montréal Archives - Le Canal Auditif

Critique : Ouri – Superficial

La DJ Ouri lance son premier album intitulé Superficial. Celle qui collabore régulièrement avec CRi est l’une des rares productrices de musique électronique. Ce milieu dominé par les hommes encore aujourd’hui commence à faire une place aux jeunes femmes qui ont une approche différente. La Montréalaise le démontre avec panache sur ce premier opus.

Contrairement à son titre, Superficial ne fait pas qu’effleurer la surface. Ouri nous livre 8 pièces qui suintent la sensualité, particulièrement lorsqu’Odile Myrtil se met de la partie et prête sa voix. Left Me est une ode qui évoque les coins sombres, illuminés de rouge où les corps se frôlent, lorsque les lèvres se rapprochent graduellement avant connecter dans un moment de suprême lascivité. C’est un sentiment qui est omniprésent sur Superficial.

Ouri nous livre tout de même des pièces un peu plus agressives, qui rappellent celle de son EP Maze paru en mai 2015. En tête de file, on retrouve la rythmée Jungle qui donnent envie de prendre le plancher de danse d’assaut avec sa trame qui gagne en puissance au fur et à mesure que les secondes s’égrènent. Un sentiment qui se transporte dans la suivante, Distracted When You’re Dancing qui joue sur une grande présence de claviers, et un habillage moins obscur que dans les autres pièces. Cette fois, les sons transpirent la lumière et l’énergie.

En fait, ce sentiment soudain de lumière et d’entrain se perpétue pendant quelques chansons pour nous mener à Iddun qui fait un peu le pont entre les compositions lascives et les pièces plus dansantes de Superficial. C’est un des traits plaisants du travail d’Ouri. La jeune femme nous fait vivre un voyage à travers ses compositions qui nous plongent tour à tour dans différents univers et inspire différents sentiments. Il y a de petits défauts, parfois des momentums qui se perdent par le changement de direction d’une pièce, mais ça reste quelques petits moments qu’on oublie rapidement.

Tout ça pour dire que Superficial d’Ouri est très bien réussi. La jeune compositrice démontre son savoir-faire pour la première fois et ça se tient bien d’un bout à l’autre de la galette. On est bien content d’avoir enfin un premier album complet de celle-ci à se mettre sous la dent. Les amateurs de musique électronique sensuelle et d’IDM trouveront chez Ouri une nouvelle voix rafraîchissante.

Ma note: 7,5/10

Ouri
Superficial
Make It Rain Records
36 minutes

https://www.facebook.com/ourimusic/

Critique : Look Sacré – Maison-piège

Au début de mois d’avril, Look Sacré lançait son premier album. La formation avait déjà plusieurs EP d’explorations derrière eux sans compter que la famille s’est élargie entre temps. Le projet que Simon Malouin a fondé compte maintenant sur l’apport de Louis Viens à la batterie, Pier-Luc Lussier à la basse, John Andrew à la guitare et les claviers ainsi que le réalisateur Benoît Parent qui a ajouté quelques voix et des synthétiseurs en plus de son travaille derrière la console. Look Sacré fait de la musique aussi bruyante que marginale. Ils nous offrent des trames aux sonorités occultes, aux guitares violentes et aux voix perdues dans la réverbération.

Maison-piège est un album qui met de l’avant ce que la bande à Malouin fait de mieux, du rock obscur et aventureux. Ce n’est pas une écoute nécessairement facile et ça prend quelque temps à trouver ses repères à travers le trip que nous propose Look Sacré. Mais une fois qu’on a réussi à embarquer dans la marée de distorsion bruyante que nous envoie la bande, on découvre un univers rempli de nuances et de subtilités.

WOB est l’un des exemples de pièces plus obscures qui peuplent Maison-piège. Des chansons qui possèdent un univers consistant et épais. Pendant que la section rythmique tient la cadence, la guitare se fait bruyante, les effets de claviers et de voix nous entraînent dans un univers cauchemardesque où les esprits semblent se réveiller. Bref, c’est un peu comme Number 9 des Beatles, t’écoutes pas ça à minuit, les lumières fermées avec des chandelles sous peine de voir tes colocs appeler la police parce qu’ils pensent que t’es sur le bord de faire un sacrifice humain en l’honneur de Satan.

N’allez pas croire que l’obscurité règne en maître sur Maison-piège pour autant. Look Sacré nous envoie quelques pièces un peu plus mélodieuses comme Ratons. Ce n’est pas pour autant un air banal, il est plus aisé pour les oreilles, mais est hachuré et fait souvent place à des moments de guitares stridentes plongées dans une bonne marre d’effets. Il est tout de même difficile de classer Look Sacré, car leur approche au rock, même s’il porte les stigmates d’influences diverses de la scène noise rock, n’a pas non plus une filière claire. C’est un mélange d’influences qui passent de Malajube à Swans en passant par Metz.

Bref, c’est un très bon premier album pour Look Sacré. Les fans de noise rock ne peuvent passer à côté de ce premier album dense et relativement court en durée. Une demi-heure bien compacte pendant laquelle le bruit est maître.

