Mute Records Archives - Le Canal Auditif

Critique : Ben Frost – The Centre Cannot Hold

Une collaboration entre Ben Frost et Steve Albini? Pincez-moi, quelqu’un! Si Ben Frost avait l’intention de faire tendre l’oreille de la presse musicale en préparant cet album, il aurait difficilement pu trouver mieux qu’en engageant le misanthrope de Chicago, le réalisateur d’albums qu’il ne faut surtout pas appeler un réalisateur d’albums.

La dernière fois que j’avais entendu parler de quoi que ce soit entre Albini et un musicien électronique contemporain, c’était la fâcheuse, mais comique histoire avec Powell. La réaction méprisante d’Albini à une demande d’autorisation d’échantillonnage a curieusement profité au message anticonformiste de Powell, mais ça ne laissait pas croire pour autant que quelqu’un arriverait un jour à convaincre Albini de prêter son expertise à un projet électronique.

Arrive donc ce nouveau projet de Ben Frost, Australien d’origine établi à Reykjavik et figure majeure de la scène noise et ambient mondiale. L’artiste annonce par communiqué de presse que l’album tient en deux concepts : 1) un exercice de minimalisme visant à exprimer diverses intensités d’un seul ton de bleu, 2) l’idée d’une pièce musicale existante non pas l’espace en général, mais un espace spécifique.

Pour le premier concept, je vais croire Frost sur parole. Les sonorités entendues pourraient bien être bleues. Tant que ça l’inspire, c’est vraiment tout ce qui compte.

Le deuxième concept, celui de sons dans un espace spécifique, est beaucoup plus concret, plus facile à identifier, et nettement dans les cordes d’Albini. En faisant appel à un technicien reconnu pour la qualité de ses prises de son nous donnant l’impression de nous trouver dans la pièce où la musique est produite, Ben Frost incite l’auditeur à porter attention aux échos, aux réverbérations et au positionnement dans l’espace. Les différentes sources sonores ont été envoyées vers divers amplis et haut-parleurs, captées par microphones et immortalisées sur ruban, dans la méthode habituelle du rock.

Point de vue musical, Frost pousse l’exécution plus loin qu’il ne le fait généralement, optant pour des tons rugueux et acidulés la plupart du temps, même dans les passages plus éthérés. Ce qui se démarque pour cet album si on le compare à ses précédents, c’est la façon abrupte qu’ont parfois les bruits de s’enchaîner et de s’interrompre, comme si Frost avait connu des petites difficultés techniques, mais avait choisi de garder ces accidents pour leur élément de surprise. C’est un autre bon album de Frost, une autre intéressante excursion bruyante de sa part, enregistrée d’une façon qui lui sied. Et il vient ajouter une facette surprenante au prestigieux parcours d’Albini.

Ma note: 7/10

Ben Frost
The Center Cannot Hold
Mute
50 minutes

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Critique : Fever Ray – Plunge

En 2009, Karin Dreijer a lancé un premier album sous le pseudonyme de Fever Ray. La moitié du groupe The Knife avait composé la musique alors que la formation était en pause. Rapidement, un engouement s’est formé autour du projet, plusieurs chansons se retrouvant dans des émissions télévisuelles et des films. Une scène magnifique de Les amours imaginaires de Xavier Dolan était rythmée par Keep the Streets Empty for Me tout comme If I Had a Heart dans Lawrence Anyways. Le style minimaliste de Fever Ray se collant à merveille à la cinématographie.

En surprise, Dreijer a lancé Plunge, son deuxième album, le vendredi 27 octobre. Celui-ci arrive une semaine après la sortie du simple To the Moon and Back. On retrouve sur Plunge des trames minimalistes comme sur le précédent. Par contre, c’est plus rythmé et un peu plus fourni. On retrouve moins de trames qui se rapprochent de la transe, troquées pour des mélodies pop. Celles-ci ne sont pas pour autant anodines. Fever Ray transcende la pop pour faire un objet d’art plus obscur et campé dans des zones grises où tout est permis.

Les textes sont une fois de plus tournés en majorité vers les relations amoureuses et intimes. Dreijer conserve l’ambiguïté des genres qu’on retrouve chez The Knife. Le climax de la chanson To the Moon and Back est un bon exemple avec ses paroles crues :

First I take you then you take me
Breathe some life into a fantasy
Your lips, warm and fuzzy
I want to ram my fingers up your pussy
— To the Moon and Back

Musicalement, Fever Ray continue de s’aventurer dans des zones marginales où le staccato occupe une grande place. Dès les premières notes Wanna Sip qui ouvre l’album, on retrouve ces rythmes hachurés si caractéristiques du projet. Certaines pièces retombent un peu dans l’univers sonore du précédent opus, notamment la lente et progressive Falling. Andersson trouve constamment des manières de chanter qui installe un effet d’étrangeté. En variant sa voix et ses intonations, on a l’impression d’écouter un spectre légèrement inquiétant.

