être la trame sonore de votre été. Sans aucun compromis, Loewenstein fait la preuve une nouvelle fois qu’il est un musicien rock plus que respectable. Bon petit disque.

Ma note: 7,5/10

Jason Loewenstein
Spooky Action
Joyful Noise
39 minutes

http://www.jakerock.com/

Critique : Benjamin Booker – Witness

Fin de l’été 2014, Benjamin Booker lançait un premier album homonyme. Le jeune afro-américain nous proposait alors un excellent disque qui mélangeait habilement le rock ‘n roll à la Chuck Berry, le soul Motown, y ajoutant parfois quelques soupçons de punk rock évoquant les bons vieux Buzzcocks. Le bonhomme posait un regard très critique sur le lourd passé ségrégationniste de nos inévitables voisins du Sud (et qui revient actuellement au galop) en plus de figer le projecteur sur la recherche identitaire incessante qui habite ses compatriotes. Des propos étonnamment articulés pour un aussi jeune créateur.

Et voilà que Booker nous revient demain avec une nouvelle création intitulée Witness. Un peu comme l’un de ses mentors, l’écrivain James Baldwin, Booker s’est expatrié à l’extérieur de son pays d’origine afin de réfléchir aux changements politiques et sociaux qui affligent actuellement les « States ». Oui, j’utilise sans gêne le verbe affliger, car c’est bien de cela qu’il s’agit… Si Baldwin avait préféré l’Europe, Booker s’est tourné vers le Mexique, un pays remis injustement sur la sellette par ce cher Donald !

Tout au long de sa courte existence, l’artiste a toujours cru qu’il pouvait aisément déjouer tous les pièges tendus (drogue, violence, désaffection sociale, etc.) par ce détestable racisme institutionnalisé qui sévit depuis la nuit de temps au pays de l’Oncle Sam… jusqu’à la mort violente du compatriote afro-américain Trayvon Martin qui l’a ramené à une dure réalité : son pays ne s’est jamais réellement débarrassé du racisme.

C’est dans cet état d’esprit que Booker a conçu ce Witness; un disque qui, encore une fois, est complètement revendicateur et qui a le mérite de promouvoir un message clair : être noir aux États-Unis peut vous mener directement au cimetière gracieuseté de ces salopards en uniforme qui doivent normalement « protéger et servir »… Tout au long des 10 chansons, l’artiste se positionne comme un témoin des actes répréhensibles subis par ses frères de sang. En ce qui concerne le propos, pas de doute, ça atteint la cible de plein fouet.

Musicalement, Booker emprunte un virage beaucoup plus soul que le précédent effort. Moins rageuses et rentre-dedans, les chansons de Booker gagnent en maturité et en subtilité, mais perdent aussi en originalité, se rapprochant de ce que crée un gars comme Ben Harper ou encore les Black Keys. Quelques cordes sirupeuses viennent parfois plomber le plaisir. Qu’à cela tienne, ça demeure un bon disque, malgré la disparition de l’énergie juvénile de la première création.

Quelques pièces sont venues faire vibrer la corde dite « millésimée » qui m’habite. L’invitée de marque, Mavis Staples, embellit la pièce titre qui elle, constitue un hymne senti au mouvement Black Lives Matter. Right On You possède des relents de punk-rock domestiqué. Believe semble sorti tout droit des seventies. Le folk dépouillé Off The Ground est touchant et le penchant gospel de Carry séduit.

Même si je déplore la colère maîtrisée qui anime ce Witness, Booker confirme l’indéniable talent qui l’habite. Je le préfère en mode nettement plus abrasif, mais j’en connais aussi plusieurs qui seront conquis par sa nouvelle approche. À vous de choisir votre préférence.

Ma note: 7/10

Benjamin Booker
Witness
ATO Records
36 minutes

http://www.benjaminbookermusic.com/index.html