post-punk Archives - Le Canal Auditif

Critique : Wolf Alice – Visions Of A Life

En 2015, quand le premier album du quatuor pop-rock-alterno Wolf Alice fut révélé, tout ce qui existe en matière de presse musicale britannique s’est entiché de ce groupe, les propulsant au rang de « révolutionnaires » d’un genre en nette perte de vitesse. Nommés aux Grammy, aux Brit Awards et encensés par ces chauvins du NME, la bande menée par Ellie Roswell avait, en effet, conçu un disque populaire et pertinent à la fois. De là à crier au génie, il y a une marge que je ne franchirai pas. Ça m’en prend un peu plus.

Vous dire à quel point nos amis européens attendaient le nouvel album de Wolf Alice est une vérité de La Palice. Les Britanniques avaient de la pression, c’est le cas de le dire. Le sacro-saint deuxième album fait souvent foi de tout, du moins en ce qui concerne la transcendance et la possible longévité d’un artiste. À la toute fin du mois de septembre, Visions Of A Life était lancé; une production réalisée par Justin Meldal-Johnsen (The Mars Volta, Garbage, Pete Yorn, etc.). Je ne vous ferai pas languir plus longtemps. C’est supérieur à My Love Is Cool. Aussi simple que ça.

Si le pop-rock se meurt, eh bien, Wolf Alice lui procure une sacrée cure de jouvence. Pigeant dans l’univers du shoegaze tout en durcissant son identité sonore, la formation ne perd rien de son accessibilité. Pour une rare fois, les mémères britanniques ont raison. Wolf Alice pourrait aller très loin ! Rares sont les musiciens capables d’un grand écart aussi réussi entre un rock, flirtant parfois avec un punk distingué, et une facture pop radiophonique qui ne flirte jamais avec le racolage.

Les trois premières pièces de ce Visions Of Life constituent une magnifique montagne russe sonore. Si Heavenward remémore un groupe comme Lush, Yunk Foo met en vedette une Ellie Roswell en mode brutal et cette ouverture se termine avec un probable succès : Beautifully Unconventional.

Côté textes, j’y décèle une certaine anxiété, une crainte justifiée de l’avenir, celles-ci probablement liées au contexte politique et social défavorable à la jeunesse… qui devra sans aucun doute réparer tous ces ravages environnementaux; ces « doux » vestiges de la révolution industrielle. Bref, ce croisement entre un rock accostable et une esthétique dite « alternative » est une totale réussite.

Aucune chanson ne fait office de remplissage. Et tout ça se termine en apothéose avec la pièce titre qui constitue un superbe patchwork de tout ce peut créer Wolf Alice : une introduction pop-rock mystique et menaçante qui se transmute à la mi-parcours en un post-punk langoureux pour se terminer tout en lourdeur, solo de guitare salopée à l’appui. Un morceau de bravoure comme peu de groupes rock peuvent en faire.

Oui, Wolf Alice est actuellement la meilleure formation de pop-rock sur la planète et haut la main à part de ça. J’hésite encore à les qualifier de « messies du rock britannique », mais ce groupe a vraiment du talent.

Ma note: 8/10

Wolf Alice
Visions Of A Life
RCA Records
46 minutes

http://wolfalice.co.uk/

Critique : Pere Ubu – 20 Years in a Montana Missile Silo

David Thomas est un artiste. Un vrai. Depuis près de 40 ans, il est le meneur de la formation « art-rock », parfois expérimentale, nommée Pere Ubu. Originaire de Cleveland, Ohio – ville industrielle plutôt portée vers ses équipes de sports professionnels que vers la création artistique – Thomas s’évertue à créer sans se soucier que son ego (ou son portefeuille) soit satisfait à sa pleine capacité. Après autant de décennies vouées à repousser humblement les limites de son imagination, le mastodonte demeure pertinent et rempli de surprises… car Pere Ubu fait rarement le même album deux fois d’affilée.

En 2013, le dépouillé Lady From Shanghai frayait avec l’électro et Carnival of Souls, paru en 2014, se tournait un peu plus vers le rock. La semaine dernière, Pere Ubu était de retour avec son 16e album en carrière intitulé 20 Years in a Montana Missile Silo. Comme toujours, Thomas propose une démarche artistique singulière : un groupe rock, un peu « slacker », enfermé depuis plus de 20 ans dans un silo à grain situé dans l’état du Montana, revient à la vie en ces temps incertains. Pas besoin de vous expliquer que cette nouvelle production est résolument rock et étonnamment « élémentaire », compte tenu de ce que Pere Ubu a l’habitude de concevoir.

