Martien Bélanger Archives - Le Canal Auditif

Critique : Keith Kouna – Bonsoir shérif

 

 

 

Voilà la meute en fureur
De vrais colons
Voilà les purs défenseurs
De la nation
Voilà les barbares de souche
Et les gourous
Voilà les loups qui hurlent
Au loup-garou
Vaches

Si certains pensaient que Keith Kouna allait se calmer avec l’âge, ils se rendront compte à l’écoute de Bonsoir shérif qu’il en est tout autrement. Si une chose augmente avec le temps, c’est plutôt sa capacité à bien isoler ces choses qui font que la vie est frustrante. Il ne passe pas quatre chemin et tir sur tout ce qui peut ressembler à un semblant d’institution : le gouvernement, la droite radicale (La meute, Éric Duhaime et autres crétins du genre) et la religion.

T’as le Coran
Et t’as la Bible
T’as la laisse
T’as la Torah
Et t’as la bride avec
T’as Mahomet
Et t’as Moïse
T’as le Christ
T’as la foi
C’est ça
Et t’as le crime avec
[…]
Tes idées tes murs tes lubies
T’as tes slogans
T’as ta patrie
Mais t’as du sang plein la poitrine
Oui t’as du sang plein la poitrine
Poupée

Keith Kouna te rappelle que ta foi vient avec beaucoup de sang, que tes idées viennent avec des meurtres, de la haine, avec du rejet de l’autre. Et il te dit tout ça avec une plume acérée, chirurgicale et foncièrement poétique. Kouna s’amuse avec les mots comme il s’amuse avec les idées de cette société qu’il décrit avec une bonne dose d’ironie et de cynisme.

Kouna gardait une plume acide sur son précédent Du plaisir et des bombes. Entre les deux, il y a eu Le Voyage d’hiver, un projet ambitieux d’adaptation des lieder de Schubert et le retour des Goules qui a lancé le non moins abrasif Coma l’an dernier. Mais sur Du plaisir et des bombes, Kouna s’ouvrait un peu plus, notamment avec la magnifique et touchante Batiscan. Celle-ci, une lettre à son père, donne des frissons à l’écoute.

Cette fois, Kouna a moins de tristesse sur le cœur. Par contre, il a la hargne. Congo qui se construit tranquillement explose lorsque Kouna soudainement défait la laisse qui retenait sa voix pour crier : « fouille-moi encore ». Il y a un cri primaire là-dedans du punk trop habitué aux contrôles arbitraires de la part des forces de l’ordre. Il y a aussi l’influence des années 80 sur Marie qui nous rappelle que « les humains c’est de la merde ». Ça rappelle les crimes de guerre qui se joue dans l’ombre lorsque les soldats éreintés du combat violent des villages en entier pour expier les fautes. Pendant ce temps, ces femmes et enfants ne deviennent pour eux rien de mieux que du bétail. La guerre engendre de la souffrance exponentielle.

Entre les salves contre les travers de notre société occidentale, il y a quelques moments de repos. Dans cette catégorie, on peut ranger Doubidou, une pièce aux influences jazz qui chante notre amour de l’argent et de cet asservissement qu’on accepte volontiers. Oui, même dans les moments plus légers, Kouna trouve le moyen de nous rappeler ce qui ne tourne pas rond.

Bonsoir Shérif est un album contestataire. C’est aussi une des sorties les plus punk des dernières années au Québec. Pas punk dans le format musical, mais dans le propos. Ce n’est pas certainement pas l’album le plus réconfortant de l’année et il y a quelque chose de masochisme à se regarder ainsi dans le miroir en se rappelant notre complicité personnelle dans le cirque. Mais c’est bien fait. Et c’est écrit d’une plume qui réussit à créer de la poésie à travers les déchets.

Ma note: 8/10

Keith Kouna
Bonsoir Shérif
Duprince
37 minutes

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