norvège Archives - Le Canal Auditif

Critique : Bjørn Torske & Prins Thomas – Square One

Le producteur Bjørn Torske et le DJ Prins Thomas, alias Thomas Moen Hermansen, sont deux vétérans de l’électro norvégien qui font partie de la même scène que les artistes Hans-Peter Lindstrøm, Todd Terje, Röyksopp, et plusieurs autres! Bien qu’ils n’aient pas collaboré depuis plus de vingt ans, Torske et Thomas ont publié Square One en juillet dernier. Les retrouvailles ont généré une sorte de nu-disco rythmé aux percussions tribales, coloré avec du space rock et du post-punk. Le mélange est très réussi, et bien qu’il y ait des passages plus denses, celui-ci reste plutôt discret et atmosphérique.

On U ouvre sur une onde dans les basses fréquences liant un kick et une caisse claire à une basse électrique, le groove est super bon et varie subtilement jusqu’à ce que l’orgue enchaîne les accords et complète la trame post-punk. Le rythme tribal de Arthur succède avec des percussions réverbérées comme dans une caverne, les claviers oscillent et scintillent pour mener à un segment très entrainant. 12 Volt revient au post-punk teinté de rock expérimental et laisse beaucoup d’espace aux traitements et effets sonores, qui la rendent plus planante que les deux premières pistes. K16 del 1 revient à une structure rythmique tribale et des percussions africaines absolument irrésistibles. La boucle électronique prend forme progressivement pour mener à une partie un peu plus sombre menée par un solo de trompette jazz.

Le rythme de Steinrongt est plus lent, plus lourd, avec des percussions qui se déplacent entre le rapprocher et l’éloigner. La boucle se développe sur des effets de filtrage et un petit solo de synthétiseur analogique particulièrement space. Kappe tre accélère le tempo à la batterie, conserve la synthèse sci-fi et ponctue les segments avec le piano. Le rythme se densifie autour du clavier scintillant qui bondit entre les accords, sur un air festif. Arthur’s Return reprend le timbre scintillant de la deuxième piste pour accentuer la partie ambiante de la mélodie. Les sons s’éloignent lentement, s’assoupissant sur leur dernière réverbération.

Square One mélange les thèmes des retrouvailles et du nouveau départ pour créer une atmosphère qui fait taper du pied. La performance semi-improvisée apporte un groove supplémentaire à la partie rythmique, développée intuitivement, et qui joue très bien avec le niveau d’anticipation. Ça fait ressortir une forme jazz dans laquelle la mélodie reste discrète, avec une ligne de basse et quelques accords pour s’orienter. On peut y porter toute son attention en écoute de chambre, mais l’album sert bien mieux de trame de fond aux retrouvailles et discussions animées.

MA NOTE: 7/10

Bjørn Torske & Prins Thomas
Square One
Smalltown Supersound
43 minutes

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Jenny Hval – Blood Bitch

Jenny HvalCette chanteuse et compositrice née en Norvège avait fait paraître l’an dernier un Apocalypse, Girl qui avait attiré l’attention de quelques médias branchés. Chez nous, l’ami LP Labrèche avait somme toute apprécié le plus récent effort de la dame, même si la partie un peu trop expérimentale de la pop de Jenny Hval l’avait quelque peu refroidi. La musique de Hval peut se comparer à celle de Julianna Barwick, Julia Holter, Grouper et autres consorts d’une pop champ gauche de haut niveau. Elle était de retour à la fin du mois de septembre avec une nouvelle œuvre: Blood Bitch.

Et le titre fait foi de tout. L’hémoglobine est le thème central et récurrent de cette création, mais pas le sang de la violence, pas celui qui est largement médiatisé et qui fait croire aux gens que l’on vit dans une société de plus en plus brutale. Hval propose plutôt un traité féministe comme il s’en fait trop peu. Elle aborde de front des sujets peu explorés dans la musique pop contemporaine: menstruations, vampirisme, purification par la saignée, stimulation clitoridienne, etc.

Même si de prime abord le propos peut paraître dérangeant (du moins, pour le mélomane peu familier avec l’univers artistique dit «contemporain»), la musique, elle, se veut vaporeuse et souvent onirique: un véritable baume sur les plaies à vif de Jenny Hval. C’est ce superbe jeu d’équilibriste entre les thématiques provocatrices et cette pop empirique qui fait de ce Blood Bitch une réussite.

