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Critique : Flotation Toy Warning – The Machine That Made Us

Il arrive qu’un album sorti de nulle part nous happe sans qu’on sache trop pourquoi… Parfois parce que la musique y est simplement géniale; parfois parce qu’on en avait précisément besoin, à ce stade de notre existence. Treize ans après un premier album élevé au rang de culte, le groupe britannique Flotation Toy Warning récidive avec le sublime The Machine That Made Us, qui nous hantera longtemps.

L’histoire du quintette mené par le chanteur Paul Carter est assez particulière. Formé en 2002, le groupe lance deux ans plus tard un premier album intitulé The Bluffer’s Guide to the Flight Deck. Avec sa pop atmosphérique assez proche de l’univers des Flaming Lips, Mercury Rev et autres Grandaddy, le disque remporte un certain succès d’estime dès sa sortie. Mais une stratégie de mise en marché douteuse (il s’écoule un an entre la parution de l’album en Grande-Bretagne et aux États-Unis) et certaines tensions entre les membres font sombrer la formation dans l’oubli.

En 2011, Flotation Toy Warning fait paraître deux nouvelles chansons qui donnent l’espoir d’un retour imminent. Mais là encore, il faudra l’insistance de l’étiquette Talitres pour que le groupe se mette au travail. La légende veut d’ailleurs que Carter se soit réfugié dans une église pendant un an pour boucler l’album.

Sur le plan stylistique, The Machine That Made Us ne marque pas nécessairement un changement de direction par rapport à son prédécesseur. Le ton reste mélancolique, et les orchestrations se veulent tout aussi somptueuses, avec chœurs fantomatiques et claviers planants. La différence, c’est que le groupe fait preuve d’un certain effort de concision. En effet, alors que The Bluffer’s Guide to the Flight Deck donnait parfois l’impression de tourner à vide avec des répétitions pas toujours nécessaires, chaque note apparaît tout à fait à sa place sur The Machine That Made Us.

Mais n’allez pas croire que Flotation Toy Warning a perdu son penchant pour les pièces qui se déploient lentement. À près de huit minutes, la géniale Everything That is Difficult Will Come to an End nous entraîne dans les profondeurs avec ses synthés abyssaux et le chant torturé de Carter. À mi-chemin entre pop de chambre et rock-psyché, Due to Weather Conditions All of My Heroes Have Surrendered frappe elle aussi dans le mille avec ses lignes de cuivres et ses mélodies fines.

Les titres plus simplistes en apparence participent aussi à l’édification de ce disque à la fois sombre et rassurant. C’est le cas de la ballade Driving Under the Influence of Loneliness, avec ses paroles qui tiennent en quatre lignes seulement :

« Drive, drive for miles, to a place where you feel safe
Step down from the car, you’re leaving, you won’t be traveling no more
Take off your hat, put your clothes on the floor beside of that
You’re leaving, you won’t be needing, to dress for dinner no more ».
– Driving Under the Influence of Loneliness

La plaintive I Quite Like It When He Sings, sur laquelle la voix de Carter semble sortir du combiné du téléphone, nous enveloppe aussi de sa beauté terrible.

The Machine That Made Us n’est pas un album sans défaut. Sa mélancolie semble un brin appuyée par moments, et certaines transitions opèrent moins bien que d’autres. Mais il y règne une telle ambiance qu’on en accepte les travers pour se laisser envelopper par ces sonorités que l’on pourrait qualifier de sous-marines, à défaut d’un autre terme, et qui tiennent autant des claviers tremblotants que des guitares nappées d’effets. Un disque à écouter d’une seule traite… les yeux fermés.

Ma note: 8,5/10

Flotation Toy Warning
The Machine That Made Us
Talitres
61 minutes

http://www.flotationtoywarning.co.uk/

Lana Del Rey – Honeymoon

Lana_Del_Rey_-_Honeymoon_(Official_Album_Cover)Ce n’est pas un secret pour personne (du moins en ce qui concerne les 10-12 personnes qui font partie de mon cercle social au quotidien): je fais partie du «team Lana» depuis le début de la carrière de l’artiste pop la plus contestée de sa génération. Je ne m’étendrai pas sur le pourquoi, mais vous pouvez toujours lire ma critique de son disque précédent ici!

