post-punk Archives - Le Canal Auditif

Critique : Peter Perrett – How The West Was Won

La semaine dernière, un important musicien anglais, que je croyais à jamais disparu du radar, revenait à la vie après plus de 20 ans d’absence. Le meneur de la légendaire formation britannique The Only Ones, Peter Perrett, lançait son premier album solo en carrière intitulé How The West Was Won. De 1976 à 1982, ces précurseurs du post-punk ont mis sur le marché trois albums qui sont aujourd’hui cités en référence par certains artistes britanniques respectés, de Daman Albarn en passant par Gaz Coombes, entre autres. L’album homonyme paru en 1978 est particulièrement réussi.

À l’époque, ce qui différenciait Perrett de ses semblables, c’était ce ton monocorde et cette voix un peu traînante qui, combinés au sarcasme incisif de ses textes, faisaient de lui une icône du rock européen… mais ça n’a pas duré bien longtemps. Perrett a sombré assez rapidement dans une triste apathie, préférant s’isoler du reste du monde pendant de nombreuses années, tout en consommant tout ce qui existait en matière de drogues dures et tout ça en demeurant avec la même épouse pendant plus de 40 ans. Le couple a même eu deux enfants, Jamie et Peter Jr qui, par ailleurs, l’accompagnent efficacement sur cet excellent disque. Pour en savoir plus, je vous invite à lire cette longue interview réalisé par Les Inrocks. Ça en dit assez long sur parcours tortueux du bonhomme.

Eh bien, c’est à ma grande surprise que j’ai retrouvé intact (mais totalement intact !) tout ce qui fait de Perrett un grand songwriter rock. Sa voix languissante, ses textes caustiques et ce naturel, autant dans l’exécution que dans l’interprétation. Tout est là et ça coule de source avec une impression de facilité déconcertante… comme si Perrett n’avait jamais stoppé sa route. Du début à la fin, l’Anglais explore les tensions émotionnelles complexes qui l’habitent; toujours amplifiées par ces inflexions vocales désabusées qui ont fait sa renommée.

Musicalement, ça demeure simple (pour ne pas dire simpliste), mais la pertinence de Perrett ne réside pas dans la virtuosité ou dans la charlatanerie musicale. Pour être bon, le vétéran, âgé aujourd’hui de 65 ans, doit être bien entouré et sur How The West Was Won, c’est le cas. Sans être transcendant d’un bout à l’autre, il nous gratifie d’une poignée de superbes chansons. Je pense à la pièce titre, la très The Only Ones (ceux qui connaissent le groupe sauront de quoi je parle) How The West Was One. Living In My Head, qui renvoie à la période « misanthropique » du musicien, bouleverse grâce à la sincérité inattaquable de l’artiste. Et dans C Voyeurger, Perrett rend un superbe hommage à son épouse, sa complice depuis plus de 40 ans, celle qui ne l’a jamais lâché autant dans les bons que les moments « au plancher ». Émouvant.

L’une des énigmes artistiques du rock britannique revient à la vie avec un disque tout à fait à la hauteur. Pour un homme qui a ratissé les bas-fonds de l’existence, je me réjouis de l’entendre dans une forme aussi étonnante. Cet homme s’est saboté lui-même, humainement et artistiquement, et de le voir remonter la pente avec autant de panache prouve que le problème n’était assurément pas le talent.

Ma note: 7/10

Peter Perrett
How The West Was Won
Domino Recordings
42 minutes

http://perrettlyrics.blogspot.ca/

Critique : USA Nails – Shame Spiral

Il y a quelques semaines déjà, j’étais confortablement effoiré dans un divan de cuirette, d’un brun douteux, appartenant à cette chère Brute du Rock. Dans une de ces soirées bien arrosées, dont elle seule détient le secret, cette vieille ordure aime toujours que l’on plonge ensemble dans une grosse flaque de punk, de métal et de rock, aux sonorités bien crasseuses.

