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Critique : Tulipes – Jeune travailleur

Tulipes est le projet solo, et c’est le cas de le dire, d’Alexis Duval. Pourquoi est-ce que j’entame ça comme ça? Parce qu’il fait tout! De la batterie, au chant, à la guitare, à la pochette! Disons que c’est difficile d’être plus artisanal que ça. À part Ryan Morey qui a donné un coup de main pour le matriçage. Bref, tout ça pour dire que c’est tel un seul homme qu’il se présente avec son Jeune travailleur.

Et c’est comment Jeune travailleur? Tout d’abord, c’est limpide dans le son qu’il s’agit d’un produit artisanal. L’avantage, c’est qu’on évite le fla-fla. Le défaut, c’est que ça manque un peu de rondeur et de puissance dans le son. Mais bon, quand ton studio d’enregistrement, c’est ton salon de Villeray et le sous-sol de tes parents à NDG, tu te dis que le gars a fait avec les moyens du bord. Pour une œuvre tissée d’un bout à l’autre par une seule personne, on est devant un morceau assez impressionnant.

Jeune travailleur est souvent décalé par rapport à la réalité. Notamment lorsqu’il nous chante Sirops qui nous rappelle la distinction entre du sirop d’érable et le sirop de poteau. Ça semble un peu absurde, mais dans le fond, ça questionne la notion de vrai et faux. Le tout sur une pièce bien réussie qui montre esquisse de bons coups. Il faut dire que c’est un sentiment récurrent à travers l’album. On a souvent l’impression que Duval esquisse quelque chose qui aurait pu être grandiose, mais que ça reste un petit peu trop sur le plancher des vaches. Sans doute que l’apport d’un réalisateur aurait aidé. On ne dira pas qu’on recommande Navet Confit, mais le style des deux artistes pourrait facilement se marier… en tout cas.

Duval se débrouille bien aussi lorsqu’il est question de créer des mélodies efficaces. On pourrait à ce chapitre noter l’appréciable Mur infini. Tendu amène une bonne dose d’atmosphère légère alors que le propos lui, est tout sauf léger. Gazon est aussi dotée d’une mélodie efficace, mais aurait franchement bénéficié d’un peu plus de puissance dans le son. On y perd la basse à travers le mix.

Bref, Tulipes nous montre qu’il possède des beaux atours. Maintenant, il reste à les mettre en valeur comme il faut. Vivement un réalisateur et peut-être quelques bons musiciens pour l’entourer et lui permettre de briller tout feu tout flamme.

Ma note: 6,5/10

Tulipes
Jeunes Travailleurs
Indépendant
48 minutes

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Critique : Mononc’ Serge – Révolution conservatrice

À pareille date l’an dernier, Mononc’ Serge se préparait à remonter sur scène avec ses vieux potes d’Anonymus pour une tournée spéciale des Fêtes. Le voici qui rapplique avec son douzième album en carrière, cette fois-ci en formule trio. Sur Révolution conservatrice, il livre un regard caustique sur le Québec d’aujourd’hui, sur un fond de rock assez sale. Bref, c’est encore trash, mais un peu moins métal…

Mais nous aurions tort de parler d’un disque engagé. Oui, sur la pièce-titre, Mononc’ Serge se paie la gueule de ceux et celles qui rêvent d’un retour aux valeurs d’antan, comme l’illustre la montée en force d’une certaine droite décomplexée au Québec. Sauf qu’à peine cinq titres plus tard, sur La dictature de la vertu, il ridiculise l’idée d’une gauche bien-pensante qui imposerait ses valeurs à la société, confinant à l’exil les animateurs de radio-poubelles et ceux qui rient du petit Jérémie.

