Mute Records Archives - Le Canal Auditif

Critique : Laibach – Also Sprach Zarathustra

Le projet slovène Laibach est un des rares groupes de musique industrielle des années 80 qui continuent à produire des albums tout aussi intéressants artistiquement parlant. Et ce, bien qu’ils ne soient pas tout à fait mis en marché pour le grand public. Leurs premiers albums mélangeaient des rythmes militaires et EBM avec des mélodies orchestrales synthétiques, des échantillons de citations politiques et la voix grave de Milan Fras, l’homme au bonnet vintage (de mineur slovène du 19e siècle). À tout cela s’ajoutait une esthétique inspirée du réalisme socialiste et du nazisme, avec une approche satirique qui servait à critiquer le totalitarisme à l’européenne, entre autres avec des pastiches épiques comme Geburt einer Nation (One Nation de Queen) ou Opus Dei (Live is life de Opus).

Après avoir fait du dance/rap et du rock/métal dans les années 90, Laibach est revenu à l’électro industriel dans la décennie suivante avec une production plus claire dans le genre de Tanz Mit Laibach (2003) et The Whistleblowers (2014). Leur neuvième album paru en juillet dernier, Also Sprach Zarathustra, est une réinterprétation de leur trame sonore composée pour une pièce de théâtre slovène inspirée par le livre de Nietzsche. L’atmosphère générale est particulièrement ténébreuse, comme emprisonnée dans une mine désaffectée à mille mètres sous terre.

Vor Sonnen-Untergang ouvre de façon néo-classique en enchaînant quelques accords mélangeant la mélancolie et la solennité. Le début de Ein Untergang laisse le silence respirer, entrecoupé d’abord par des percussions réverbérées, ensuite par des accords légèrement dissonants flottant au-dessus de la gravité vocale de Milan Fras. Les glissandos et les frottements font bouger la mélodie comme si elle suivait la houle à la surface de la mer. Die Unschuld I accentue la forme militaire du rythme jusqu’à ce qu’un mouvement bouge d’un accord à l’autre, passant de l’épique au tragique en laissant un frisson de plaisir au passage. Ein Verkündiger établit le rythme à partir d’un kick installé en enfer, les percussions saturées ponctuent comme un souffle difficile à travers lequel Fras nous guide vers le bain de lave. Le démon de la mine est réveillé, les couteaux de cuisine annoncent le repas.

Le rythme coupant de Von Gipfel zu Gipfel donne suite avec le même niveau d’intensité sur lequel une deuxième ligne rythmique plus complexe joue avec les contretemps. Le travail de spatialisation est superbe, caverneux, claustrophobe, et mène à une mélodie dense dont les accords glissent sur eux-mêmes jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un effet d’acouphène. Das Glück se déploie à travers sur une respiration canine ponctuée de mastication et déglutination, encadrée solidement par des battements percussifs clairs et une basse itérative bourdonnante. Das Nachtlied I et II reprend les impacts lourds aux percussions avec glissandos fondants aux cordes et voix ténébreuse comme annonceur de la charcuterie sonore à venir. La forme expérimentale enroulée en boucle s’évapore par la suite pour laisser la place à la deuxième partie, plus machinale, voire une chaine de montage déréglée en rythme tribal.

Die Unschuld II ouvre sur le même thème que la première partie, cette fois-ci avec un effet itératif dans le rythme. Le battement de cœur aux percussions supporte Fras à la voix, dont le couplet mène au segment épique de glissandos entre accords, éclairés par les notes scintillantes dans les fréquences aiguës. Le rythme de Als Geist ouvre sur des textures de canalisation souterraine, continuant lentement tout en réverbération jusqu’à ce que Fras nous ramène à proximité, et ajoute un peu de compagnies à l’effet de rampement. Vor Sonnen-Aufgang reprend la fin de la pièce d’ouverture pour lui donner un second souffle, entre les accords joués par l’orchestre, le scintillement des notes synthétiques et la performance vocale de Mina Spiler. Von den drei Verwandlungen tourne en boucle à partir d’un accord qui revient sur lui-même, les harmoniques s’accumulent jusqu’à ce que la masse s’approche du bruit blanc pour finalement terminer en amalgame chaotique de dissonances et consonances.