Au dernier épisode, la vaporeuse chanteuse nous avait livré un disque très texturé, satiné de guitares électriques bluesy et armé d’une volonté de faire les choses différemment. Ultraviolence était un album pop qui allait changer la donne ou s’écraser. Même si je l’ai moi-même beaucoup apprécié, ça n’a pas été l’album de la consécration espéré. Résultat: Lana est de retour avec son album le plus mélancolique. Ne vous fiez pas à sa photo de pochette ensoleillée, mais plutôt à ce qui se cache dans cette image: la femme-objet prisonnière du côté lugubre de sa vie de luxe et de sa lune de miel en plastique. Honeymoon est définitivement l’album le plus sombre de l’artiste jusqu’à maintenant.

Pour tout vous dire, j’ai trouvé ça un brin soporifique après une première écoute. Pourquoi? Simplement parce que presque toutes les pièces jouent dans la cour de son premier grand hit: Videogames. C’est-à-dire qu’à quelques exceptions près, elles sont toutes très peu rythmées, très longues, cinématiques et déprimées. Disons que si vous êtes fatigué et que vous écoutez l’album avec des écouteurs sur votre iTunes, vous allez vous réveiller en sursaut si l’album suivant de votre liste est le nouveau Slayer. Inutile de dire que plusieurs écoutes s’imposent avant d’accrocher, mais je le dis pareil.

Somme toute, il y a quand même des trucs très forts pendant cette virée dans la mélancolie. Music To Watch Boys To est particulièrement intéressante avec ses arrangements qui se réclament des premières compositions sixties de Lee Baxter (quelle autre artiste pop irait jaser de ça en entrevue, tsé!!). Terrence Loves You est très jazzy et fait honneur à l’ambiance qui exultait de sa reprise de The Other Woman sur Ultraviolence. On note également parmi les points forts l’extrait High By The Beach qui est également la chanson la plus «upbeat» du lot.

Parmi les moments les plus longs, on retrouve Art Deco dont les subtiles lignes de sax alto à la sauce fromagée du chef Kenny G représentent le seul «highlight» et Salvatore, où Lana s’essaie à l’italien en utilisant de gros clichés niaiseux avec un accent discutable (je déteste quand les chanteuses pop font ça… Madonna en tête de liste des plus graves offenses). Il y a aussi Religion qui ne me pose un problème que du point de vue de ses paroles vraiment quétaines qui rendent désuet l’argument selon lequel Lana Del Rey est Shakespeare si on la compare à Miley Cyrus (you’re my religion, you’re how I’m living…When I’m down on my knees you’re how I pray, tu vois le genre?).

Le tout se termine avec une autre reprise de Nina Simone. La surexposée Don’t Let Me Be Misunderstood, reprise un nombre incalculable de fois, vient fermer le chapitre le plus homogène de la carrière de Lana Del Rey. C’est un disque correct. Reste juste à savoir combien de temps elle pourra recycler son personnage de film noir sans tomber dans l’autoparodie.

Ma note: 7/10

Lana Del Rey
Honeymoon
Interscope/Polydor
66 minutes

http://lanadelrey.com

Failure – The Heart Is A Monster

FailureL’année 2015 est jusqu’à présent un véritable buffet de réunions de groupes phares des années 90. S’il vous reste un peu de place, vous voudrez tendre l’oreille au premier album en dix-huit ans de la formation californienne Failure, qui s’est fait surnommer «le groupe préféré de votre groupe préféré». Ce surnom est vrai si votre groupe préféré a été Tool, Cave-In, A Perfect Circle ou Paramore à un moment ou un autre, ce qui n’est pas si improbable.

