piano Archives - Le Canal Auditif

Critique : Tori Amos – Native Invader

La carrière de l’auteure-compositrice-interprète Tori Amos a connu son heure de gloire entre 1992 et 2001 avec des disques comme le célébré Little Earthquakes (1992) et l’excellent From The Choirgirl Hotel (2001). Et l’artiste poursuit toujours son chemin en proposant à ses admirateurs des disques de qualité tous les deux ans environ. Bien sûr, il ne faut plus s’attendre à des créations avant-gardistes de sa part. La dame a atteint son summum créatif depuis un bon bout de temps. Cela dit, j’ai toujours respecté la démarche de cette excellente pianiste, même si elle patauge dans un genre musical assez pépère; la musique dite « adult alternative ».

La semaine dernière, la soprano, âgée de 54 ans, lançait son 15e album en carrière. Si le précédent effort intitulé Unrepentent Geraldines avait satisfait l’ensemble de ses fans, est-ce que ce Native Invaders atteint de nouveau les standards établis par la musicienne elle-même ?

La genèse de ce disque a pris naissance lorsque la mère d’Amos a rendu l’âme au cours de l’été 2016. C’est dans le cadre d’un « roadtrip » spirituel, servant à se recentrer sur l’histoire familiale, que certaines thématiques ont commencé à germer dans la tête de la créatrice… mais c’était sans compter sur l’élection de vous savez qui à la tête des États-Unis d’Amérique.

C’est donc dire que ce Native Invaders ratisse large quant aux sujets explorés. Les frasques du pervers narcissique qui gouverne nos voisins du Sud, le deuil d’une mère profondément aimé et la capacité de la nature à « se gérer » compte tenu du saccage grandissant que l’humain lui fait subir sont tous des thèmes qui sont abordés lyriquement, à la manière d’Amos.

Musicalement, malgré les quelques arrangements électro-orchestraux positionnés à l’arrière-plan dans le mix, c’est toujours la voix singulière (inspirée par Kate Bush) ainsi que le jeu pianistique d’Amos qui priment. Donc, les adeptes vont retrouver les bonnes vieilles pantoufles que nous tricote la créatrice depuis 25 ans, à la différence que l’interprétation est nettement plus nuancée que dans le bon « vieux temps ».

Il ne reste que la qualité des chansons présentées à évaluer et, sur cet aspect, je suis demeuré quelque peu sur mon appétit. Pour de magnifiques morceaux comme Breakaway, Climb et Bang, on y entend également une bancale Broken Arrow (son de wah-wah désagréable et désuet) et quelques autres pièces faisant office de remplissage. Puisque Tori Amos possède une signature sonore forte, ce n’est rien pour atténuer mon appréciation de ce disque, mais ce n’est rien non plus pour que j’y revienne à répétition.

Tori Amos présente donc un Native Invader correct sans plus, qui plaira assurément aux fans, sans plus. C’est probablement tout ce que désire l’Américaine. Et je la comprends parfaitement. Après autant d’années à créer, elle a bien le droit de poursuivre son chemin à sa façon. C’est ce que Tori Amos fait… et très bien à part de ça !

Ma note: 6,5/10

Tori Amos
Native Invader
Decca Records
61 minutes

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Critique : Fabrizio Rat – The Pianist

Fabrizio Rat est un pianiste et compositeur italien établi en France depuis quelques années. Il a fait paraître des albums comme membre de Magnetic Ensemble et de Cabaret Contemporain ainsi qu’en solo avec deux EPs sortis dans la dernière année, La Machina (2016) et Technopiano (2017). Rat fait partie d’un mouvement grandissant de musiciens de formation classique qui utilisent les instruments acoustiques comme base à de la musique électronique. Dans le cas de The Pianist, son premier album solo, Rat utilise un piano préparé (dont certaines cordes sont « pimpées » pour sonner différemment), une boîte à rythmes et un synthétiseur analogique pour nous proposer des pistes technos teintées d’acid house et de EBM.

Lupu démarre sur une boucle formée d’un duo tonique/tierce en passant rapidement du mineur au majeur, et ponctue en même temps avec la quarte et la tierce à l’octave. Le kick techno et la ligne de basse acid house solidifient le rythme. La pièce devient dynamique et entrainante bien qu’un peu trop linéaire sur le plan mélodique. Michelangeli ouvre similairement sur deux notes en quarte avec leurs bémols, placées en arpège descendant comme un flot qui coule sur une pulsation techno. On remarque davantage les harmoniques créées par les impacts des marteaux sur les cordes préparées; une deuxième mélodie accompagnée par une trame de fond étouffée. Le rythme-jungle de Horowitz s’intensifie pendant que le piano tourne autour d’un accord de septième de dominante à demi diminuée, genre. La résolution à mi-chemin fait apparaître un fa dissonant qui joue à la fausse note. Gould paraît plus lente au début, roulant également sur un accord de septième de dominante à demi diminué, mais joué à deux mains cette fois-ci; le rythme s’alourdit ensuite jusqu’à ce que la pièce s’engouffre dans les effets.