Ma note: 7,5/10

Look Sacré
Maison-piège
Indépendant
30 minutes

https://looksacre.bandcamp.com/album/maison-pi-ge

Critique : She-Devils – She-Devils

L’arrivée tant attendue du beau temps amène son lot de questionnements. Quel type de grillades pour le barbecue? Terrasse au centre-ville ou party sur le balcon? Et surtout, quelle musique amener à la plage? Ça tombe bien puisque le duo She-Devils semble avoir concocté l’album parfait pour y répondre, avec des grooves yé-yé et des refrains espiègles qu’il fera bon fredonner cet été, un verre à la main.

Composé de la chanteuse Audrey-Ann Boucher et de l’instrumentiste Kyle Jukka, She-Devils suscite le buzz depuis la sortie remarquée d’un EP de quatre titres au début de l’année dernière. Lancé sous l’étiquette Secretly Canadian, le premier album complet du duo montréalais poursuit dans la même veine, avec des chansons plutôt simples qui combinent avec brio la pop bonbon et les arrangements psychédéliques, truffés de sons inventifs et colorés. On pense bien sûr à des groupes comme Best Coast ou Alvvays pour les mélodies très inspirées des années 60, mais il y a aussi un petit côté franchouillard (pensons à Françoise Hardy) dans tout ça.

Il suffit d’écouter le refrain atypique de la chanson Come (qui figurait sur l’EP lancé en janvier 2016 et qui ouvre les hostilités ici) pour comprendre que Boucher et Jukka ne suivent aucune règle. Certes, ils ne réinventent rien et s’abreuvent à toutes sortes d’influences. On entend un peu de Nancy Sinatra dans cette voix à la fois franche et fragile de Boucher, un peu de Madonna dans ces grooves dansants et clinquants, un peu de Beach Boys dans ces riffs aquatiques qui donnent le goût de glisser sur les vagues… Mais ça reste d’une sincérité désarmante et rafraîchissante.

Cette insouciance vient peut-être du caractère autodidacte du duo. En effet, Audrey-Ann Boucher a confié qu’elle n’avait jamais chanté ou même joué d’un instrument avant de former She-Devils. Son approche créative témoigne d’ailleurs d’une quête de liberté qui s’exprime autant dans son chant langoureux que dans ses textes, qui semblent sortir tout droit de son subconscient, comme dans la jolie ballade Never Let Me Go, où elle raconte :

« There’s a place where we can go
Right here if you let me take you in
I know that this is for real
I saw the look in your eyes ».
– Never Let Me Go

Même si l’esthétique demeure rétro, la production, elle, se veut résolument moderne, que ce soit dans les synthés luxuriants sur Blooming ou cette guitare calypso à la Mac DeMarco qui accompagne un titre comme How Do You Feel. Dans l’ensemble, le côté pop l’emporte sur l’approche lo-fi, malgré les efforts du duo pour que ça sonne sale (le grésillement d’un vieux 33 tours sur Darling, par exemple.) C’est un peu enfantin par moments, comme si l’on était transporté dans un dessin animé un peu déjanté. Ça tient peut-être de la facture visuelle du duo, inspirée du cinéma de John Waters et de Quentin Tarantino, et qui transparaît dans ses vidéos.

Certes, on aurait parfois aimé quelque chose d’un peu plus grinçant ou insolent. Après tout, la démarche de She-Devils (le côté DIY, l’influence des années 60, les textes un peu irrévérencieux) se rapproche de l’esthétique punk, mais il n’en reste pas grand-chose au final dans la musique elle-même. C’est léger, doucement acidulé, comme une bonne bière Gose qu’on dégusterait sur une terrasse…

Ma note: 7,5/10

She-Devils
She-Devils
Secretly Canadian
37 minutes

https://www.shedevilsinc.com/

Critique : We Are Monroe – White Lights

On va se le dire, les belles années de l’indie-rock sont bel et bien passées. Dans les années 2000, les Interpol, The National, Walkmen et Broken Social Scene ont balisé pour de bon un genre qui serait par la suite copié en abondance. Les groupes mièvres sans personnalité se succèdent reprenant sans originalité ce que les grands avaient proposé. Certaines formations osent encore essayer de pousser le genre plus loin et We Are Monroe est un de ceux-là.

White Lights est le premier album du groupe montréalais. Le quatuor offre un indie-rock qui emprunte des éléments au dance-punk. Le résultat est des chansons très entraînantes débordant d’une énergie contagieuse et qui donne autant envie de « headbanger » que de se faire aller les hanches jusqu’au petit matin. We Are Monroe, offre onze chansons mélodieuses, rock qui sans révolutionner le genre, satisfait pleinement les oreilles.

Dès Midnight Cruiser, on comprend que le quatuor a écouté Interpol à profusion. De la voix du chanteur Pat Gomes qui est capable de jouer dans les mêmes basses et qui navigue dans les mêmes maniérismes vocaux. Par contre, la formation est un peu plus excitée que la bande de Paul Banks quand il s’agit de riffs. We Are Monroe rentre souvent la pédale dans le fond. Sur Mind Games, la suivante, les riffs sont aussi efficaces que dynamiques. C’est facile de s’abandonner à la haute dose d’énergie que nous propose la formation montréalaise.

