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Critique : Perfume Genius – No Shape

Automne 2014 : le 3e album de l’écorché vif Perfume Genius (de son vrai nom Mike Hadreas) intitulé Too Bright était révélé. Les deux efforts précédents, cantonnés dans une recette dite « seule au piano », avaient reçu l’approbation d’un public branché, mais avec Too Bright, Hadreas s’est transformé en un véritable musicien, enrobant ses chansons de synthés menaçants, et ce, sans perdre la base pianistique de sa musique. Un album pas reposant sur lequel l’homme revendiquait sans compromis un noble droit à la différence. Une création coup-de-poing qui m’avait touché en plein cœur.

La semaine dernière, Hadreas était de retour avec une nouvelle création titrée No Shape. L’homme se porte un peu mieux que lors de la gestation de Too Bright, semble-t-il : « I pay my rent. I’m approaching health. The things that are bothering me personally are less clear, more confusing. I think a lot of them are about trying to be happy in the face of whatever bullshit I created for myself or how horrible everything and everyone is. »… mais l’aigreur et la colère ne se cachent jamais très loin dans le coeur et l’oeuvre d’Hadreas. Je peux parfaitement le comprendre.

Musicalement, Hadreas pousse encore plus loin la démarche entreprise sur Too Bright en pigeant dans de nombreuses et foisonnantes influences : soul, new wave, R&B, musique de chambre, krautrock, pour ne nommer que celles-ci. Chaque chanson détient sa propre identité. Lorsque vous explorerez pour une première fois ce disque, vous pourriez être un peu étourdi, voire même un peu confus. Tout ça se replace au cours des écoutes subséquentes. C’est grâce à un indéniable talent mélodique et à une grande capacité de modulation vocale que Perfume Genius nous garde captifs.

Si j’avais adoré la vocation « inquiétante » de Too Bright, j’ai eu un peu de peine à m’adapter à l’éclectisme entendu dans ce No Shape. Et il faut avouer que ce nouvel album ne comporte aucune chanson du calibre de Queen.

Cela dit, No Shape est un excellent disque, pas de doute là-dessus. Et ça fonctionne grâce à une judicieuse alternance entre des pièces plus intimistes, pratiquement bizarres, et d’autres évoquant des explosions volcaniques aussi troublantes qu’éblouissantes. L’entrée en matière, titrée Otherside, en est l’exemple le plus probant. Après une introduction minimaliste et bouleversante, on assiste à l’avènement d’un arc-en-ciel synthétique d’une rare beauté.

Aussi, je vous conseille de prêter l’oreille à cette mixture d’Angelo Badalamenti et Antony Hegarty (Anohni) entendue dans Just Like Love. Le folk pop Valley, l’incursion dans un univers digne d’un orchestre de chambre intitulée Every Night, l’approche vocale « à la Mark Hollis » dans Braid, le duo Natalie Mering (Weyes Blood) et Hadreas dans Sides de même que la poignante Alan font aussi partie des moments forts de ce No shape.

Si l’effet immédiat de Too Bright m’avait jeté cul par-dessus tête, je dois avouer que No Shape concrétise une fois pour toutes l’importante place que prendra Mike Hadreas, à l’avenir, en tant qu’auteur-compositeur-interprète contestataire. En bousculant l’ordre établi, en remettant en question les préceptes de nos chers « bien-pensants » quant à l’acceptation sans condition d’une homosexualité affirmée, je ne peux que révérer les intentions artistiques et sociales de Perfume Genius. Un immense artiste en devenir… si ce n’est pas déjà fait.

Ma note: 8/10

Perfume Genius
No Shape
Matador Records
43 minutes

http://perfumegenius.org/

Jean-Michel Blais – II

Jean-Michel BlaisJean-Michel Blais est un jeune pianiste montréalais qui lance le simplement intitulé II. Il possède une histoire bien intéressante et atypique. Blais a grandi dans la Mauricie et a par la suite déménagé à Québec où Robert Lepage est tombé sous le charme de ses compositions. Après quelques collaborations, Blais alors dans la vingtaine a décidé de déménager à Berlin pour ensuite passer quelque temps en Amérique du Sud. Finalement, il est revenu en terre natale pour enregistrer ce qu’il avait composé en voyage.

Blais possède une approche au piano qui rappelle Chilly Gonzales et Nils Frahm par son ouverture sur l’électronique et son originalité stylistique. On pense aussi à Satie, en moins technique, pour sa manière de brosser des tableaux à l’aide de sons. II est un tranquille voyage coloré qui berce aussi facilement les jours ensoleillés du printemps que les soirées fraîches de l’automne. On y retrouve une musique inspirée et inspirante qui évoque des paysages de la Nouvelle-Zélande comme des rigoles quelque part sur le Mont-Tremblant.

Nostos est l’une des pièces de résistance, avec ses ambiances vaporeuses et mystiques qui ceinturent un piano en furie; morceau effréné et puissant. Relativement simple dans sa progression, la pièce y va plutôt avec une force inégalée et martelée habilement par Blais. Casa se situe à l’opposée avec une mélodie qui respire, qui joue sur les silences entre les notes; un silence lourd de sens. C’est particulièrement touchant et réussi.

Jean-Michel Blais possède un bon sens de la mélodie qui accroche facilement l’oreille à l’instar d’un Yann Tiersen. On pense au compositeur français lorsqu’on entend l’excellente Dada, la sympathique Il ou encore la théâtrale et enjouée Budapest. Dans son rythme atypique, elle fait penser plus à un jeu de clavecin, mais avec toute la chaleur du piano.