Pas un mauvais disque de la part de cet important groupe, mais ceux qui les préfèrent en mode « champ gauche » pourraient demeurer de marbre face à cette nouvelle proposition. Même si l’arrivée du guitariste Gary Siperko au sein de la formation n’est pas étrangère à ce virage rock – portant le nombre de musiciens à un total de 9 – j’ai eu peine à distinguer l’apport concret de cette armada d’instrumentistes. Tout au long de l’écoute de cette musique un peu anachronique (et c’est voulu !), j’ai dénoté un manque de puissance et de relief dans le son d’ensemble.

Comme d’habitude, Thomas est parfaitement à sa place avec sa voix chevrotante et parfois inharmonieuse. Et il est à son summum dans The Healer. Avec un authentique chagrin dans sa voix, il répète un « I see too much » qui, en plus de faire référence à son âge vénérable (64 ans), nous en dit long sur la tristesse qui l’envahit face à l’état social dans lequel son pays baigne actuellement.

Cela dit, ça demeure un autre album de qualité à ajouter au foisonnant compteur de Pere Ubu. Je vous conseille d’écouter attentivement la très post-punk Monkey Bizness, l’inclination « Stooges » entendue dans Toe to Toe, le rock nerveux Red Eye Blues et l’excellent riff, évoquant un peu le travail de Lou Barlow au sein de Sebadoh, dans Swampland.

Pere Ubu est dans une de ses périodes parmi les plus prolifiques de sa carrière, du moins depuis l’époque de la fin des années 70 et du début des années 80; celle qui a fait rayonner le groupe à une plus grande échelle. Ne serait-ce que pour cette seule raison, je vous invite à aller faire un petit tour vers ce 20 Years in a Montana Missile Silo. Sans être une création révolutionnaire, ce disque constitue néanmoins un crédible rappel qu’être créatif n’a pas d’âge et que David Thomas en est l’exemple le plus probant.

Ma note: 7/10

Pere Ubu
20 Years in a Montana Missile Silo
Cherry Red
33 minutes

Site Web

Critique : Protomartyr – Relatives In Descent

Le post-punk maussade de Protomartyr passe étonnamment l’épreuve du temps, malgré cette facture sonore qui n’a rien de bien révolutionnaire. En revanche, il n’y a rien à redire sur les textes poétiques et revendicateurs du chanteur Joe Casey. Avec sa voix, juste assez inharmonieuse, évoquant un Ian Curtis éméché en manque de sommeil, l’humble meneur du quatuor représente l’identité sonore de la formation à lui seul. Je ne diminue en rien le travail de ses pairs, mais sans Casey, Protomartyr serait probablement un groupe rock générique comme il en existe des milliers.

Sur ce nouvel album paru vendredi dernier et intitulé Relatives In Descent, Casey écrit encore sur l’indicible et constant malaise que vit privément la bébitte urbaine qu’est devenu l’être humain occidental. Cette fois-ci, le parolier de haut niveau aborde de front la notion de vérité en cette ère de « fake news » et de toutes ces histoires à dormir debout (ésotérisme, croyances spirituelles tirées par les cheveux, etc.) que l’on a parfois tendance à intérioriser… afin de fuir cette lourde et triste réalité nommée la mort. Pas jojo tout ça, mais courageux !

Le talent littéraire qui habite Casey nous saisit à la gorge dès la première chanson, A Private Understanding : « In the age of blasting trumpets / Paradise for fools / Infinite wrath / In the lower deep a lower depth / I don’t want to hear those vile trumpets anymore ». Et le bonhomme poursuit sur sa lancée avec une effroyable lucidité : « People live with a private understanding / Sorrow’s the wind blowing through / Truth is hiding in the wire ». Voilà qui démarre superbement ce qui constitue l’album le plus abouti de Protomartyr.