Hval brouille les pistes tout en demeurant pertinente, mélodiquement parlant. On pense souvent à Anne Clarke, Kate Bush et même Lana Del Rey. La référence à l’Américaine se révèle dans les moments plus «détachés» de l’album. Pour être franc avec vous, ce disque me réconcilie avec l’électro pop aux accents new wave qui pullule actuellement qui se veut trop souvent consensuel. Hval se différencie de ses semblables à l’aide de rythmes synthétiques enjoués qu’elle conçoit et qui viennent amenuiser le penchant éthéré de son œuvre. Avec Blood Bitch, Hval a trouvé la parfaite harmonie entre expérimentations et pop intelligible… même si j’aime beaucoup lorsqu’elle brouille les pistes comme dans l’étrange The Plague; un morceau où on a l’impression qu’un auditeur tente de syntoniser sans succès une station radiophonique. Assez déstabilisant et anxiogène.

Parmi les autres pièces qui sont venues m’émouvoir, j’ai adoré la performance vocale de Hval, aussi étonnante que précise, entendue dans Secret Touch. Le refrain discret dans Female Vampire fait aussi sa place au fil des auditions et j’ai pensé un peu à Björk dans Conceptual Romance. Bien entendu, ce Blood Bitch s’écoute d’un seul trait pour en apprécier sa pleine substance.

Le nouveau disque de Jenny Hval est aussi virulent que magnifique, tout aussi brillant qu’impétueux. Tout au long de l’écoute, j’ai ressenti toute la détermination de l’artiste d’en découdre avec le paternalisme machiste et le conservatisme ambiant tout en proposant un emballage sonore ingénieux aux antipodes du monde marketisé dans lequel on vit. Pas de doute, c’est le meilleur disque Jenny Hval.

Ma note: 8/10

Jenny Hval
Blood Bitch
Sacred Bones Record
37 minutes

http://jennyhval.com/

Trentemoller – Fixion

TrentmollerLe compositeur danois Anders Trentemøller a fait d’abord dans la techno nordique avec son excellent premier album The Last Resort (2006). Into the Great Wide Yonder (2010) et les passages de guitare trémolo rockabilly élargissait la palette sonore avec des bons et moins bons résultats. Lost (2013) conservait une part de rock américain tout en commençant à faire un lien avec le post-punk et le dark wave. Fixion (2016) complète ce virage en proposant six pistes qui ressuscitent l’époque avec une fidélité de niveau pastiche. Les six autres pièces donnent heureusement une très bonne idée où est rendue la sonorité de Trentemøller.

One Eye Open ouvre Fixion comme s’il ouvrait Disintegration; la voix de Marie Fisker nous ramène sur le bon album, mais le lien revient un peu plus tard lorsque les échantillons de carillon de Plainsong passent à l’envers durant le bridge; petit détail. Never Fade continue dans la même direction avec la basse jouée façon Gallup/Hook, l’épaisse couche de synth et la guitare rythmique. Sinus retourne aux sources électroniques en oscillant chaleureusement; l’atmosphère nordique à laquelle on s’attendait s’installe enfin. Ce n’était qu’un aperçu, la courte River In Me nous fait retomber dans le pastiche avec Jehnny Beth (Savages) à la voix, le rythme au xylophone et tout.

Phoenicia reprend là où Sinus nous a laissé, et fait monter le volume avec son ronronnement et une finale magnifique soutenue par la batterie swing. Marie Fisker revient sur Redefine, première pièce qui équilibre mieux la source d’inspiration avec l’identité du compositeur et qui donne du sens au virage post-punk. Le rythme dancehall de My Conviction apporte une nouvelle teinte très réussie, avec Fisker à la voix, et une superbe montée en intensité. L’instrumental November revient au dark wave et aux grands espaces nordiques; les oreilles font de la randonnée sonore.

Spinning se démarque avec sa démarche à la The Dead of Night, ses percussions réanimées de Construction Time Again, et Marie Fisker qui offre une performance dramatique réussie. Circuits assure la suite avec beaucoup d’énergie, un bon beat techno et des sons synthétiques abrasifs. Jehnny Beth revient sur Complicated, dont la ligne de basse mélange celle de Transmission et A Forest, ni vu ni connu. Lisbet Fritze chante sur Where The Shadows Fall, conclusion presque new age dont les strates de synth se perdent dans la réverbération.