II, de Jean-Michel Blais, est un tableau bien plaisant pour les oreilles. Si vous avez une inclinaison pour les compositeurs qui ont une approche moins rigide, à la Chilly Gonzales ou Yann Tiersen, vous risquez de tomber en amour avec le jeune pianiste. Le Montréalais brosse de beaux tableaux qui nous restent en tête même plusieurs heures après l’écoute.

Ma note: 8/10

Jean-Michel Blais
II
Arts & Craft
28 minutes

http://jeanmichelblais.com/

Fanny Bloom – Fanny Bloom

Fanny BloomL’auteure-compositrice-interprète Fanny Bloom nous arrive avec un curieux projet homonyme. Un album où elle reprend, au piano, ses chansons personnelles, de son ancien groupe La Patère Rose, en plus de reprises de Martine Saint-Clair et de Barbara. Cette fois-ci, on met de côté les «flacottis» électros. On s’entoure de Benoît Bouchard à la coréalisation, de Robert Hébert à la trompette et au fluglehorn ainsi que de Pierre-Philippe Côté à la contrebasse, au violoncelle et à l’harmonium. Cette instrumentation précise structure les textes de Bloom tout en rendant l’expérience auditive très cosmique.

D’entrée de jeu, la relation que possède la chanteuse envers le piano est d’une grande importance. Et ça s’entend, tout au long du disque. Les deux se complètent, s’entremêlent, se suivent, se questionnent… et se répondent. On parle de quelque chose qui est très fusionnel, ça c’est sûr et certain. L’album s’ouvre sur la très épurée Blanc où la chanteuse lui donne une saveur très intimiste. Pour faire simple, les notes pianistiques donnent beaucoup de jeu à l’artiste tout en rendant son timbre vocal très à fleur de peau. Ça se reproduit exactement sur les nouvelles compositions Diachylon et Ta Salive. D’une puissance et d’une sensibilité prenante. Impossible de ne pas se retrouver frapper d’étonnement face à ces magnifiques ballades produites avec une grande finesse. À ne pas oublier Piscine, véritable tube qui a longtemps tourné sur les ondes radiophoniques pendant la période estivale. Qu’en est-il au piano? Elle est meilleure que la version originale. D’une clarté, la pièce se révèle à être une excellente réinterprétation, sans sonorités électros. D’une belle authenticité.

Ensuite, Bloom nous propose deux reprises de Barbara (Dis, quand reviendras-tu?) et de Martine Saint-Clair (Danse avec moi). Interprétée d’une manière très sensible au piano, l’artiste s’approprie ces reprises. Elle les rend douces et mélancoliques tout en laissant respirer chaque strophe entre chaque note. Ça laisse le temps à l’auditeur de redécouvrir les paroles.

Bien difficile de reprocher des choses à cet album «formule cabaret». Tout est construit de manière soignée où on peut le dire, l’artiste est à sa place derrière le piano. Cette sorte de fusion musicale rappelle qu’il est possible de faire une musique mature, minutieuse, instinctive et sincère. On vise léger, tout en restant vrai. Et c’est touchant, pas à peu près.

Ma note: 7,5/10

Fanny Bloom
Fanny Bloom
Grosse Boîte
39 minutes

http://www.fannybloom.com/

Chilly Gonzales – Chambers

Chilly GonzalesHonte à ceux et celles qui ont besoin d’une introduction à Jason Charles Beck, alias Chilly Gonzales, compositeur et pianiste de renommée internationale. Mais puisqu’il y a une première fois à tout, Gonzales s’est fait remarquer fin 90 avec ses pièces combinant rap et électro. C’est toutefois en 2004 qu’il a atteint un sommet avec Solo piano; comme son nom l’indique, œuvre dénudée d’artifices et consacrée à la beauté acoustique du piano. La dernière fois que j’ai écouté Gonzales remonte à l’automne 2014, en duo avec Boys Noize pour l’album Octave Minds), rencontre réussie entre l’électro et le classique. Bref, Gonzales nous revient cette fois-ci avec une approche à la Solo piano, mais avec un quatuor à cordes et quelques surprises en plus.

Prelude To A Feud débute sur des arpèges montants (quel doigté!) pour ensuite se transformer en accords et conclure aux cordes; une délicieuse entrée en matière. Advantage Points se développe aux violons façon staccato, approfondi par les accords rythmés du piano. Sweet Burden est plus lente et triste, avec l’alto supportant gracieusement la mélodie. Green’s Leaves est légère et enjouée, piano et violon s’embrassant sous le soleil du printemps. Freudian Slippers est nuageuse, introspective. Solitaire nous rappelle Solo piano, sans quatuor donc, mais avec toute la beauté de la respiration pianistique.

Odessa est pluvieuse, avec les cordes en portamento et quelques accords majeurs pour alléger la ligne mélodique. Sample This change le ton avec sa forme à mi-chemin entre le «fiddle» et le rap. The Difference continue dans les tons de gris, avec un rythme plus assumé cette fois-ci. Cello Gonzales offre un duo au piano et violoncelle, s’échangeant les accords sur le chemin. Switchcraft s’élève en richesse harmonique avec l’ajout du cor d’harmonie et de la flûte. Myth Me termine l’œuvre sur une note humoristique avec parole et chant du pianiste lui-même.

Chambers s’écoute tout seul, ça se termine et on se dit «déjà!?». Gonzales sait très bien développer les petites histoires mélodiques comme bon lui semble, tout en gardant une part de simplicité que l’on retrouve dans la forme pop, voire rap. C’est ce genre de rencontre, vécue également sur Octave Minds, qui permet à la musique classique de se renouveler, et combler ces jeunes oreilles lasses de la musique pré-écoutée du 21e siècle.

Ma note: 8/10

Chilly Gonzales
Chambers
40 minutes
Gentle Threat

http://www.chillygonzales.com