Aimard repart sur une trame techno plus dense qui supporte un jeu presque frénétique sur deux notes, en duo avec leur tierce; un quatuor qui change de séquence à mi-chemin sur le même genre de trame de fond étouffée entendue plus tôt. Pollini commence autrement avec une séquence de basse analogique acid house. La rythmique légèrement salie laisse tout de même de l’espace à l’accord diminué dont la tierce oscille entre le majeur et le mineur. Argerich part sur un duo tonique/tierce et une belle palette d’harmoniques réverbérant au-dessus d’un rythme EBM, la note grave et les contretemps sont particulièrement les bienvenus. Rubinstein ralentit le tempo et revient à la septième dominante à demi diminuée; les scintillements aigus contrastent avec l’onde analogique dissimulée dans les basses pour conclure dans une atmosphère sous-marine.

The Pianist se démarque par son concept original de piano préparé joué au-dessus de rythmes électroniques et de lignes de basse analogiques. Cette grande qualité est néanmoins mise au défi par un niveau de répétition tel que certaines pièces s’en retrouvent aplaties. Il y a peu (ou pas) de résolutions aux tensions créées par le piano, et bien que les harmoniques soient très intéressantes. Leur subtilité ne s’accorde pas toujours avec les rythmes survoltés. Ceci dit, The Pianist reste un excellent concept qui s’apprête probablement mieux dans un boiler room que dans une écoute de chambre.

Ma note: 6,5/10

Fabrizio Rat
The Pianist
Blackstrobe Records
38 minutes

http://www.fabriziorat.com

Critique : Perfume Genius – No Shape

Automne 2014 : le 3e album de l’écorché vif Perfume Genius (de son vrai nom Mike Hadreas) intitulé Too Bright était révélé. Les deux efforts précédents, cantonnés dans une recette dite « seule au piano », avaient reçu l’approbation d’un public branché, mais avec Too Bright, Hadreas s’est transformé en un véritable musicien, enrobant ses chansons de synthés menaçants, et ce, sans perdre la base pianistique de sa musique. Un album pas reposant sur lequel l’homme revendiquait sans compromis un noble droit à la différence. Une création coup-de-poing qui m’avait touché en plein cœur.

La semaine dernière, Hadreas était de retour avec une nouvelle création titrée No Shape. L’homme se porte un peu mieux que lors de la gestation de Too Bright, semble-t-il : « I pay my rent. I’m approaching health. The things that are bothering me personally are less clear, more confusing. I think a lot of them are about trying to be happy in the face of whatever bullshit I created for myself or how horrible everything and everyone is. »… mais l’aigreur et la colère ne se cachent jamais très loin dans le coeur et l’oeuvre d’Hadreas. Je peux parfaitement le comprendre.

Musicalement, Hadreas pousse encore plus loin la démarche entreprise sur Too Bright en pigeant dans de nombreuses et foisonnantes influences : soul, new wave, R&B, musique de chambre, krautrock, pour ne nommer que celles-ci. Chaque chanson détient sa propre identité. Lorsque vous explorerez pour une première fois ce disque, vous pourriez être un peu étourdi, voire même un peu confus. Tout ça se replace au cours des écoutes subséquentes. C’est grâce à un indéniable talent mélodique et à une grande capacité de modulation vocale que Perfume Genius nous garde captifs.

Si j’avais adoré la vocation « inquiétante » de Too Bright, j’ai eu un peu de peine à m’adapter à l’éclectisme entendu dans ce No Shape. Et il faut avouer que ce nouvel album ne comporte aucune chanson du calibre de Queen.

Cela dit, No Shape est un excellent disque, pas de doute là-dessus. Et ça fonctionne grâce à une judicieuse alternance entre des pièces plus intimistes, pratiquement bizarres, et d’autres évoquant des explosions volcaniques aussi troublantes qu’éblouissantes. L’entrée en matière, titrée Otherside, en est l’exemple le plus probant. Après une introduction minimaliste et bouleversante, on assiste à l’avènement d’un arc-en-ciel synthétique d’une rare beauté.

Aussi, je vous conseille de prêter l’oreille à cette mixture d’Angelo Badalamenti et Antony Hegarty (Anohni) entendue dans Just Like Love. Le folk pop Valley, l’incursion dans un univers digne d’un orchestre de chambre intitulée Every Night, l’approche vocale « à la Mark Hollis » dans Braid, le duo Natalie Mering (Weyes Blood) et Hadreas dans Sides de même que la poignante Alan font aussi partie des moments forts de ce No shape.

Si l’effet immédiat de Too Bright m’avait jeté cul par-dessus tête, je dois avouer que No Shape concrétise une fois pour toutes l’importante place que prendra Mike Hadreas, à l’avenir, en tant qu’auteur-compositeur-interprète contestataire. En bousculant l’ordre établi, en remettant en question les préceptes de nos chers « bien-pensants » quant à l’acceptation sans condition d’une homosexualité affirmée, je ne peux que révérer les intentions artistiques et sociales de Perfume Genius. Un immense artiste en devenir… si ce n’est pas déjà fait.