Ils sont tout de même capables de nuance comme le démontre habilement Strange Condition. No Vacation Land fait aussi belle figure avec ses rythmes rock’n’roll qui oscille entre noise rock et pop. D’ailleurs, We Are Monroe, aime la belle mélodie et le démontre tout au long de l’album. Parfois, c’est même un peu trop maniéré. Oui, les airs accrocheurs et quelques effets de voix, mais un tantinet plus de sobriété aurait peut-être donné parfois un peu plus de puissance brute aux chansons. Car malgré leur tendance bruyante, on sent bien que la formation en fait beaucoup pour plaire à l’oreille qui préfère la pop. Un penchant qui leur permettra sans doute bien des rotations à CHOM FM, mais qui aliénera certains fans de rock.

We Are Monroe offre un White Lights qui possède de beaux atouts. C’est plaisant pour les oreilles et c’est le genre d’album qui te donne une bonne dose d’énergie même s’il fait gris à l’extérieur. Pour un groupe qui de son propre aveu ne réinvente rien, ils font très bien leur mélange d’influence qu’ils tissent minutieusement.

Ma note: 7/10

We Are Monroe
White Lights
Indépendant
43 minutes

http://wearemonroe.com/

Critique : Colin Stetson – All This I Do For Glory

Le saxophoniste Colin Stetson fait partie d’une classe à part. En effet, rares sont les artistes qui se révèlent aussi à l’aise dans l’avant-garde (sa trilogie New History Warfare), la relecture d’œuvres classiques (Sorrow) et les collaborations pop (Animal Collective, Arcade Fire, Bon Iver). Sur son nouvel opus, All This I Do For Glory, il poursuit ses expérimentations avec une nouvelle emphase rythmique.

Beaucoup a déjà été dit et écrit sur la technique particulière de Stetson, un Américain d’origine mais désormais établi à Montréal. Son approche dite de la « respiration circulaire » lui permet d’aborder le saxophone comme aucun autre instrumentiste. À l’écoute, on a l’impression d’entendre quatre pistes superposées, alors que tout est généralement enregistré en une seule prise, sans aucun ajout. Sans cesse, on le croit à bout de souffle, tellement l’exécution semble exigeante. « La plupart de mes pièces sont construites sur l’étirement de mes limites physiques », a-t-il déjà confié en entrevue au Voir. Avec pour résultat que sa respiration et ses tapements de doigts font partie intégrante de la musique, alors que d’autres les dissimuleraient.

Sur le plan stylistique, All This I Do For Glory se situe quelque part entre le premier volume de sa trilogie New History Warfare, paru en 2007, et l’acclamé Never Were the Way She Was, enregistré en 2015 avec sa compagne dans la vie comme sur la scène, la violoniste Sarah Neufeld (Arcade Fire). Ainsi, les tapements frénétiques d’un titre comme In the Clenches montrent la face un peu plus expérimentale de Stetson et sa quête des sonorités étranges, tandis que l’introduction somptueuse de Spindrift illustre ses qualités d’arrangeur et ses talents de mélodiste.

Mais là où ce nouvel album se démarque, c’est par la richesse des rythmes que le saxophoniste parvient à soutirer de son instrument. C’est presque tribal par moments, avec une touche arabisante qui évoque parfois le travail de Peter Gabriel sur la trame sonore du film The Last Temptation of Christ, ou même le Roots des métalleux brésiliens Sepultura. Stetson n’a pas caché qu’il s’est inspiré du travail d’artistes de la scène électronique comme Aphex Twin et Autechre pour créer ces nouvelles pièces, et on reconnaît certes la pulsation typique du genre. Mais le simple fait qu’il arrive à créer tout ça à partir d’instruments à vent relève du coup de maître.

Pourtant, All This I Do For Glory apparaît comme un album un peu plus dépouillé que ses prédécesseurs. Aucun chanteur invité ici (Justin Vernon de Bon Iver prêtait sa voix sur quatre pièces du dernier tome de New History Warfare). Beaucoup d’espace est aussi laissé à la respiration, résultat d’une technique de ventilation que Stetson a apprise de la chanteuse Enya (rappelez-vous Orinoco Flow dans les années 80) et qui consiste à ouvrir légèrement la bouche en jouant pour y laisser passer l’air. Ça donne un titre tout en retenue comme Like Wolves on the Fold, tandis que l’épique The Lure of the Mine regorge de ces imperfections parfaitement maîtrisées…

Mais la grande qualité de Stetson, c’est de ne jamais laisser la technique prendre le dessus sur l’émotion. Ainsi, autant on reste bouche bée devant pareille démonstration, autant on retient avant tout le pouvoir d’évocation de la musique, qui se fait tantôt oppressive, tantôt inquiétante. Pour toutes ces raisons, All This I Do For Glory se révèle peut-être le meilleur album individuel de Stetson à ce jour…

MA NOTE: 8,5/10

Colin Stetson
All This I Do For Glory
Kartel Music Group
44 minutes

http://www.colinstetson.com/