Quel sens faire de tout ça? Aucun, justement. Comme le proclame Serge Robert lui-même sur Mon droit à l’incohérence, rien ne serait plus vain que de tenter d’analyser ses chansons pour en dégager une quelconque philosophie :

Si un m’ment d’né j’dis un affaire
Ça veut pas dire que juste après m’as pas dire le contraire
Pis vous savez quoi? J’m’en contrebalance
C’est mon droit le plus strict à l’incohérence.
Mon droit à l’incohérence

Bref, Mononc’ s’amuse, et ça veut dire tirer autant à gauche qu’à droite…

Même l’idée d’un album résolument rock (avec ses complices Peter Paul à la guitare et Ugo Di Vito à la batterie) ne cadre pas avec la direction que Serge Robert semblait vouloir prendre dans sa carrière solo, surtout après son album éponyme de 2015 où les guitares acoustiques avaient pris le dessus. En entrevue avec Camuz l’an dernier, il me confiait d’ailleurs : « Je ne sais pas où je m’en vais avec mes skis pour le prochain album, mais disons que pour l’orientation générale de ma carrière, j’aimerais mieux faire de la musique acoustique. Dans mes chansons, même si ça peut être complètement débile ce que je raconte, même si c’est un gros défoulement, c’est quand même centré sur les paroles pis je trouve que c’est le fun d’avoir une musique où les paroles peuvent être très facilement mises à l’avant-plan ».

Cela dit, les musiques de Révolution conservatrice ont beau être assez pesantes, d’inspiration des années 70 (« du rock de vieux fumeux de bat, quoi! », comme le proclame le principal intéressé…), elles ne prennent jamais le dessus sur les textes. Quelques riffs efficaces, d’autres plus convenus, une ballade à la Neil Young (Chums), du hard rock ascendant Iron Maiden (Chanteur professionnel), tout est là pour servir de trame sonore au propos. C’est simple, un peu stoner rock sur les bords.

Ça fait un peu drôle à dire, et sans doute Serge Robert n’aurait-il rien à cirer d’une telle analyse, mais ce Révolution conservatrice donne l’impression d’une plus grande maturité, ou du moins d’une plus grande lucidité de la part de celui qui a toujours su frapper exactement là où ça fait mal. Bien sûr, le sarcasme domine encore, mais le portrait qu’il donne de ceux et celles qui n’inondent pas les réseaux sociaux de leurs moindres opinions ( « les nouveaux rebelles », comme il le dit) sonne étonnamment juste dans Les partisans du silence. Même chose pour Le moron aux 1000 visages, dans laquelle il se paie la gueule de son public tout en le saluant.

Au final, ça ne laisse que deux titres où Mononc’ Serge déconne sans qu’on puisse le prendre au second degré : la débile La transgression et la décapante Énergie Cardio, seul vestige d’un projet d’album concept dans le style Mon voyage au Canada où chaque pièce aurait été associée à un magasin, mais dont le rythme ska jure avec le reste de l’album. Mais bon, au diable la cohérence, n’est-ce pas?

MA NOTE: 7,5/10

Mononc’ Serge
Révolution conservatrice
Les Productions Serge
40 minutes

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Critique : Martin Lizotte – Ubiquité

Dans la description du projet sur son site web, Martin Lizotte écrit la chose suivante : « D’un écran à l’autre, on veut être partout à la fois, bien souvent aux dépens du moment présent qui nous coule entre les doigts. » Ubiquité est un peu la réponse à cela, un moment de respiration à travers la folie quotidienne entre deux projections de nous-mêmes en ligne, entre ces rôles qu’on revêt du bout des doigts. Bien sûr, je vous écris tout cela devant un écran pendant que mon Facebook est ouvert et mon téléphone n’est pas trop loin. Comme quoi les paradoxes sont souvent les situations les plus riches et savoureuses.

Martin Lizotte a fait paraître Pianolitudes en 2014 qui lui a valu de nombreuses critiques élogieuses. On découvrait en quelque sorte un peu plus le pianiste. Pour Ubiquité, il a répété la formule qui avait déjà fait ses preuves : on le retrouve au piano avec Mathieu Désy et sa basse polyphonique à ses côtés. C’est minimaliste et ça verse dans la musique classique contemporaine. Ubiquité est entièrement instrumentale et nous porte à travers des tableaux d’un calme et d’une beauté bien appréciable. C’est le genre d’album qui fera ses meilleurs moments par un froid dimanche de janvier, quand la neige tombe et qu’on refuse de s’aventurer à l’extérieur, préférant les lainages et un bon thé.