Grâce à une réalisation plus cristalline qu’à l’accoutumée et avec l’aide du jeu de guitare exalté de Greg Ahee – inspiré directement, semble-t-il, de la formation britannique The RaincoatsProtomartyr dépasse ses propres standards, et ce, sans perdre son identité habituelle. Tout de suite après la tournée qui a succédé à la parution de l’excellent The Agent Intellect, le quatuor s’est réuni dans son local de pratique situé dans un modeste quartier de la ville de Detroit afin de composer les nouvelles chansons qui meublent ce Relatives In Descent. Déjà, Ahee désirait durcir quelque peu le son d’ensemble de la formation sans entraver les « désirs » mélodiques de Casey. Ça donne un album aussi décapant que mélancolique, parfaitement ancré dans son époque, malgré le son post-punk « vintage » si caractéristique du groupe.

Que ce soit pour l’explosion de guitare dans A Private Understanding, pour le riff inventif dans My Children, pour l’abrasive et étrange Caitriona, pour la menaçante, un brin Sonic Youth, Windsor Hum, pour le côté punk « vieille école » entendu dans Male Plague ou encore pour la bouleversante et conclusive Half-Sister, l’amateur de vrai rock ne pourra résister à ces petits bijoux de chansons aussi labyrinthiques qu’engagées.

Si Protomartyr avait le désir de poursuivre sa route peinard, sans trop modifier sa trajectoire, le groupe n’y perdrait rien en ce qui concerne sa crédibilité. C’est ce qu’on appelle avoir une identité sonore forte. Sans rien inventer de vraiment nouveau, Relatives In Descent est une création qui ravive l’importance des mots dans un genre de moins en moins « lettré ». Essentiel, en ces temps où tous retiennent leur souffle…

Ma note: 8,5/10

Protomartyr
Relatives In Descent
Domino Recording
43 minutes

Site Web

Critique : Peter Perrett – How The West Was Won

La semaine dernière, un important musicien anglais, que je croyais à jamais disparu du radar, revenait à la vie après plus de 20 ans d’absence. Le meneur de la légendaire formation britannique The Only Ones, Peter Perrett, lançait son premier album solo en carrière intitulé How The West Was Won. De 1976 à 1982, ces précurseurs du post-punk ont mis sur le marché trois albums qui sont aujourd’hui cités en référence par certains artistes britanniques respectés, de Daman Albarn en passant par Gaz Coombes, entre autres. L’album homonyme paru en 1978 est particulièrement réussi.

À l’époque, ce qui différenciait Perrett de ses semblables, c’était ce ton monocorde et cette voix un peu traînante qui, combinés au sarcasme incisif de ses textes, faisaient de lui une icône du rock européen… mais ça n’a pas duré bien longtemps. Perrett a sombré assez rapidement dans une triste apathie, préférant s’isoler du reste du monde pendant de nombreuses années, tout en consommant tout ce qui existait en matière de drogues dures et tout ça en demeurant avec la même épouse pendant plus de 40 ans. Le couple a même eu deux enfants, Jamie et Peter Jr qui, par ailleurs, l’accompagnent efficacement sur cet excellent disque. Pour en savoir plus, je vous invite à lire cette longue interview réalisé par Les Inrocks. Ça en dit assez long sur parcours tortueux du bonhomme.

Eh bien, c’est à ma grande surprise que j’ai retrouvé intact (mais totalement intact !) tout ce qui fait de Perrett un grand songwriter rock. Sa voix languissante, ses textes caustiques et ce naturel, autant dans l’exécution que dans l’interprétation. Tout est là et ça coule de source avec une impression de facilité déconcertante… comme si Perrett n’avait jamais stoppé sa route. Du début à la fin, l’Anglais explore les tensions émotionnelles complexes qui l’habitent; toujours amplifiées par ces inflexions vocales désabusées qui ont fait sa renommée.

Musicalement, ça demeure simple (pour ne pas dire simpliste), mais la pertinence de Perrett ne réside pas dans la virtuosité ou dans la charlatanerie musicale. Pour être bon, le vétéran, âgé aujourd’hui de 65 ans, doit être bien entouré et sur How The West Was Won, c’est le cas. Sans être transcendant d’un bout à l’autre, il nous gratifie d’une poignée de superbes chansons. Je pense à la pièce titre, la très The Only Ones (ceux qui connaissent le groupe sauront de quoi je parle) How The West Was One. Living In My Head, qui renvoie à la période « misanthropique » du musicien, bouleverse grâce à la sincérité inattaquable de l’artiste. Et dans C Voyeurger, Perrett rend un superbe hommage à son épouse, sa complice depuis plus de 40 ans, celle qui ne l’a jamais lâché autant dans les bons que les moments « au plancher ». Émouvant.