C’est donc dans un état éthylique/narcotique assez avancé que la Brute m’a garroché dans l’univers d’un groupe punk britannique bruyant à souhait : USA Nails. Ce soir-là, on a donc épluché de long en large l’excellent No Pressure, deuxième album du quatuor paru en 2015. La Brute en a fait par ailleurs un excellent compte-rendu dans le cadre de sa chronique. Et ce fut le choc, la révélation. C’est donc avec un enthousiasme juvénile que j’attendais impatiemment de prêter l’oreille à ce Shame Spiral (nouvel album de la formation). C’est paru la semaine dernière sur une étiquette de disques française totalement anonyme : Bigoût Records.

Sombre, primitive, insoumise, d’une lourdeur colossale, cette nouvelle création, enregistrée « live » en studio, est une totale réussite. Si sur No Pressure, la mixture de post-punk, de no wave et de noise rock présentée m’avait renversé, eh bien, cette fois-ci, c’est cette pesanteur inexplicable qui me décroche la mâchoire à chacune des écoutes. Dès les premières auditions, vous serez confrontés à un mur de son sans précédent et, si vous acceptez d’être brassé sans ménagement, vous découvrirez des guitares crasseuses certes, mais étonnamment subtiles. Oui, vous avez bien lu ! Chaque feedback est maîtrisé à la perfection, les sonorités extirpées sont d’une totale originalité et toute cette lave décapante est appuyée par une section rythmique béton. Un train qui ne déraille jamais !

Et USA Nails ne niaise pas avec la puck. Les salopards nous proposent 10 chansons pour un total de 25 minutes. Côté texte, les Nails donnent toujours dans le sarcasme, ridiculisant sans vergogne de grands pans de la culture populaire de masse dans tout ce qu’elle a de plus hypocrite et médiocre : les rêves de célébrité facile, la téléréalité, le prix exorbitant des maisons londoniennes, etc. Tout ce magnifique chaos contrôlé se conclut en apothéose avec une reprise d’une chanson de la formation allemande Grauzone (premier groupe du chanteur suisse Stephan Eicher) : Eisbaer. Un excellent remake. Aucune chanson ne fait office de remplissage. C’est vraiment, mais vraiment tout bon.

Lors de cette soirée de haute voltige intellectuelle (ouf !), la Brute et moi étions d’accord sur un point : USA Nails représente, pour nous, l’avenir du punk. Rien de moins. Eh bien, ce Shame Spiral confirme de nouveau les convictions émises lors de cette mémorable veillée. Si vous aimez des groupes comme Future Of The Left, Pissed Jeans, Blacklisters et le bon vieux Sonic Youth, il n’y a aucun doute dans mon esprit que vous allez adhérer à 100% à l’offre sonore de USA Nails. Un grand groupe punk en devenir, si ce n’est pas déjà fait.

Ma note: 8,5/10

USA Nails
Shame Spiral
Bigoût Records
30 minutes

https://usanails.bandcamp.com/


 

Critique : Mark Lanegan Band – Gargoyle

Si vous tapez Mark Lanegan dans la petite fenêtre située en haut à droite de la page d’accueil de LCA, vous verrez apparaître quelques passages où le nom du chanteur à la voix rauque et ténébreuse est cité, en plus des critiques de ses plus récents albums. Oui, j’ai le plus grand des respects pour cet artiste âgé aujourd’hui de 52 ans. Ce créateur se bonifie de disque en disque. Après un virage électro-rock amorcé avec Blues Funeral (2012) et accentué avec le langoureux Phantom Radio (2014), le Mark Lanegan Band était de retour la semaine dernière avec Gargoyle.

Enregistré avec l’aide de Rob Marshall (il a composé la majorité des musiques) et du fidèle multi-instrumentiste Alain Johannes à la réalisation, Lanegan s’est accointé les habituels services de Josh Homme (Queens Of the Stone Age) et de Greg Dulli (The Afghan Whigs). Le vétéran rockeur a toujours su tisser des liens de qualité avec des artistes issus du même moule que lui et qui comprennent parfaitement ce qu’il a en tête.