Fixion est un album à deux faces (ahah!). La première rend hommage à une période du rock qui va du post-punk au dark wave. Tous les disciples de Joy Division et The Cure devraient assurément ressentir l’effet pastiche qui en ressort. La deuxième nous rappelle que Trentemøller a créé son identité sonore il y a plus de dix ans, et que celle-ci a évolué en une maîtrise totale de la matière synthétique. En fait les pistes électros sont si bien réussies qu’on se demande un peu pourquoi il a consacré autant d’espace à son hommage.

MA NOTE: 7/10

Trentemoller
Fixion
In My Room
56 minutes

http://www.trentemoller.com

André Bratten – Gode

Andre BrattenGode. On pense d’abord à Dieu, peut-être à un «sex toy». Mais non, ce n’est pas la raison pour laquelle le producteur norvégien André Bratten a intitulé son deuxième album ainsi. «Gode» en norvégien est un mot polysémique, et peut signifier «privilège» ou encore un instrument agraire des années 1900 (en plus de vouloir dire «bon»). Bratten a donc voulu faire le lien entre l’état privilégié de la société norvégienne actuelle et la précarité de la vie agraire des Norvégiens du début du vingtième siècle. De l’écoute de Gode se dégage une grande noirceur, une nostalgie aussi, et beaucoup de beauté.

André Bratten est un producteur d’Oslo qui s’est fait connaître avec la pièce Aegis de son premier album Be A Man You Ant en 2013. Depuis, Bratten a fait paraître quelques EP, dont le remarqué Math IliumIon en juin 2015. Par rapport à ses efforts précédents qui étaient assez dansants, Gode se situe plutôt dans l’introspectif et dans l’ambiant. D’ailleurs, à propos de son disque, le producteur écrit: «Gode is the record I always wanted to make, its where I feel at home and where I can be myself musically» (Gode est le disque que j’ai toujours voulu faire, il est celui qui me fait me sentir à la maison et où je peux être moi-même musicalement). Les synthétiseurs laissent leur place aux pianos préparés, violons, voix, bobines et échantillonnages maison. On se retrouve parfois en territoire techno, parfois en house ou même en néoclassique.

Intro/Cave offre une entrée en matière très douce et agréable, avec la voix de Bratten qui se fait instrument plus que porteur de paroles. Le rythme augmente à la troisième pièce, Philistine, la seule qui pourrait amener sur une piste de danse. Elle est probablement celle qui ressemble le plus aux œuvres précédentes d’André Bratten.

Bivouac commence de façon très expérimentale et se rapproche plus de la musique contemporaine que de l’électro jusqu’à la moitié de la troisième minute, où on revient vers une structure plus habituelle de la musique techno.

Un des moments forts de l’album se trouve dans le duo avec sa compatriote Susanne Sundfør pour Cascade Of Events, une pièce où les basses fréquences contrastent avec la voix fluette de Sundfør, le tout dans une rythmique industrielle.

À mi-parcours, un interlude de 1 minute 11 secondes intitulées Ins. met en scène des violons à la manière d’une lecture sur gramophone détraqué. Dans Space Between Left & Right, on entend des coups de feu, de l’agressivité et ensuite de la sensualité. La pièce la moins intéressante de l’album? La pièce titre malheureusement, assez convenue. Zero témoigne d’une noirceur totale, elle dégage quelque chose de glacial, mais d’obnubilant à la fois. Gode finit sur une pièce de piano qui reprend le titre de son dernier EP. Plus on approche de la fin et plus l’écho se fait prononcer sur la mélodie, terminant le tout dans un grand mélange sonore.

Tout au long de Gode, on ressent qu’André Bratten a un passé de technicien de son et de compositeur pour le théâtre. Un effort particulier est mis sur la balance des sons, sur les crescendos, sur l’émotion et la narrativité. L’album progresse de façon cohérente, sans avoir de temps mort, mais sans coup d’éclat non plus. Plusieurs écoutes permettent de dégager toute la finesse des arrangements. À garder proche des oreilles.

Ma note: 7,5/10

André Bratten
Gode
Smalltown Supersound
54 minutes

https://www.facebook.com/AndreBratten/