Largement incompris quand il était actif, de 1991 à 1997, Failure a lancé les albums Comfort, Magnified et Fantastic Planet avant de se séparer pour deux causes principales: la frustration d’être généralement ignoré, et la place grandissante que prenaient les drogues dures dans la vie d’au moins un de ses membres. Après s’être réunis pour quelques spectacles en 2013, les trois musiciens ont constaté que le courant passait toujours entre eux, et que l’âge avait eu un effet assagissant favorisant la sobriété. De plus, les années n’avaient fait que gonfler les rangs de ses admirateurs, en particulier pour le très marquant Fantastic Planet. Bref, le fer était chaud, et Ken Andrews, Greg Edwards et Kellii Scott se sont mis à la tâche de le battre.

Un dilemme se pose devant toute réunion de ce genre: reprend-on le style qui nous a fait connaître, ou s’engage-t-on sur de nouvelles avenues? Ce n’est pas comme si le groupe avait été dans le coma pendant dix-sept ans, après tout: Ken Andrews a fait du travail de réalisation en plus de lancer les projets plus ou moins solo On et Year Of The Rabbit, et Greg Edwards a fait deux formidables albums avec son groupe Autolux. Cette réunion aurait donc pu être totalement tournée vers les nouvelles idées et être un ambitieux nouveau départ. Même si on a droit à plusieurs excellentes compositions, il est difficile de nier que les attentes et les regrets du passé pèsent encore lourd sur les épaules du trio.

Certaines pièces de The Heart Is A Monster avaient été révélées bien avant cette semaine. Il y a eu Come Crashing et The Focus à l’été 2014, des nouvelles compositions fidèles au style habituel du groupe, mais d’autres pièces remontent à il y a bien plus longtemps. La compilation et le DVD Golden, qui présentaient des morceaux inédits de la première période de Failure, comprenaient une vieille version live d’I Can See Houses, la planante et légèrement monotone dernière chanson de l’album. Il y avait aussi un démo remontant à 1992 de la pièce Petting The Carpet, qui est ici retravaillée et allongée, mais qui dégage tout de même une très forte odeur de début des années 90.

On compte parmi les moments forts les refrains d’A.M. Amnesia et de Fair Light Era, et des pièces solides et bien équilibrées comme Hot Traveler, Come Crashing et Counterfeit Sky. La compétence d’Andrews et Edwards pour la composition et la réalisation est indéniable. Il y a cependant peu qui surprend sur The Heart Is A Monster. Les structures sont invariablement du type couplet-refrain-couplet-refrain-pont-refrain. La plus grande surprise vient avec la pièce Mulholland Drive, qui est aussi la plus rétro du lot avec ses antécédents évidents dans Pink Floyd et Paul McCartney à sa période Live And Let Die.

The Heart Is A Monster devrait satisfaire les fans qui avaient manqué le bateau la première fois, mais j’y entends tout de même ce que le groupe a fait de plus triste. Failure a toujours exprimé une forte mélancolie, même dans ses riffs et ses mélodies les plus puissants, et je n’avais jamais trouvé que ça rendait sa musique déprimante. Le groupe a cependant si peu changé, ses idées restant à peu près les mêmes, et les thèmes d’isolement émotionnel et d’aliénation sociale sont encore bien présents dans ses textes. L’utilisation des intermèdes numérotés Segue 4 à Segue 9 suggère d’ailleurs que le groupe voulait faire de cet album la suite immédiate de Fantastic Planet, qui comprenait les Segue 1, 2 et 3. Peut-être que Failure ne fait que jouer dans la même palette pour éviter de déplaire aux fans de leur magnum opus de 1996. Peut-être aussi que ses membres sont vraiment restés à ce stade, sans nette progression personnelle. Dans un cas comme dans l’autre, l’immobilisme nuit au plaisir que je prends à cet album néanmoins très bien fait.

Ma note: 7/10

Failure
The Heart Is a Monster
Failure/INgrooves Music Group
65 minutes

https://www.facebook.com/Failureband