Cette nouvelle proposition de Lanegan et ses amis est campée dans la même logique que les deux précédents efforts mentionnés en début de texte, mais avec une énergie et un son d’ensemble nettement plus puissant et plus vaste. Les basses sont lourdes, les guitares sont plus présentes, plus acérées, plus aériennes, les claviers, aux allures gothiques, sont aussi sinistres que réconfortants et les rythmes en toc, parfaitement minimalistes, font de ce Gargoyle une autre réussite à ajouter à l’éloquente feuille de route du vétéran. Probablement le meilleur disque de son virage électro-post-punk-goth-rock-machin-chouette amorcée il y a quelques années.

Évidemment, la légendaire voix de Lanegan vient fertiliser toute cette superbe musique. On se retrouve une nouvelle fois en territoire sombre avec quelques éclats de lumière qui jaillissent à l’occasion. Les mélodies étonnamment enjouées qui caractérisent l’excellente Beehive sont un exemple parfait de ce petit côté réjouissant qui fait son apparition à quelques occasions sur ce Gargoyle. Emperor (avec Homme aux harmonies vocales) est également une pièce qui détonne du climat mélancolique qui prévaut d’ordinaire chez le doyen. Et pour apprécier pleinement un disque de Lanegan, il faut y revenir régulièrement. Encore une fois, il nous fait le coup du dangereux « grower » !

Parmi les réussites, j’ai adoré l’entrée en matière, parfaitement Lanegan, titrée Death’s Head Tattoo, la mélancolique Nocturne, la ballade synthétique Sister ainsi que la pièce de résistance de ce Gargoyle, l’émouvante Drunk On Destruction, un titre qui a le mérite d’être clair quant à la propension de Lanegan à l’échapper une fois de temps à autre… Je comprends ça à 100% ! Mention spéciale à la conclusive Old Swan, plus longue pièce de l’album; un alliage de shoegaze et de krautrock. Musicalement parlant, c’est la chanson la plus significative de ce Gargoyle.

Que dire de plus qui n’a pas été dit sur cette légende en devenir ? J’exagère ? Pas du tout. La trajectoire de Lanegan ressemble étrangement à celle d’un Nick Cave : un début de carrière dans la marge et, de création en création, le respect et le rayonnement qui s’intensifie jusqu’à l’approbation du plus grand nombre. Je vous en reparle dans une dizaine d’années.

Ma note: 8,5/10

Mark Lanegan
Gargoyle
Heavenly Recordings
40 minutes

http://marklanegan.com/

Critique : CO/NTRY – Cell Phone 1

CO/NTRY est le duo Beaver Sheppard et David Whitten. La formation est active sur la scène montréalaise depuis plus de 4 ans et lance le vendredi 14 avril 2017, son deuxième album intitulé Cell Phone 1. Le son du groupe demande parfois un peu d’adaptation ou d’accoutumance. Ils mélangent les influences New Wave, Dark Wave, Goth Wave (en fait n’importe quelle musique avec un Wave), l’électro-pop et le post-punk. Ça semble un étrange mélange? En effet, CO/NTRY ne sont pas comme les autres.

Et pourtant, leur différence est précisément ce qui fait de Cell Phone 1, un album jouissif. Les chansons ne se ressemblent pas, sans jurer entre elles non plus. C’est mélodieux malgré les détours étranges qu’ils prennent et les interprétations de Sheppard souvent marginales. Malgré tous les sparages de ce dernier, le duo trouve toujours le moyen de nous attraper l’oreille et nous garder captifs à répétition.

Cash Out est un bon exemple. La voix de Sheppard est aigüe, quasi caricaturalement aigüe, mais le riff de basse est intoxicant à souhait, le rythme entrainant et les synthés luminescents. Gold Standard est une autre pièce avec une proposition champ gauche qui nous rattrape avec un riff de guitare efficace. So Get a Baby ressemble à de la pop des années 80 qui aurait été passée à travers un filtre Mike Patton. On dirait INXS, mais en vraiment plus audacieux.

Certaines pièces sont, au contraire, très faciles à apprivoiser. L’exemple le plus probant est la mélodieuse et douce Beyond Belief. Évidemment, Sheppard livre toujours une performance vocale qui ose aller dans des zones d’ombres délicieuses. Par contre, la trame, elle, reste collée dans les neurones avec son air de clavier intoxicant. Living in a Body est un autre exemple de chanson qui fait rapidement son chemin. Est-ce en raison de ses cuivres? Car oui, CO/NTRY s’est muni d’un saxophone pour cette chanson. Ils le font exprès et poussent aussi loin que possible le pastiche des styles convenus des années 80. Par contre, leurs compositions n’ont rien d’usuel. Tout cela en fait de petits bijoux auditifs.