Ma note: 8/10

Perfume Genius
No Shape
Matador Records
43 minutes

http://perfumegenius.org/

Jean-Michel Blais – II

Jean-Michel BlaisJean-Michel Blais est un jeune pianiste montréalais qui lance le simplement intitulé II. Il possède une histoire bien intéressante et atypique. Blais a grandi dans la Mauricie et a par la suite déménagé à Québec où Robert Lepage est tombé sous le charme de ses compositions. Après quelques collaborations, Blais alors dans la vingtaine a décidé de déménager à Berlin pour ensuite passer quelque temps en Amérique du Sud. Finalement, il est revenu en terre natale pour enregistrer ce qu’il avait composé en voyage.

Blais possède une approche au piano qui rappelle Chilly Gonzales et Nils Frahm par son ouverture sur l’électronique et son originalité stylistique. On pense aussi à Satie, en moins technique, pour sa manière de brosser des tableaux à l’aide de sons. II est un tranquille voyage coloré qui berce aussi facilement les jours ensoleillés du printemps que les soirées fraîches de l’automne. On y retrouve une musique inspirée et inspirante qui évoque des paysages de la Nouvelle-Zélande comme des rigoles quelque part sur le Mont-Tremblant.

Nostos est l’une des pièces de résistance, avec ses ambiances vaporeuses et mystiques qui ceinturent un piano en furie; morceau effréné et puissant. Relativement simple dans sa progression, la pièce y va plutôt avec une force inégalée et martelée habilement par Blais. Casa se situe à l’opposée avec une mélodie qui respire, qui joue sur les silences entre les notes; un silence lourd de sens. C’est particulièrement touchant et réussi.

Jean-Michel Blais possède un bon sens de la mélodie qui accroche facilement l’oreille à l’instar d’un Yann Tiersen. On pense au compositeur français lorsqu’on entend l’excellente Dada, la sympathique Il ou encore la théâtrale et enjouée Budapest. Dans son rythme atypique, elle fait penser plus à un jeu de clavecin, mais avec toute la chaleur du piano.

II, de Jean-Michel Blais, est un tableau bien plaisant pour les oreilles. Si vous avez une inclinaison pour les compositeurs qui ont une approche moins rigide, à la Chilly Gonzales ou Yann Tiersen, vous risquez de tomber en amour avec le jeune pianiste. Le Montréalais brosse de beaux tableaux qui nous restent en tête même plusieurs heures après l’écoute.

Ma note: 8/10

Jean-Michel Blais
II
Arts & Craft
28 minutes

http://jeanmichelblais.com/

Fanny Bloom – Fanny Bloom

Fanny BloomL’auteure-compositrice-interprète Fanny Bloom nous arrive avec un curieux projet homonyme. Un album où elle reprend, au piano, ses chansons personnelles, de son ancien groupe La Patère Rose, en plus de reprises de Martine Saint-Clair et de Barbara. Cette fois-ci, on met de côté les «flacottis» électros. On s’entoure de Benoît Bouchard à la coréalisation, de Robert Hébert à la trompette et au fluglehorn ainsi que de Pierre-Philippe Côté à la contrebasse, au violoncelle et à l’harmonium. Cette instrumentation précise structure les textes de Bloom tout en rendant l’expérience auditive très cosmique.

D’entrée de jeu, la relation que possède la chanteuse envers le piano est d’une grande importance. Et ça s’entend, tout au long du disque. Les deux se complètent, s’entremêlent, se suivent, se questionnent… et se répondent. On parle de quelque chose qui est très fusionnel, ça c’est sûr et certain. L’album s’ouvre sur la très épurée Blanc où la chanteuse lui donne une saveur très intimiste. Pour faire simple, les notes pianistiques donnent beaucoup de jeu à l’artiste tout en rendant son timbre vocal très à fleur de peau. Ça se reproduit exactement sur les nouvelles compositions Diachylon et Ta Salive. D’une puissance et d’une sensibilité prenante. Impossible de ne pas se retrouver frapper d’étonnement face à ces magnifiques ballades produites avec une grande finesse. À ne pas oublier Piscine, véritable tube qui a longtemps tourné sur les ondes radiophoniques pendant la période estivale. Qu’en est-il au piano? Elle est meilleure que la version originale. D’une clarté, la pièce se révèle à être une excellente réinterprétation, sans sonorités électros. D’une belle authenticité.

Ensuite, Bloom nous propose deux reprises de Barbara (Dis, quand reviendras-tu?) et de Martine Saint-Clair (Danse avec moi). Interprétée d’une manière très sensible au piano, l’artiste s’approprie ces reprises. Elle les rend douces et mélancoliques tout en laissant respirer chaque strophe entre chaque note. Ça laisse le temps à l’auditeur de redécouvrir les paroles.

Bien difficile de reprocher des choses à cet album «formule cabaret». Tout est construit de manière soignée où on peut le dire, l’artiste est à sa place derrière le piano. Cette sorte de fusion musicale rappelle qu’il est possible de faire une musique mature, minutieuse, instinctive et sincère. On vise léger, tout en restant vrai. Et c’est touchant, pas à peu près.

Ma note: 7,5/10

Fanny Bloom
Fanny Bloom
Grosse Boîte
39 minutes

http://www.fannybloom.com/