La douce Comète est particulièrement tempérée et belle avec sa mélodie qui se développe tranquillement alors que la Désy s’occupe d’envoyer quelques notes plus lourdes. La chanson-titre se développe aussi lentement, mais avec un peu plus d’énervement. La basse est rythmée pendant que le piano aussi prend son temps pour prendre sa place. Phare ailé pour sa part prend d’abord une route sombre avant de soudainement s’emporter comme dans un rêve. Les crescendos et déscrescendos de Lizotte nous invitent à la rêverie en pleine journée, à laisser nos esprits divaguer en sa compagnie.

Étant donné les chemins de compositions qu’il prend, l’esprit à tendance à divaguer de la musique et se perdre dans les méandres de la contemplation et de la réflexion. Pendant ce temps, on égare Lizotte avant d’y revenir deux chansons plus loin. Est-ce mal? Non. Mais particulier. Ubiquité n’est pas un album qu’on écoute dans un seul trait. C’est le genre qu’il faut écouter de nombreuses fois pour en saisir toutes les subtilités.

Lizotte fait bien sur Ubiquité. C’est un digne successeur à Pianolitudes. Ça ne remet pas en cause le genre musical, mais ça donne de très belles ritournelles nuancées qui se déploient avec grâce. Si vous aimez les pièces qui pigent dans la tradition de la musique pianistique, vous aurez du plaisir en compagnie de Martin Lizotte.

Ma note: 7/10

Martin Lizotte
Ubiquité
Duprince
43 minutes

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Concert : Grizzly Bear et serpentwithfeet au MTELUS le 26 novembre 2017

serpentwithfeet en première partie de Grizzly Bear, c’est une pierre deux coups. Ce n’est pas une première partie et un acte principal, mais bien un 2 pour 1 assez alléchant merci. La seule chose qui manquait à cette soirée pour être parfaite, c’était une salle de spectacle (parce que le MTELUS, c’est plus un genre de festival de la réverbération) et un public attentif.

serpentwithfeet

L’éternelle originalité des performances du premier acte continue de faire son effet, bien qu’atténué par l’indifférence du public entassé dans la pièce. C’est comme s’il redéfinissait les limites entre la musique et le conte, comme si les mélodies lui venaient au même moment que les narrations qui ponctuent ses chansons. Oui, ses envolées lyriques sont un peu « show-off », mais ce n’est pas comme si c’était esthétiquement incohérent à la personne ou à l’œuvre – si l’on peut seulement les distinguer. Deux seuls hics : la platitude désolante du public (serpentwithfeet lui parle comme s’ils étaient seuls dans une chambre, mais il ne répondait pas), et la courte durée de la performance, soit 35 minutes. Parce que des monologues aussi colorés que les siens, on en prendrait des heures.

Grizzly Bear

Grizzly Bear nous ont fait oublier notre microdeuil rapidement. Surmontés par un époustouflant décor minimaliste, les cinq membres ont mené un spectacle rodé très serré, avec une assurance irréprochable et juste assez de présence scénique. Ils ont interprété une bonne partie de leur dernier album ainsi qu’une palette d’œuvres variées tirées de leurs trois autres albums. Et le tout sonnait comme s’ils avaient joué ces pièces toute leur vie — même dans le cas de leur matériel le plus récent. On était loin d’un travail d’amateur…

… Mais on n’était pas encore rendus à la perfection. Premièrement, l’exécution d’Edward Droste au chant était souffrante par moments, et ce, surtout dans les plus subtils. Il peinait alors à ajuster sa voix au niveau du reste du groupe, gâchant certains de ceux-ci. Le choix du groupe d’assigner des parties à l’origine chantées par Daniel Rossen est assez discutable. Deuxièmement, la recherche esthétique des sons de synthétiseurs était assez faible à mon sens. En album, leur esthétique est très claire, perfectionnée, et c’est d’ailleurs le cas en live aussi, mais à l’exception de ce détail qui faisait parfois rouler les yeux. Dernièrement, bien que les arrangements étaient souvent intéressants et très efficaces, certains moments forts manquaient de jus en live par rapport aux versions studio. C’était très variable; certains morceaux étaient bonifiés par la performance — surtout ceux du dernier album, qui était pour moi un peu fade —, et certains furent diminués par un manque de pep (et par des arrangements moins rigoureux).