Après une révision quand même attentive de la discographie de Laibach, Also Sprach Zarathustra me semble être celui qui est le moins humoristique et le plus atmosphérique de tous. Le contexte de création leur a permis de jouer davantage avec le niveau de silence et l’espace qui y est consacré. Ça a créé un contraste très satisfaisant avec les percussions et la voix, la pesanteur des éléments s’en trouve parfois déjouée et on a l’impression de léviter pendant un contretemps, jusqu’à ce que le kick suivant nous ramène au sol comme un marteau piqueur au ralenti.

MA NOTE: 7,5/10

Laibach
Also Sprach Zarathustra
Mute
53 minutes

Site Web

Critique : Liars – TFCF

Depuis l’aventure difficile de son deuxième album, Liars a la grande qualité d’obéir à son inspiration et de s’autoriser à essayer toutes les idées, du sublime au ridicule. Le groupe mené depuis le départ par Angus Andrew a su bâtir une identité particulière, reconnaissable par des rythmes agressifs et hoquetant et par la juxtaposition d’angoisse déroutante et de sentimentalité désarmante.

Le groupe a été un quatuor le temps d’un album, puis un trio pendant les six suivants, dont le plus récent Mess en 2014, que j’avais jugé sévèrement dans les pages du Canal. Comme pour confirmer que Mess était la fin d’une époque, le groupe vite s’est fractionné. Le batteur Julian Gross est parti peu de temps après le lancement de Mess, puis cette année, Angus Andrew a perdu son collègue de longue date Andrew Hemphill aux mains des raisons habituelles à leur âge : priorités familiales et manque général d’inspiration.

La vie d’Angus Andrew a elle aussi été chamboulée par des changements : il est rentré vivre dans son Australie natale pour passer du temps avec son père mourant, il a eu lui aussi un enfant, et il s’est établi dans la nature sauvage, dans une maison sans eau courante. Malgré tout, il choisit de faire durer le nom Liars et de composer et enregistrer ce nouvel album seul. Si le passé de Liars nous garantit une chose, c’est qu’Andrew tentera de se réinventer en abordant ses idées sans peur, advienne que pourra. Et c’est bien ce qui se passe; reste à voir cependant qui voudra s’y soumettre en tant qu’auditeur.

TFCF représente très bien la nouvelle réalité d’Andrew : un artiste dont la vie a été bousculée, et qui se retrouve pour la première fois seule dans son processus créatif, sans partenaire sur qui faire rebondir ses idées. D’où l’image choisie en guise de pochette : Angus Andrew en mariée, s’épousant lui-même. C’est brave, mais reste que le travail de filtrage qui s’opère dans une collaboration était très bénéfique à Liars, et l’enlever de l’équation a des effets ravageurs.

Même les moments où Andrew semble tenir une idée prometteuse, et il y a plusieurs moments du genre sur l’album, des maladresses viennent faire des éclaboussures malsaines. Tout finit par avoir l’air d’un brouillon, d’une idée lancée en l’air sans souci de la faire durer, voire de parodies d’idées saugrenues, du flamenco à la power-pop.

On peut choisir d’y entendre une représentation fidèle de ce qu’Andrew traverse : la solitude, le regret, la confusion. C’est artistiquement valable, mais pas plus écoutable. Et si Liars demeure un projet solo par la suite, il faut bien qu’Andrew passe par une phase d’apprentissage et d’expérimentation seul. On attend donc d’entendre la suite avant de baisser les bras, mais on ne reviendra pas de sitôt à TFCF.

Ma note: 5/10

Liars
TFCF
Mute Records
38 minutes

Site Web