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Critique : Samuele – Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent

« Comment t’explique à une fille qu’elle est égale aux garçons, quand « jouer comme une fille » c’est d’échapper le ballon » – Égalité de papier

L’album de Samuele provoque déjà une certaine curiosité avec son titre Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent, mais dès la première trame de son manifeste, Égalité de papier, nous tombons amoureux de sa poésie directe et engagée. Il s’agit du premier album officiel de cette jeune auteure-compositrice-interprète qui avait sorti un opus, il y a quelques années, intitulé : Z’album. Sa chanson Le goût de rien m’avait tout de suite séduite en 2011.

Ce tout nouveau bijou musical a été réalisé par Jean-Sébastien Brault-Labbé qui y joue aussi la batterie, Julie Miron y gratte la guitare, Alex Pépin s’occupe la basse, la contrebasse et fait aussi la prise de son. Une équipe réduite qui prouve qu’on n’a pas besoin d‘avoir une dizaine de personnes pour créer un superbe album.

Nous y retrouvons son spoken word suivi de 11 chansons qui se promènent entre délicatesse et poésie, entre rock et blues. D’ailleurs, la pièce Tous les blues résonne comme un bass-drum dans le cœur d’une histoire amoureuse déchue. Un cœur noir qui se vide sur papier et qui s’invente un langage à lui seul. La chanson La révolte nous ramène au printemps érable 2012, ce moment où les carrés rouges se tenaient droit. Nous sentons la déception et la rage de Samuele à travers son histoire de cri de guerre et de roi qui s’effondre. On va se le dire, on aurait tous aimé gagner échec et mat cette année-là… Mais comme parfois, il faut choisir ses batailles, Samuele l’a fait en écrivant cet album avec un style anarchiste poli.

Samuele a un parcours très intéressant; déjà une habituée des bars depuis des années, elle a été demi-finaliste au Francouvertes 2015 et elle a remporté la finale du Festival international de la chanson de Granby l’an dernier. Je me souviens l’avoir vu au Quai des Brumes, il y a de ça plusieurs années et je me demandais alors pourquoi cette artiste n’avait pas encore son CD à vendre sur la table de marchandise. Depuis 2011, j’attends d’avoir son album et écouter cette voix chaude et envoutante encore et encore.

Samuele, merci de jouer comme une fille. De prendre le décor. Ne t’excuse jamais.

Ma note : 8/10

Samuele Mandeville
Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent.
InTempo Musique
51 minutes

https://samuelemusique.com/

Critique : CO/NTRY – Cell Phone 1

CO/NTRY est le duo Beaver Sheppard et David Whitten. La formation est active sur la scène montréalaise depuis plus de 4 ans et lance le vendredi 14 avril 2017, son deuxième album intitulé Cell Phone 1. Le son du groupe demande parfois un peu d’adaptation ou d’accoutumance. Ils mélangent les influences New Wave, Dark Wave, Goth Wave (en fait n’importe quelle musique avec un Wave), l’électro-pop et le post-punk. Ça semble un étrange mélange? En effet, CO/NTRY ne sont pas comme les autres.

Et pourtant, leur différence est précisément ce qui fait de Cell Phone 1, un album jouissif. Les chansons ne se ressemblent pas, sans jurer entre elles non plus. C’est mélodieux malgré les détours étranges qu’ils prennent et les interprétations de Sheppard souvent marginales. Malgré tous les sparages de ce dernier, le duo trouve toujours le moyen de nous attraper l’oreille et nous garder captifs à répétition.

Cash Out est un bon exemple. La voix de Sheppard est aigüe, quasi caricaturalement aigüe, mais le riff de basse est intoxicant à souhait, le rythme entrainant et les synthés luminescents. Gold Standard est une autre pièce avec une proposition champ gauche qui nous rattrape avec un riff de guitare efficace. So Get a Baby ressemble à de la pop des années 80 qui aurait été passée à travers un filtre Mike Patton. On dirait INXS, mais en vraiment plus audacieux.

Certaines pièces sont, au contraire, très faciles à apprivoiser. L’exemple le plus probant est la mélodieuse et douce Beyond Belief. Évidemment, Sheppard livre toujours une performance vocale qui ose aller dans des zones d’ombres délicieuses. Par contre, la trame, elle, reste collée dans les neurones avec son air de clavier intoxicant. Living in a Body est un autre exemple de chanson qui fait rapidement son chemin. Est-ce en raison de ses cuivres? Car oui, CO/NTRY s’est muni d’un saxophone pour cette chanson. Ils le font exprès et poussent aussi loin que possible le pastiche des styles convenus des années 80. Par contre, leurs compositions n’ont rien d’usuel. Tout cela en fait de petits bijoux auditifs.