Quoi qu’il en soit, la performance était somme toute très agréable. Comme je l’ai dit un peu plus haut, l’esthétique plastique du groupe était vraiment bien reproduite sur scène, et ce autant grâce à la sonorité des instruments qu’au talent des instrumentistes. Je me dois d’ailleurs de mentionner le batteur du groupe. Celui-ci compose non seulement des parties subtiles et rafraîchissantes en studio, mais est également très capable, une fois sur scène, de les extrapoler avec l’intelligence d’un grand musicien. Il sait occuper la portion parfaite du volume total du groupe tout en gardant son jeu intéressant, une qualité essentielle — et rare — chez les batteurs. Tout ça pour dire que j’étais hier soir à trois petits problèmes près d’un des meilleurs concerts de l’année.

Critique : La Bronze – Les corps infinis

La Bronze, c’est le projet musical de Nadia Essadiqi, musicienne, parolière et actrice. Les corps infinis est une ode à la pop, un disque abouti après un premier album homonyme en 2014 et l’EP Rois de nous en 2016.

L’album démarre en force avec Canicule, une pièce mi-dansante mi-trouble. La mélodie s’accroche au corps et la structure classique couplet+refrain colle aux tympans.

C’est l’été dans les veines
L’hiver dans la canicule
Les baisers sur la peine
Il nous serre fort le crépuscule
Canicule

Un tube pop à la Nevsky, avec une finale de « ouhouhohoh ».

Suit On danse par en dedans, le premier extrait paru avec un clip chorégraphié par Dave St-Pierre. Les paroles dissèquent une relation tortueuse.

Tu m’as aimé
Dans un bain de sang puis
Tu voulais me sombrer avec toi
Mais je dansais
Avec Dieu déjà
On danse par en dedans

Dans la pièce titre, Les corps infinis, on a (encore) un refrain accrocheur qui revient en boucle. La force mélodique permet de s’accommoder de la faiblesse générale des textes, de leurs images un peu trop faciles :

Les corps Infinis
Se déposent dans la nuit
Ils éclatent
En bouquets de gâteaux
Ils éclatent
En banquets de faisceaux
Les corps infinis

À certains moments, la voix d’Essadiqi rappelle celle d’Amylie, en plus mature. Il faut avouer que La Bronze ne chante pas toujours tout à fait juste, qu’elle a une portée limitée, mais que l’artiste en semble consciente et joue dans sa zone de confort.

Musicalement, La Bronze cosigne plusieurs arrangements avec Francis Brisebois et Clément Leduc, mais en majorité, la musique, c’est elle. Mathieu Pelgag a composé les arrangements de cor français (décidément, cet instrument a la côte dans la musique québécoise ces dernières années!) sur trois pièces sur l’album (Vertige, Walt Disney et Promis juré), et franchement, c’est réussi. L’instrument ajoute cette touche de grandiose qu’un synthétiseur ne parvient pas — à moins de s’appeler Woodkid — à insuffler.

À mi-parcours de l’album, une pièce en arabe intitulée Khlakit fkelbek (Je suis née dans ton cœur), fait honneur aux origines marocaines des parents de La Bronze. La première partie est un chant de célébration partagé avec sa mère, qui se termine par des traditionnels youyou, puis la deuxième partie semble enregistrer de façon amateur, au bord d’un feu. Si l’on aurait aimé un son plus cohérent avec le reste de la qualité de l’album, l’authenticité du moment se transmet bien et permet de découvrir une La Bronze plus posée. On l’entend d’ailleurs lancer « Hey excusez, j’avais le goût de brailler » à la fin de la pièce. On avoue qu’on l’avait un peu aussi.

« Nous sommes si beaux/nous sommes plus beaux/bien plus beaux/que ce que tu crois », chante en La Bronze, appuyée par la voix chaude de Jean-Sébastien Houle dans une chanson baume. Et la pièce se termine en chœur rassembleur chanté par Les Petits Chanteurs de Granby : « Mes yeux ne voient plus le noir/depuis qu’ils ont vu/qu’il n’existe pas ». Un peu de feel good.

Somme toute, La Bronze n’est ni une chanteuse à voix ni une parolière extraordinaire : elle est une excellente mélodiste. Les refrains parasitent le cerveau et donnent envie de danser, de cracher, de jubiler. Les corps infinis passent le test et nous fera certainement écouter les prochains albums de l’artiste.

Ma note: 7,5/10

La Bronze
Les corps infinis
Kartel Musik
43 minutes

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