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Critique : Julien Sagot – Bleu Jane

Après avoir été un idéateur sonore de grande importance au sein de la formation Karkwa, Julien Sagot a entamé une intéressante carrière solo. L’aventure a débuté en 2012 avec l’excellent Piano Mal. Déjà à l’époque, Sagot nous proposait une pop résolument champ gauche et sincère qui détenait une signature forte, et ce, malgré les ascendants spectraux à la Patrick Watson qui caractérisaient ce premier effort. Avec Valse 333, disque paru l’année suivante, le multi-instrumentiste confirmait d’une éloquente manière qu’il était bel et bien là pour durer.

Ce que j’aime par-dessus tout chez Sagot, c’est cette mixture de références musicales françaises (Bashung, Murat, Arthur H, etc.) et de pop expérimentale qui n’a rien à envier aux meilleurs du genre. Bref, l’artiste est une magnifique bébitte dans le paysage sonore québécois souvent si consensuel…

C’est aujourd’hui même que paraît Bleu Jane, une nouvelle offrande attendue de la part de Sagot. Coréalisé avec l’aide de l’arrangeur et ingénieur de son Antoine Binette Mercier, l’excentrique créateur nous présente encore un disque hors norme qui épouse une panoplie de styles, souvent au sein d’une seule et même chanson, et qui conserve une cohérence exemplaire. Un exploit en ce qui me concerne.

Cordes, claviers, percussions, rythmes électros se marient à la perfection et donnent l’impression d’entendre un Angelo Badalamenti sous amphétamines ou encore un Alain Bashung en format électronique. Original, étrange, éclectique, et tout de même harmonieux, le parisien d’origine, qui a passé la majeure partie de son existence à Montréal, fait ici la preuve par mille qu’il est un artiste de calibre international, rien de moins. Ce gars-là mérite amplement de sortir du minuscule Québec et d’exploser à la face du monde tant son art est différent, certes, mais totalement incarné. Sagot ne sonne comme personne et sur la durée, ce talent finira par payer, croyez-moi.

Tout au long des 30 minutes que vous passerez en compagnie de ce Bleu Jane, vous alternerez entre des atmosphères post-surf, post-punk, caribéennes, latinos, rock et orchestrales. Les ruptures rythmiques sont aussi nombreuses que déstabilisantes et Sagot trouve toujours le moyen de nous garder captifs. C’est grâce à son travail mélodique subtil que ce disque maintient un bon degré d’intelligibilité.

Impossible de ne pas être charmé par le groove hypnotique qui caractérise Ombres portées, par les incursions caribéennes/latinos évoquées dans Bleu corail électrique, par la voix trafiquée de Sagot et le piano jazzistique de cinglé dans Vacille, par les percussions tribales en introduction de la chanson Les racines du mal ainsi que par la galopante pièce titre.

Compte tenu de la foisonnante production musicale à laquelle on assiste depuis quelques années, je ne saurais trop vous conseiller de tenter votre chance avec la pop atypique de Julien Sagot. D’album en album, cet avant-gardiste met à profit son immense talent afin de nous emmener ailleurs. Sincèrement, ce musicien m’impressionne au plus haut point. Concevoir une pop aussi singulière dans un marché comme le nôtre, c’est une prouesse. Bleu Jane est une œuvre prodigieuse créée sans aucune prétention… et ça, c’est très rare !

Ma note: 8/10

Julien Sagot
Bleu Jane
Simone Records
30 minutes

http://sagot.ca/

Pandaléon – Atone

PandaléonAtone est le premier album du trio Pandaléon, qu’on a pu connaître grâce à l’excellent maxi À chacun son gibier, paru en mai 2014. L’ambiance y est sombre, non sans rappeler celle qui se dégage de Composite de Monogrenade ou du plus récent Les arômes de Medora.

Composé des frères Jean-Philippe Levac (batterie, voix) et Frédéric Levac (claviers, voix) et de leur ami d’adolescence Marc-André Labelle (guitare), Pandaléon est né à Saint-Bernardin, en Ontario. Les thèmes du passage à l’âge adulte et des souvenirs d’enfance sont très présents sur les dix morceaux de l’album, au point où les gars sont allés enregistrer dans l’école primaire fréquentée par les frères Levac. Exploitation de la nostalgie parfaite, où dès la première pièce, Retour, on raconte les retrouvailles avec la petite école: «Non, rien n’a changé/Rien/Mais j’arrête encore/Devant l’école».

Sur Amiante, on se revoit enfant, à grimper et à jouer: «Un ballon sur le toit/Un copain sur les épaules/Une courte échelle pour le ciel» pour finir avec «nous ne sommes plus élèves/nous ne sommes pas élevés». L’aspect «école» revient aussi sur Pythagore, où des portes de casiers claquent.

Par rapport aux premiers EP, le son du trio a gagné en maturité, en puissance. Dès les premières notes émanent une force chez Pandaléon qu’on voyait poindre dans leur dernier EP À chacun son gibier, mais qui n’était pas encore tout à fait là. Même si les parallèles entre Karkwa et Pandaléon sont nombreux dans la musicalité, surtout sur une pièce comme Klondike, on sent une identité mieux définie cette fois-ci.

Bulk Tank fait partie des moments de grâce de l’album. La pièce commence en balade où les granges, les champs et les grands espaces sont louangés, pour finir en exploration indie énergique. La magnifique Atone, pièce de presque huit minutes, clôt l’album avec une progression intéressante, de la disto à une finale de violoncelle tout en finesse et quelques battements de coeur.

Pandaléon réussit donc un superbe album, auquel on prendrait bien quelques pièces de plus. C’est dans la subtilité et dans la maturité que Pandaléon a gagné depuis leurs débuts en 2012, pour notre plus grand délice auditif. Les paroles recherchées, la voix maîtrisée de Levac, la batterie solide, les claviers étonnants: tous des ingrédients pour un Atone marquant.

Ma note: 8/10

Pandaléon
Atone
Audiogram
40 minutes

http://www.pandaleon.com/