Lorsqu’il est question de chansons qui se collent un plus à de la pop, on compte A Part of Us qui est mélodieuse à souhait. Encore une fois, on ne parle pas d’une pop pure. Ce ne sont que les mélodies qui le sont. Un peu à la manière de Grimes sur Visions. Red Trails pour sa part offre une tournure originale au son de Fever Ray. L’air est facile d’approche alors que musicalement, une boîte de rythme et un violon font le travail. C’est totalement convaincant.

Fever Ray a peut-être mis 8 ans à lancer un nouvel album, mais elle réussit sa rentrée. Non seulement, elle conserve les aspects qu’on aimait du premier album, mais elle pousse plus loin la facture en essayant de nouvelles avenues. C’est fait avec bon goût et audace. C’est un album qui mérite le détour.

Ma note: 8/10

Fever Ray
Plunge
Mute Records
48 minutes

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Critique : Laibach – Also Sprach Zarathustra

Le projet slovène Laibach est un des rares groupes de musique industrielle des années 80 qui continuent à produire des albums tout aussi intéressants artistiquement parlant. Et ce, bien qu’ils ne soient pas tout à fait mis en marché pour le grand public. Leurs premiers albums mélangeaient des rythmes militaires et EBM avec des mélodies orchestrales synthétiques, des échantillons de citations politiques et la voix grave de Milan Fras, l’homme au bonnet vintage (de mineur slovène du 19e siècle). À tout cela s’ajoutait une esthétique inspirée du réalisme socialiste et du nazisme, avec une approche satirique qui servait à critiquer le totalitarisme à l’européenne, entre autres avec des pastiches épiques comme Geburt einer Nation (One Nation de Queen) ou Opus Dei (Live is life de Opus).

Après avoir fait du dance/rap et du rock/métal dans les années 90, Laibach est revenu à l’électro industriel dans la décennie suivante avec une production plus claire dans le genre de Tanz Mit Laibach (2003) et The Whistleblowers (2014). Leur neuvième album paru en juillet dernier, Also Sprach Zarathustra, est une réinterprétation de leur trame sonore composée pour une pièce de théâtre slovène inspirée par le livre de Nietzsche. L’atmosphère générale est particulièrement ténébreuse, comme emprisonnée dans une mine désaffectée à mille mètres sous terre.

Vor Sonnen-Untergang ouvre de façon néo-classique en enchaînant quelques accords mélangeant la mélancolie et la solennité. Le début de Ein Untergang laisse le silence respirer, entrecoupé d’abord par des percussions réverbérées, ensuite par des accords légèrement dissonants flottant au-dessus de la gravité vocale de Milan Fras. Les glissandos et les frottements font bouger la mélodie comme si elle suivait la houle à la surface de la mer. Die Unschuld I accentue la forme militaire du rythme jusqu’à ce qu’un mouvement bouge d’un accord à l’autre, passant de l’épique au tragique en laissant un frisson de plaisir au passage. Ein Verkündiger établit le rythme à partir d’un kick installé en enfer, les percussions saturées ponctuent comme un souffle difficile à travers lequel Fras nous guide vers le bain de lave. Le démon de la mine est réveillé, les couteaux de cuisine annoncent le repas.

Le rythme coupant de Von Gipfel zu Gipfel donne suite avec le même niveau d’intensité sur lequel une deuxième ligne rythmique plus complexe joue avec les contretemps. Le travail de spatialisation est superbe, caverneux, claustrophobe, et mène à une mélodie dense dont les accords glissent sur eux-mêmes jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un effet d’acouphène. Das Glück se déploie à travers sur une respiration canine ponctuée de mastication et déglutination, encadrée solidement par des battements percussifs clairs et une basse itérative bourdonnante. Das Nachtlied I et II reprend les impacts lourds aux percussions avec glissandos fondants aux cordes et voix ténébreuse comme annonceur de la charcuterie sonore à venir. La forme expérimentale enroulée en boucle s’évapore par la suite pour laisser la place à la deuxième partie, plus machinale, voire une chaine de montage déréglée en rythme tribal.

