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Critique : Phil Selway – Let Me Go

En plus d’être le batteur attitré de Radiohead, Phil Selway enregistre de temps à autre – tout comme ses comparses par ailleurs – des albums solos fort présentables. En 2014, il nous proposait Weatherhouse; un album plus orchestral et conformiste comparativement aux propositions de ses frères d’armes. Si sur disque, Selway se tire bien d’affaire, on ne peut en dire autant de ses prestations en concert. Disons que pour être respectueux, l’Anglais n’est pas le performeur le plus charismatique de l’histoire du rock…

Cela dit, j’étais quand même curieux d’entendre cette nouvelle proposition d’un membre en règle de Radiohead. Let Me Go est la trame sonore d’un long métrage paru à la mi-septembre dernier. Le film raconte l’épouvantable histoire d’Helga Schneider, de son jeune frère et de quatre générations de femmes. Abandonnée par une mère qui s’est volontairement enrôlée avec les nazis lors de la Deuxième Guerre mondiale – assumant même le rôle de gardienne de camp de concentration – l’œuvre met en lumière les humiliations vécues par Helga et son frère ainsi que les conséquences sociales et psychologiques endurées par les générations de femmes suivantes… répercussions reliées à l’abandon délibéré de la mère.

Selway n’a pu dire non à la réalisatrice Polly Steele, tant le scénario l’avait totalement bouleversé. Est-ce que Selway réussit son pari d’émouvoir avec cette seule et unique trame sonore, sans l’apport filmique ? Tout à fait. Forcément mélancolique, compte tenu de la trame narrative du film, cet assemblage orchestral mettant de l’avant cordes, piano, guitares et rythmes électroniques subtils est bonifié par l’apport d’un vibraphone et d’une scie musicale.

Majoritairement instrumentales, les pièces touchent droit au cœur, grâce à cette mélancolie superbement incarnée. J’aurais préféré que Selway évite les vocalises – les siennes et celles de Lou Rhodes du duo trip-hop/électro britannique Lamb – mais en format « sans voix », cette création tient la route toute seule, sans l’appui de l’œuvre cinématographique.

Parmi les pièces prisées par votre modeste mélomane, j’ai adoré cette superbe musique de chambre entendue dans Zakopane, la pianistique Snakecharmer, l’orchestrale Mutti, l’excellente Let Me Go qui, malgré la performance vocale en dent-de-scie de Selway, fait penser à The Pyramid Song (chanson de Radiohead paru sur Amnesiac) de même que la performance de guitare arpégée/dépouillée dans Necklace.

Dans un genre musical mature, Selway se démarque avec une trame sonore vraiment émouvante. En écoutant ce disque, il est facile d’imaginer la charge émotive de ce film. Selway fait son chemin sans faire de bruit et il mérite le respect… autant que ses potes chez Radiohead.

Ma note: 7/10

Phil Selway
Let Me Go
Bella Union
36 minutes

Site Web

Plants And Animals – Waltzed In From The Rumbling

Plants And AnimalsS’il y a un groupe, issu de la mouvance dite «rock orchestral» montréalais qui a connu son heure de gloire au milieu de la décennie 2000, qui mérite le plus grand des respects, c’est bien Plants And Animals. Voilà un trio de musiciens hyper compétents qui a toujours refusé l’immobilité créative. Après un célébré Parc Avenue (2008), un moins étoffé La La Land (2010) et une immersion réussie dans les années 70 avec The End Of That (2012), la formation était de retour la semaine dernière avec un 4e album studio: Waltzed In From The Rumbling.

Enregistré de façon analogue, Plants And Animals a vraiment pris son temps afin de bien faire les choses, se présentant en studio épisodiquement et en colligeant des parcelles de chansons çà et là. La bande, menée habilement par le principal compositeur Warren Spicer, s’est immergée dans la musique de Van Morrison, Serge Gainsbourg, John Coltrane et Angelo Badalamenti, pour ne nommer que ceux-là, afin de sortir de sa zone de confort et proposer une production détenant une identité forte.