C’est un deuxième album totalement réussi pour CO/NTRY, quoiqu’un peu court. On aurait volontiers pris une ou deux chansons de plus. Cell Phone 1 vaut le détour en avril. Ces deux artistes locaux possèdent une approche unique qui semble parfois un peu bizarre au premier abord. Et elle l’est. Et c’est ce qui est magnifique.

Ma note: 7,5/10

CO/NTRY
Cell Phone 1
Fantômes Records
31 minutes

http://countryband.ca/

Critique : Jacques Greene – Feel Infinite

Jacques Greene est un DJ et producteur de musique montréalais. Celui-ci s’est forgé une réputation enviable à l’internationale grâce à ses remix d’artistes connus tout comme ses compositions originales. On y retrouve un mélange de R&B, d’house, de hip-hop, de dance et de techno. Greene possède une oreille et un goût prononcé pour les mélodies efficaces. Ce qui fait qu’il s’assure que les airs soient intoxicants. Est-ce que c’est toujours efficace?

La réponse est indéniablement oui. Feel Infinite est efficace d’un bout à l’autre de la galette. Ça donne envie de danser, même assis sur une chaise. On a l’impression de passer à travers une liste de lecture construite pour faire danser des gens lors d’une soirée dans un club. D’ailleurs, Greene étant DJ, il semble qu’il ait incorporé ce qu’il a pu observer dans le cadre de son travail dans ses compositions. Le résultat est tout à fait convaincant.

C’est peut-être un premier album pour Greene, mais il semble déjà bien en contrôle. I Won’t Judge, le démontre avec ses variations bien calibrées et son rythme entraînant. On peut en dire autant de la chanson-titre qui se construit par étape avant de se lancer dans un rythme intoxicant qui donne envie de se dandiner le popotin comme si on était à Ibiza. On peut en dire tout autant de Real Time avec ses séquences, sa ligne de basse atypique qui est supportée par un drum machine qui est somme toute efficace. C’est un peu ça le truc de Greene. Il place une section rythmique souvent assez simple qu’il entoure avec des échantillons inventifs. C’est donc à la fois contagieux et surprenant pour les oreilles.

Greene possède quelques collaborateurs qu’il chérit. Parmi ceux-ci, on note How To Dress Well qui vient faire son tour dans True. Alors que son dernier album laissait un peu à désirer, ici, on le retrouve dans la forme de ses meilleurs moments. Jacques Greene fait sortir le meilleur de How To Dress Well. True est une chanson nuancée, au refrain convaincant et à la trame riche et efficace. Afterglow est une autre chanson qui vaut le détour sur Feel Infinite avec ses percussions très intéressantes.

C’est un premier album totalement réussi pour le producteur montréalais Jacques Greene. L’album est convaincant et donne envie de passer une soirée dans un club en sa compagnie. D’ailleurs, il fait régulièrement des prestations, c’est à ne pas manquer.

Ma note: 8/10

Jacques Greene
Feel Infinite
Lucky Me Records
37 minutes

https://jacquesgreene.com/

Critique : Appalaches – Cycles

« On est Appalaches, on joue fort! » Cette phrase est devenue une sorte de leitmotive pour le quintette montréalais Appalaches, qui donne dans le post-rock monumental et épique, au sens classique du terme. Mais si la formule s’applique effectivement aux concerts de la formation, où les bouchons sont de mise, l’approche est beaucoup plus nuancée sur disque, comme en témoigne son deuxième album, Cycles.

Enregistré et mixé au studio Hotel2Tango par Thierry Amar, du groupe Godspeed You! Black Emperor, ce nouvel opus illustre une plus grande diversité de textures par rapport au précédent Món, paru en 2014 et qui montrait déjà une grande maîtrise technique de la part du groupe. En entrevue avec Camuz en novembre 2015, le bassiste d’Appalaches, Sébastien Legault, se plaisait d’ailleurs à dire que ce prochain album s’annonçait « plus dramatique, un petit peu plus sombre aussi ».

Sans qu’il ait nécessairement influencé le travail de composition, on sent que cette collaboration avec Amar a teinté le son du groupe en studio. Les notes pulsées à la guitare qui ouvrent la pièce Oja évoquent le travail de GY!BE sur son album Asunder, Sweet and Other Distress, lancé il y a deux ans. Idem pour le motif de batterie, typique du collectif montréalais. Ce n’est pas un emprunt ou une référence, mais tout simplement une parenté stylistique qui s’exprime naturellement. Même chose pour cette façon de jouer les notes de guitare en trémolo, avec moult effets de délai et de reverb, qui rappelle le style de GY!BE ou bien d’Explosions in the Sky.