L’une des énigmes artistiques du rock britannique revient à la vie avec un disque tout à fait à la hauteur. Pour un homme qui a ratissé les bas-fonds de l’existence, je me réjouis de l’entendre dans une forme aussi étonnante. Cet homme s’est saboté lui-même, humainement et artistiquement, et de le voir remonter la pente avec autant de panache prouve que le problème n’était assurément pas le talent.

Ma note: 7/10

Peter Perrett
How The West Was Won
Domino Recordings
42 minutes

http://perrettlyrics.blogspot.ca/

Critique : USA Nails – Shame Spiral

Il y a quelques semaines déjà, j’étais confortablement effoiré dans un divan de cuirette, d’un brun douteux, appartenant à cette chère Brute du Rock. Dans une de ces soirées bien arrosées, dont elle seule détient le secret, cette vieille ordure aime toujours que l’on plonge ensemble dans une grosse flaque de punk, de métal et de rock, aux sonorités bien crasseuses.

C’est donc dans un état éthylique/narcotique assez avancé que la Brute m’a garroché dans l’univers d’un groupe punk britannique bruyant à souhait : USA Nails. Ce soir-là, on a donc épluché de long en large l’excellent No Pressure, deuxième album du quatuor paru en 2015. La Brute en a fait par ailleurs un excellent compte-rendu dans le cadre de sa chronique. Et ce fut le choc, la révélation. C’est donc avec un enthousiasme juvénile que j’attendais impatiemment de prêter l’oreille à ce Shame Spiral (nouvel album de la formation). C’est paru la semaine dernière sur une étiquette de disques française totalement anonyme : Bigoût Records.

Sombre, primitive, insoumise, d’une lourdeur colossale, cette nouvelle création, enregistrée « live » en studio, est une totale réussite. Si sur No Pressure, la mixture de post-punk, de no wave et de noise rock présentée m’avait renversé, eh bien, cette fois-ci, c’est cette pesanteur inexplicable qui me décroche la mâchoire à chacune des écoutes. Dès les premières auditions, vous serez confrontés à un mur de son sans précédent et, si vous acceptez d’être brassé sans ménagement, vous découvrirez des guitares crasseuses certes, mais étonnamment subtiles. Oui, vous avez bien lu ! Chaque feedback est maîtrisé à la perfection, les sonorités extirpées sont d’une totale originalité et toute cette lave décapante est appuyée par une section rythmique béton. Un train qui ne déraille jamais !

Et USA Nails ne niaise pas avec la puck. Les salopards nous proposent 10 chansons pour un total de 25 minutes. Côté texte, les Nails donnent toujours dans le sarcasme, ridiculisant sans vergogne de grands pans de la culture populaire de masse dans tout ce qu’elle a de plus hypocrite et médiocre : les rêves de célébrité facile, la téléréalité, le prix exorbitant des maisons londoniennes, etc. Tout ce magnifique chaos contrôlé se conclut en apothéose avec une reprise d’une chanson de la formation allemande Grauzone (premier groupe du chanteur suisse Stephan Eicher) : Eisbaer. Un excellent remake. Aucune chanson ne fait office de remplissage. C’est vraiment, mais vraiment tout bon.

Lors de cette soirée de haute voltige intellectuelle (ouf !), la Brute et moi étions d’accord sur un point : USA Nails représente, pour nous, l’avenir du punk. Rien de moins. Eh bien, ce Shame Spiral confirme de nouveau les convictions émises lors de cette mémorable veillée. Si vous aimez des groupes comme Future Of The Left, Pissed Jeans, Blacklisters et le bon vieux Sonic Youth, il n’y a aucun doute dans mon esprit que vous allez adhérer à 100% à l’offre sonore de USA Nails. Un grand groupe punk en devenir, si ce n’est pas déjà fait.

Ma note: 8,5/10

USA Nails
Shame Spiral
Bigoût Records
30 minutes

https://usanails.bandcamp.com/