Si les intentions étaient claires, on peut vous avouer que le résultat l’est tout autant. C’est probablement l’album le plus satisfaisant de Plants And Animals depuis Parc Avenue. On y retrouve la force de frappe orchestrale du premier effort, les ascendants seventies de The End Of That et mélodiquement parlant, le groupe se surpasse. Les progressions cathartiques, les crescendos symphoniques, les ballades exaltées et le folk frémissant s’enchaînent avec éloquence et, malgré la grandiloquence et la complexité de l’offre, on se retrouve devant une création parfaitement «épique», mais totalement assumée.

Plants And Animals alterne entre des moments intimistes et des déflagrations orchestrales qu’un Gainsbourg n’aurait sûrement pas reniées. La grande force de ce disque réside dans ces ascendants habilement digérés et qui sont au seul et unique service des chansons un brin labyrinthiques du trio. Ça respire l’expérience, l’intemporalité et Waltzed In From The Rumbling vient crédibiliser, une fois pour toutes, la pertinence de Plants And Animals.

Un disque qui s’écoute d’un seul trait, mais qui perd de son efficacité en toute fin de parcours. Off The Water, Johnny Is A Drummer et Pure Heart sont nettement moins efficaces et palpitantes que les chansons qui précèdent. Qu’à cela ne tienne, c’est l’album le plus abouti des Montréalais. La touchante We Were One, l’excellent extrait Stay, la martiale All Of The Time, la très sort-rock (qui se conclut en une explosion symphonique prenante) So Many Nights et la superbe pièce de résistance de ce nouvel album, Je voulais te dire, font partie des incontournables de ce Waltzed In From The Rumbling.

Plants And Animals se positionne comme un groupe qui mise maintenant sur la durée en incorporant astucieusement ses influences à son songwriting atypique. Les effets de mode (virage électro-pop bancal), le racolage et le maniérisme musical impérieux? Très peu pour eux. La note pourrait se bonifier au fil des écoutes. Un «grower»… en français s’il vous plaît!

Ma note: 7,5/10

Plants And Animals
Waltzed In From The Rumbling
Secret City Records
42 minutes

http://www.plantsandanimals.ca/

Bellflower – The Season Spell

BellflowerBELLFLOWER est actif depuis un bon bout de temps au Québec, mais attire de plus en plus l’attention depuis la sortie de son vidéoclip pour Cyclone Waltz qui avait connu un certain succès sur YouTube. Le groupe a aussi remporté le Coup de Pouce de MAtv lors du dernier Festival Vue Sur La Relève. Cela a mené à la création de The Season Spell, son deuxième album.

BELLFLOWER rassemble huit amis musiciens autour de la compositrice et interprète Em Pompa. Le groupe compte sur une belle brochette de musiciens, dont une section de cuivres qui fait rêver. Appuyé par Félix Petit (FELP, Les Guerres d’l’Amour), Jérôme Beaulieu (Misc, Trio Jérôme Beaulieu), Jérémi Roy (Chienvoler), William Côté, Nicolas Boulay, Alex Dodier, Marie-Noëlle Bois et Kathryn Samman, Pompa offre une pop qui emprunte au jazz, à la musique orchestrale et à l’indie rock.

The Season Spell est un album bien plaisant pour les oreilles qui comptent sur quelques très bonnes mélodies. A Thousand Miles, qui ouvre la galette, est entraînante et nous absorbe automatiquement dans l’univers de BELLFLOWER. Les cuivres se font déjà aller avec subtilité et chaleur dans cette pièce. Ça rappelle parfois le doigté dont faisait preuve Destroyer sur Kapputt. Baby met de l’avant les qualités d’interprètes d’Em Pompa qui réussit à être douce et perçante tout à la fois. L’atmosphérique pièce-titre fait aussi partie des meilleurs moments de l’album.

Les petites touches jazz ne sont pas déplaisantes non plus. Cryin’ Shame qui navigue entre jazz et blues fait belle figure avec ces claviers rappelant les années 70. Strangers qui repose sur une mélodie au piano est aussi un autre bon coup de la formation.