C’est un deuxième album totalement réussi pour CO/NTRY, quoiqu’un peu court. On aurait volontiers pris une ou deux chansons de plus. Cell Phone 1 vaut le détour en avril. Ces deux artistes locaux possèdent une approche unique qui semble parfois un peu bizarre au premier abord. Et elle l’est. Et c’est ce qui est magnifique.

Ma note: 7,5/10

CO/NTRY
Cell Phone 1
Fantômes Records
31 minutes

http://countryband.ca/

Critique : Wire -Silver/Lead

40 ans de carrière derrière la cravate, un paquet d’excellents disques, dont les célébrés Pink Flag, Chairs Missing et 154 (et Red Barked Tree paru en 2010), la formation Wire ne dérougit pas, proposant création après création, du rock au quotient intellectuel élevé. Depuis 1976, Colin Newman, Graham Lewis et Robert Gray (le groupe est complété depuis 2010 par le guitariste Matthew Simms), ont revêtis différents costumes sonores. Des balbutiements post-punk en passant par quelques incursions dans le krautrock, la récente mouture de Wire a titillé un bon nombre de fanatiques de shoegaze.

La semaine dernière, le quatuor y allait d’un 16e album studio en carrière, intitulé Silver/Lead, qui voit la formation emprunter un virage que je qualifierais maladroitement de « pop-rock pour rockeurs cultivés ». Le mur de son habituel de la formation disparaît quelque peu afin de mettre de l’avant la force mélodique de la formation. Même si les mélodies accrocheuses ont toujours fait partie de l’arsenal de Wire, cette fois-ci, grâce à une approche plus posée, on reste scotché au travail mélodique de Newman et Lewis.

Musicalement, ça demeure toujours aussi binaire et carré. Le jeu de batterie efficace et minimaliste de Robert Gray et les guitares de Newman et Simms (même si elles sont moins explosives) sont du Wire pur jus. Les fans s’y reconnaîtront aisément. C’est l’intention harmonieuse proposée par ces vétérans qui désarçonnent. Mais parce que Wire présente toujours des disques dans lesquels il faut prendre le temps de s’immerger, le temps réussit encore une fois à faire son œuvre. Nos oreilles abîmées par trop d’années de rock tonitruant se sont donc retrouvées avec un autre bon disque de Wire à écouter.

Pas exceptionnel bien sûr, mais pour de vieilles moppes qui ont passé le cap de la soixantaine, je tire ma révérence. Bien des artistes de cette génération sont totalement largués et encroûtés dans un marasme créatif navrant. Pas de ça chez Wire. Si on tient compte que la musique est un art particulièrement bien marketisé qui n’en a plus que pour la jeunesse hyperactive, la bande à Newman n’a pas à rougir de ce Silver/Lead.

Short Elevated Period est parfaitement Wire; un véritable « wall of sound ». Forever a Day est une grande chanson pop-rock au refrain imparable. This Time, même si elle est bâtie sur le même moule que Forever a Day, atteint la cible grâce aux superbes guitares arpégées et au clavier d’ambiance situé à l’arrière-plan dans le mix. Silver/Lead est l’une des rares pièces que j’ai entendues dans ma longue vie de mélomane dont la lourdeur n’est pas édifiée par des guitares abrasives. C’est plutôt la batterie métronomique et le jeu de basse élémentaire qui confère à cette chanson cette pesanteur mélancolique qui séduit.

Est-ce un grand cru de la part de Wire? Pas du tout, mais ce groupe, qui a influencé une litanie d’artistes crédibles, de Blur en passant par Sonic Youth (et plus récemment Savages), est toujours pertinent. Après tant d’années au compteur, très peu d’artistes ont arpenté une trajectoire aussi irréprochable que Wire. C’est pour une énième fois, une autre bonne production.

Ma note: 7/10

Wire
Silver/Lead
Pinkflag
37 minutes

http://www.pinkflag.com/