L’ajout d’un troisième guitariste permet d’ailleurs à Appalaches de pousser plus loin sa quête des lignes mélodiques qui s’enchevêtrent. Sur Bress, le groupe varie les ambiances en commençant le tout avec des arpèges de guitare acoustique, jusqu’à ce qu’un tourbillon sonore vienne les ensevelir. Avec ses enchaînements doux/forts, la pièce respecte les codes du genre. C’est du post-rock standard, mais difficile de ne pas se laisser happer par ces montées d’intensité calculées avec soin.

Même s’il a perdu deux de ses membres fondateurs depuis ses débuts (le guitariste Mat Janson Blanchet a quitté l’aventure et le batteur Ugo Bossé a été remplacé par Maxime Legault-Venne), Appalaches semble avoir gagné en cohésion sur Cycles. La pièce Mstqzotq montre une formation en pleine possession de ses moyens, capable de passer d’une séquence où les guitares se répondent doucement à une finale parmi les plus lourdes de son répertoire. Là où Món se voulait plus aérien dans ses atmosphères, Cycles nous fait vivre des émotions plus troubles, comme si la musique strictement instrumentale du quintette exprimait quelque chose au-delà des mots.

À ce chapitre, c’est la pièce Milsai qui ressort du lot, avec ses 12 minutes bien comptées de post-rock fiévreux alternant entre « tons mélancoliques et crescendos triomphants », tel que décrite par le blogue Arctic Drones en janvier. Quant à la conclusive Iresdepia, elle se veut plus hermétique, plus difficile à apprivoiser. L’ajout de piano est bienvenu, mais la finale style drone manque de mordant.

Ma note: 7,5/10

Appalaches
Cycles
Indépendant
47 minutes

https://appalachesmtl.bandcamp.com/releases

Critique : Blood and Glass – Punk Shadows

La formation Blood and Glass lance le 24 mars son deuxième album intitulé Punk Shadows. La formation construite autour de la proposition de la chanteuse et musicienne Lisa Moore (ex-Creature) offre toujours un son aussi marginal et bizarroïde sur son nouvel opus. Comme pour Museum With No Walls, elle est entourée de son mari Morgan Moore (Thus:Owls, Forêt), Robbie Kuster (Patrick Watson, Black Le Gary) et Mélanie Belair.

Pour aborder Punk Shadows, Lisa Moore s’est inspirée d’un conseil de Jean Leloup : « Quand c’est le fun, c’est le fun… et quand c’est pas le fun, c’est pas bon. » Ce Punk Shadows garde une approche alternative comme Museum With No Walls. Par contre, on y trouve un peu plus de chanson qui glisse dans l’électro-pop avec des mélodies plus conventionnelles. On s’entend, ce n’est jamais vraiment totalement radiophonique, mais la chanson-titre à elle seule incorpore de beaux éléments orchestraux, des cordes efficaces et une Moore qui chante une mélodie rassembleuse.

Blood and Glass nous propose une proposition artistique en marge de ce qu’on retrouve dans la scène musicale montréalaise. Le simple Whiskey avec son chant « Bowiesque » qui verse dans un refrain dansant est très convaincant. Encore une fois, on y retrouve des sonorités qui rappellent les instruments orchestraux notamment le clavecin. La chanson représente bien Blood and Glass qui nous transporte dans une rêverie étrange où nous sommes incertains d’être à l’asile, à la fête foraine ou dans un cauchemar.

On a quelques surprises sur Punk Shadows dont la déroutante Nowheresville et ses percussions tribales et industrielles. Moore nous pousse plusieurs mélodies qui sont plus faciles à absorber sur ce deuxième album. Illusions est fédératrice. Peu importe l’habillage sonore excentrique qui l’entoure, l’air central est pop. On peut en dire autant de la sympathique Hop the Fence est ses cuivres mordants.

C’est un deuxième album tout à fait réussi pour Lisa Moore et son projet Blood and Glass. Elle nous gâte d’une proposition artistique aussi efficace qu’excentrique. C’est un univers bien construit qui lui permet d’emprunter des influences dans plusieurs genres musicaux. Le mesclun sonore est habilement balancé et le résultat très convaincant.

Ma note: 7,5/10

Blood and Glass
Punk Shadows
Simone Records
43 minutes

http://www.bloodandglass.com/