BELLFLOWER offre un deuxième album pas mal intéressant. Si vous aimez la pop avec des petites touches orchestrales, vous risquez d’avoir un «kick». C’est bien composé, magnifiquement interprété, et plusieurs mélodies restent avec nous après l’écoute.

Ma note: 7/10

BELLFLOWER
The Season Spell
Indépendant
36 minutes

http://www.themusicofbellflower.com/

Sarah Toussaint-Léveillé – La mort est un jardin sauvage

Sarah Toussaint-LéveilléUne voix chaleureuse, mais mélancolique, claire. Des arrangements de corde ultra présents. Une poésie triste. La mort est un jardin sauvage est un bon deuxième disque, mais qui manque de personnalité.

Après une première écoute, on se remémore le premier album d’Ariane Moffat, Aquanaute. On pense aussi à Klô Pelgag, surtout pour la pièce J’ai perdu un ami, mais avec moins de pétillants et de folie. Quand elle chante en anglais, Sarah Toussaint-Léveillé évoque alors les bonnes années de Pascale Picard. Du côté des paroles, on pense tout de suite à Catherine Major. Et pourtant, aucun défaut sur La mort est un jardin sauvage. Juste qu’il est tellement lisse, cet album, qu’on y glisse sans s’arrêter.

Les pièces sont relativement longues pour la production actuelle (autour de 4 à 5 minutes chacune) et permettent de développer des univers musicaux ficelés de cordes magnifiques, la plupart des arrangements cosignés par le coréalisateur de l’album, Josh Dolgin (mieux connu sous le nom de Socalled). Près de quinze musiciens auront prêté leur talent pour l’opus, mais le cœur de l’équipe est composé de Benoît Morier à la guitare, à la basse et aux percussions, Virginie Reid au piano, Pemi Paull au violon, Cédric Dind-Lavoie à la contrebasse et Marie-Soleil Bélanger au violon baryton.

Sur l’opus, le ton est parfois blues, comme sur Wake Up Without A Passion, où le refrain chante: «A little bit of music/A little bit of wine/A nice joint in the morning/To loose(n) my mind/And I’ll make it through». À d’autres moments, on est plutôt dans le folk, comme sur la magnifique Mille et un cris, pleine d’images fortes sur le désarroi et la solitude: «Tu couvres/De mille et un cris/L’hiver sourd/Assis sur tes mains». Souvent, on est dans la pop orchestrale comme avec Prison voyageuse qui évoque le spleen et la crise identitaire: «Et poussent et poussent/encore les cicatrices/Cette puissante constellation/Qui creuse en moi/Une maison/De poussière et de tisons».

L’escargot, qu’on avait déjà pu entendre en version voix-ukulélé en 2012 s’est doté d’une esthétique de vieille chanson française. Attention, la mélodie reste engluée dans le canal auditif!

Accouchement, pertes, deuil, passage à l’âge adulte: La mort est un jardin sauvage aborde avec créativité, mais aussi un peu trop de rimes des thèmes variés et souvent mélancoliques.

La mort est un jardin sauvage se termine sur la chanson «feel-good» Dans mon cahier (La musique me glisse entre les doigts), qui reprend Au clair de la lune le temps de quelques vers, vire en anglais le temps d’un couplet, devient presque rappé, puis scat, puis «spoken-word» à la Jean Leloup.

Par rapport au premier album, La mal lunée, la voix de Sarah Toussaint-Léveillé a gagné en maturité, son écriture s’est assouplie. Il lui reste encore à se démarquer, à trouver sa voix, parce que sa plume mérite de briller, de se délaisser des rimes dans toutes les chansons, et qui sait, de repasser par la simplicité pour pouvoir s’éclater de plus belle.