Die Unschuld II ouvre sur le même thème que la première partie, cette fois-ci avec un effet itératif dans le rythme. Le battement de cœur aux percussions supporte Fras à la voix, dont le couplet mène au segment épique de glissandos entre accords, éclairés par les notes scintillantes dans les fréquences aiguës. Le rythme de Als Geist ouvre sur des textures de canalisation souterraine, continuant lentement tout en réverbération jusqu’à ce que Fras nous ramène à proximité, et ajoute un peu de compagnies à l’effet de rampement. Vor Sonnen-Aufgang reprend la fin de la pièce d’ouverture pour lui donner un second souffle, entre les accords joués par l’orchestre, le scintillement des notes synthétiques et la performance vocale de Mina Spiler. Von den drei Verwandlungen tourne en boucle à partir d’un accord qui revient sur lui-même, les harmoniques s’accumulent jusqu’à ce que la masse s’approche du bruit blanc pour finalement terminer en amalgame chaotique de dissonances et consonances.

Après une révision quand même attentive de la discographie de Laibach, Also Sprach Zarathustra me semble être celui qui est le moins humoristique et le plus atmosphérique de tous. Le contexte de création leur a permis de jouer davantage avec le niveau de silence et l’espace qui y est consacré. Ça a créé un contraste très satisfaisant avec les percussions et la voix, la pesanteur des éléments s’en trouve parfois déjouée et on a l’impression de léviter pendant un contretemps, jusqu’à ce que le kick suivant nous ramène au sol comme un marteau piqueur au ralenti.

MA NOTE: 7,5/10

Laibach
Also Sprach Zarathustra
Mute
53 minutes

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Critique : Liars – TFCF

Depuis l’aventure difficile de son deuxième album, Liars a la grande qualité d’obéir à son inspiration et de s’autoriser à essayer toutes les idées, du sublime au ridicule. Le groupe mené depuis le départ par Angus Andrew a su bâtir une identité particulière, reconnaissable par des rythmes agressifs et hoquetant et par la juxtaposition d’angoisse déroutante et de sentimentalité désarmante.

Le groupe a été un quatuor le temps d’un album, puis un trio pendant les six suivants, dont le plus récent Mess en 2014, que j’avais jugé sévèrement dans les pages du Canal. Comme pour confirmer que Mess était la fin d’une époque, le groupe vite s’est fractionné. Le batteur Julian Gross est parti peu de temps après le lancement de Mess, puis cette année, Angus Andrew a perdu son collègue de longue date Andrew Hemphill aux mains des raisons habituelles à leur âge : priorités familiales et manque général d’inspiration.

La vie d’Angus Andrew a elle aussi été chamboulée par des changements : il est rentré vivre dans son Australie natale pour passer du temps avec son père mourant, il a eu lui aussi un enfant, et il s’est établi dans la nature sauvage, dans une maison sans eau courante. Malgré tout, il choisit de faire durer le nom Liars et de composer et enregistrer ce nouvel album seul. Si le passé de Liars nous garantit une chose, c’est qu’Andrew tentera de se réinventer en abordant ses idées sans peur, advienne que pourra. Et c’est bien ce qui se passe; reste à voir cependant qui voudra s’y soumettre en tant qu’auditeur.

TFCF représente très bien la nouvelle réalité d’Andrew : un artiste dont la vie a été bousculée, et qui se retrouve pour la première fois seule dans son processus créatif, sans partenaire sur qui faire rebondir ses idées. D’où l’image choisie en guise de pochette : Angus Andrew en mariée, s’épousant lui-même. C’est brave, mais reste que le travail de filtrage qui s’opère dans une collaboration était très bénéfique à Liars, et l’enlever de l’équation a des effets ravageurs.

Même les moments où Andrew semble tenir une idée prometteuse, et il y a plusieurs moments du genre sur l’album, des maladresses viennent faire des éclaboussures malsaines. Tout finit par avoir l’air d’un brouillon, d’une idée lancée en l’air sans souci de la faire durer, voire de parodies d’idées saugrenues, du flamenco à la power-pop.

On peut choisir d’y entendre une représentation fidèle de ce qu’Andrew traverse : la solitude, le regret, la confusion. C’est artistiquement valable, mais pas plus écoutable. Et si Liars demeure un projet solo par la suite, il faut bien qu’Andrew passe par une phase d’apprentissage et d’expérimentation seul. On attend donc d’entendre la suite avant de baisser les bras, mais on ne reviendra pas de sitôt à TFCF.

Ma note: 5/10

Liars
TFCF
Mute Records
38 minutes

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