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Critique : Igorrr – Savage Sinusoïd

La formation de… breakcore baroque? L’art de l’étiquette est désuet ici, disons donc simplement : « le multi-instrumentiste et producteur français Igorrr nous présentaient, il y a quelques semaines, son quatrième opus, Savage Sinusoïd, qui fait suite au très bon Hallelujah. » Les ingrédients de base sont les mêmes qu’auparavant : du drill’n’bass, des références très assumées au baroque, du gros métal sale et une bonne touche d’humour. Parce que veux, veux pas, passer d’une cantate à un blast beat méga violent, ça provoque ça au début, le rire. Bref, c’est assez unique merci! Et ce, autant en studio qu’en live, où la scène est occupée par Igorrr aux électroniques, un batteur, une chanteuse baroque et un chanteur métal selon les règles de l’art soient maquillés comme s’il venait de quitter Behemoth.

La postproduction s’améliore beaucoup d’album en album depuis Moisissure. Alors qu’Hallelujah atteignait déjà des sommets en ce sens pour Igorrr, surtout au niveau des sons de batteries et de la fluidité du mix au cours des changements drastiques de sections, Savage Sinusoïd va encore un peu plus loin avec une production qui sonne foncièrement énorme.

La composition (qui, dans ce style, va de pair avec la postproduction) est très bien maîtrisée à quelques petits égards près, digne de ce à quoi le producteur nous a habitués. Il continue de nous montrer à quel point il est polyvalent, capable de pondre autant une pièce aux apparences très romantiques — Problème d’émotion — que du drum and bass selon les règles du style, et ce en gardant toujours sa touche personnelle très près de lui. Vraiment, analysé plus en profondeur, cet album comprend des petits bijoux de progressions harmoniques et de mélodies. Sa grande culture musicale transparaît partout où il s’aventure. Au point de vue sonore, l’album, comme ses prédécesseurs, est coloré d’une variété inhabituelle d’instruments : en plus des instruments « normaux » qu’il utilise régulièrement — comme la batterie, la guitare, l’accordéon et le clavecin —, Igorrr a abordé dans sa carrière la sitar, la harpe et la flûte à bec ainsi que l’oiseau, la chèvre, la poule et même l’aspirateur. Houmous est même basée sur un riff en 7/4+9/4 à l’accordéon qui est repris plus tard en chiptune par une NES… Et tout ça, c’est sans parler des innombrables transformations qu’il opère sur ses instruments habituels!

Mais justement, c’est dur de mettre de l’ordre dans tout ça. Souvent, Igorrr s’en remet à l’humour pour justifier certains choix, et c’est probablement la plus grande lacune du projet à mon avis. Tous ses albums sont un mélange de pièces sérieuses et humoristiques — certaines pièces sont même les deux à la fois — et ça enlève beaucoup à la cohérence ainsi qu’à la pertinence de ses œuvres. L’humour est un bon prétexte pour faire quelque chose d’aussi singulier; de cette manière, le producteur peut aisément justifier certains de ses choix esthétiques aux auditeurs non initiés, rendant plus accessible sa musique. Par contre, une fois habitué à l’hétérogénéité de sa musique, on commence à vouloir plus de sérieux et moins de niaiseries. Igorrr nous montre dans ses pièces les plus sérieuses de quoi il est capable, de quelle cohérence il sait faire preuve. Rendu là, l’humour n’est plus une justification, mais bien une béquille qui, dans certains cas, peut handicaper une pièce au complet. Un bon exemple de ce phénomène est la pièce leud, majoritairement sérieuse et grandiose, qui se termine avec un arpège mineur joué à la flûte à bec comme un enfant le ferait. Le seul effet de ce choix esthétique, c’est de briser l’inertie de la pièce — et donc trois secondes de flûte détruisent ce que les trois dernières minutes ont construit.

Autre petit bémol à l’œuvre : l’album n’est pas de la même consistance du début à la fin. Apopathodiaphulatophobie et Va Te Foutre sont toutes deux mal (ou plutôt pas) développées alors que Robert est une sorte d’expérimentation décousue qui explore de façon discutable le dubstep. Certains passages sont très intéressants, d’autres pas du tout… Ça a au moins le mérite d’être un essai intriguant qui pourrait avoir de très intéressantes répercussions dans le futur. Au Revoir aurait pu paraître bien meilleure si elle n’avait pas été suivie de ces trois pièces décevantes, et surtout si la transition entre Robert et celle-ci avait été mieux exécutée. Bref, l’album finit sur une note décevante.

C’est bien fâcheux tout ça, mais ça n’en fait pas un mauvais album en soi. Il n’est plus nécessaire de le préciser après HUIT ANS d’activité, mais Igorrr est dans les producteurs les plus originaux actifs présentement, et son style déstabilisant le rend plus intéressant que bien d’autres choses. Oui, de toujours prendre les choses avec légèreté est pour moi une lacune considérable dans le travail du Stratsbourgeois, mais cette lacune n’est pas propre à l’album, mais bien à l’artiste. Quand on écoute l’œuvre comme Igorrr voudrait qu’on l’écoute, c’est-à-dire avec humour, Savage Sinusoïd est un assez bon album, avec comme unique problème considérable la cohérence de la fin. L’album est réussi : il est très bien produit, bien composé et n’est pas redondant par rapport à ses albums précédents, adoptant une optique plus métal cette fois. Vraiment, la seule façon de rendre Igorrr meilleur pour moi, c’est de le rendre sérrrieux.

Ma note: 8/10

Igorrr
Savage Sinusoïd
Metal Blade Records
40 minutes

http://www.igorrr.com/