Ma note: 7/10

Sarah Toussaint-Léveillé
La mort est un jardin sauvage
Indépendant
49 minutes

http://sarahtl.com/

http://sarahtl.com/video/la-guitomane-live-au-lion-dor/

MONEY – Suicide Songs

MONEYIl y a de ces groupes dont vous ignoriez l’existence, mais qui vous happent de plein fouet après avoir écouté l’une de leurs créations et c’est le cas de la formation britannique MONEY, formée en 2011 à Manchester, ville mythique de la scène musicale anglaise. Mené par un chanteur hors norme du nom de Jamie Lee, MONEY propose un amalgame de rock, de folk, d’orchestrations somptueuses et de guitares méticuleusement shoegaziennes conférant ainsi au groupe une identité sonore propre, comme un Neutral Milk Hotel un peu dans les vapes… ne vous en faites pas trop avec cette comparaison boiteuse, je n’arrive pas à décrire convenablement la musique de MONEY.

En 2013, The Shadow Of Heaven avait conquis la critique et paraissait, il y a de cela deux semaines, la version nord-américaine de Suicide Songs, titre qui en dit long sur le hamster spleenétique qui tourne frénétiquement dans le cerveau de Jamie Lee. Mention spéciale à la superbe pochette où l’on voit Lee avec un couteau de cuisine en équilibre son front.

Et ce disque? Probablement l’un des meilleurs disques aussi mélancoliques que lumineux qu’il m’ait été donné d’entendre depuis la naissance de LCA. MONEY propose des chansons habitées d’un accablement assumé et qui ne tombent jamais dans le pathos, et ce, grâce au penchant rayonnant de sa musique.

Épique, poignante, prenante, véridique, évitant la surenchère émotive, l’interprétation de Lee frise la perfection, rien de moins. En plus d’être un chanteur imparfait techniquement, mais tellement «habité», Lee est un parolier/poète de haut niveau. Juste avec les titres You Look Like A Sad Painting Of Both Side Of The Sky et Cocaine Christmas And An Alcholic’s New Year, vous pouvez vous imaginer aisément le talent littéraire qui habite le bonhomme. Un écorché vif, un vrai.

Et lorsque Jamie Lee, l’auteur, le chanteur et l’interprète, est en parfaite symbiose avec son groupe, ça donne un magnifique album comme Suicide Songs. Il est préférable de profiter immédiatement de la foudre créative qui a frappé MONEY, car rien nous dit que l’inspiration ne viendra pas qu’à s’essouffler. Même si les thèmes du suicide, du désespoir et du mal de vivre sont abordés avec une franchise déstabilisante (et livrés de manière brutale) les cordes, les cuivres, les harmonies vocales célestes, les guitares folk/rock/shoegaziennes viennent offrir un réconfort aux propos de Lee qui pourraient être perçus comme étant un peu indigestes par le mélomane réfractaire à autant de sincérité.

On est tôt en cette saison musicale qui s’amorce, mais vous pouvez parier que ce disque sera présent dans plusieurs listes de fin d’année. Sans être un pur chef-d’œuvre qui marquera à jamais l’histoire du rock, Suicide Songs est mémorable de par son intensité et dans un univers marketisé comme le nôtre, rares sont les groupes dits «indie rock» à offrir autant. Vous ne pourrez rester insensible devant I Am The Lord (qui remémore un The Verve en version améliorée), le cathartique All My Life, la ballade pianistique, un peu Tom Waits (sans la voix granuleuse du vétéran), Cocaine Christmas And Alcholic’s New Year, la très Spiritualized titrée Night Came ainsi que le folk frémissant Suicide Songs.

S’il y a deux disques dans lesquels vous devez plonger impérativement en ce début 2016, c’est bien le Third Law de Roly Porter et ce petit bijou que représente ce Suicide Songs de MONEY. Les fanatiques de rock britannique à la The Verve/Spiritualized vont être aux oiseaux. Que dire de l’adepte esseulé de Neutral Milk Hotel qui retrouvera un songwriter de la même trempe que Jeff Mangum?

Gros disque.

Ma note: 8,5/10

MONEY
Suicide Songs
Bella Union
44 minutes

http://www.moneybandofficial.com/