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Critique : Baxter Dury – Prince of Tears

Révélé en 2011 avec la sortie de l’excellent Happy Soup, le chic dandy britannique Baxter Dury est de retour avec son cinquième album, Prince of Tears, qui s’avère sans doute son plus sombre et pessimiste, même si le ton sarcastique des textes peut encore faire sourire. Né d’une grande peine d’amour, ce nouvel opus dévoile une pop minimaliste et grandiloquente, qui mélange le sublime et le banal.

« I don’t think you realize how successful I am? », clame Dury dès les premières secondes de la disco Miami, premier extrait de l’album révélé en août et qui ouvre le bal sur ce très court Prince of Tears (à peine 29 minutes…) Ce n’est pas le meilleur morceau du disque, loin de là, mais on y retrouve tout ce qui constitue l’ADN de Baxter Dury : une instrumentation simpliste, des chœurs féminins et cette dégaine de tombeur à la Gainsbourg, un peu pathétique dans son intonation. Ce n’est pas Dury qui chante (ou plutôt, qui parle…), mais un petit bandit qui se croit grand gangster, donnant naissance à un des multiples personnages sur cet album.

Il faut certes accepter ce deuxième degré, qui s’exprime par un niveau élevé de sarcasme et d’autodérision, pour entrer dans l’univers hétéroclite de Baxter Dury. Sur la surface, les chansons peuvent apparaître froides et cliniques, tellement elles sont livrées d’un ton ironique. Mais elles témoignent en même temps d’une grande sensibilité, et de beaucoup d’humour aussi, et Prince of Tears marque peut-être un sommet en carrière pour l’artiste de 45 ans, avec ses arrangements somptueux de cordes qui donnent une splendeur rarement vue dans sa musique.

Les moments forts sont nombreux : la mystérieuse Porcelain, portée par la voix de Rose Elinor Dougall et une ligne de basse digne des Flaming Lips; l’élégante Mungo, avec ses cordes romantiques; la punk-kitsch Letter Bomb, quasi enfantine, avec ses chœurs yé-yé; la touchante Wanna, sur laquelle Dury (où un de ses nombreux alter ego) se remémore ses erreurs du passé, tandis qu’une voix féminine lui souffle : « I wanna say something nice to you, but I don’t know how ». Mais c’est sur la pièce-titre, pleine de vulnérabilité, que le chanteur atteint un sommet, se permettant même un clin d’œil à Gainsbourg avec un motif de guitare emprunté à l’Histoire de Melody Nelson. Possiblement la meilleure chanson de Dury en carrière…

N’empêche qu’au final, ce sont les titres les plus lents et langoureux qui s’avèrent les plus réussis, parce qu’ils servent davantage l’esthétique de crooner un peu trash de Dury. Ainsi, on ressent un léger creux en milieu d’album avec l’enchaînement des guillerettes Listen et Almond Milk (celle-ci en duo avec Jason Williamson des Sleaford Mods). Malgré tout, Prince of Tears témoigne d’une belle cohérence qui faisait défaut sur le précédent, It’s a Pleasure, paru il y a trois ans.

Dans le passé, Baxter Dury a parfois donné l’impression d’avoir du mal à s’extirper de l’ombre de son paternel, le musicien Ian Dury (1942-2000), à qui l’on doit le célèbre Sex & Drugs & Rock & Roll, chanson enregistrée en 1977 avec son groupe The Blockheads. Mais sur Prince of Tears, il semble avoir trouvé sa voie, sans renier les éléments qui ont fait sa renommée. C’est charmant, repoussant, élégant, insolent, et même impertinent, à l’image de ce qu’on se fait d’un dandy…

MA NOTE: 8/10

Baxter Dury
Prince of Tears
Heavenly Recordings
29 minutes

Site Web

Critique : Sleaford Mods – English Tapas

Il y a le légendaire flegme britannique que l’on associe souvent à une certaine forme de conservatisme teintée d’arrogance, mais le « british » est aussi très efficace quand il utilise le sarcasme rentre-dedans à des fins de revendications politiques. Le duo Sleaford Mods se case clairement dans la deuxième catégorie. En 2015, j’ai découvert le tandem grâce à l’excellent Key Markets. Je retrouvais toute la hargne issue de la révolution punk des années 70 qui, couchée sur une musique totalement minimaliste, m’avait totalement surpris, mais surtout ravi.

Formé de l’intraitable Jason Williamson (voix) et d’Andrew Fearn (boîte à rythmes et basse), Sleaford Mods est actuellement l’un des groupes anglais parmi les plus controversés. Williamson qualifie son art de « sprechgesang » (un alliage de rap et de mélodies) et l’homme n’hésite pas à pourfendre toute la médiocrité de la société britannique… et qui ressemble à s’y méprendre à celle qui se développe sournoisement depuis une vingtaine d’années sur le territoire nord-américain.

Et tout y passe : la célébrité fabriquée par des médias de masse avides de cotes d’écoute monstrueuses, le manque de culture d’une société qui confond sans cesse l’art et le marketing, l’importance démesurée accordée aux opinions en 140 caractères émises sur les inutiles médias sociaux, l’apathie d’un peuple plus intéressé à s’endormir dans le consumérisme que de se lever pour une meilleure vie pour tous, sans aucune exception, de même que le délabrement de nos systèmes d’éducation qui s’affairent à former des travailleurs plutôt que des citoyens à part entière.

Le constat est implacable, dur et incontestable. La Grande-Bretagne (et l’Occident) régresse dangereusement et Williamson gratte les purulents bobos qui affligent sa patrie, et ce, sans aucune subtilité. Et vous savez quoi? Il a parfaitement raison de tourner le miroir sur l’ignorance crasse qui frappe nos sociétés et sur cette funeste tendance à faire porter le poids de notre irresponsabilité collective sur le dos des minorités. L’histoire se répète une énième fois. Va pour la partie littéraire. Je m’arrête. Je crois que vous avez compris.

Puisqu’ici on jase de musique, c’est ce dépouillement musical qui crédibilise le propos martelé sans compromis par Williamson. Une basse, un rythme en toc, une note de synthé, tout est construit pour aller à l’essentiel, sans fioritures. La formule demeure donc intacte et ça fonctionne de nouveau à la perfection.

Cela dit, on adore ou on déteste souverainement Sleaford Mods. Les déclamations et les mélodies élémentaires, crachées sans aucune finesse aux oreilles de l’auditeur, pourraient rebuter celui qui préfère s’évader dans « l’entertainement ». Pour les autres qui, comme moi, ont besoin de se sentir vivants, dans un monde dramatiquement moribond, Sleaford Mods est une bouffée d’air frais, un coup de pied dans la ruche… pour ne pas dire autre chose!

C’est bon du début à la fin et ce English Tapas prend de l’ampleur au fil des auditions. Mes préférences vont à l’hymne absurde, dédiée aux réseaux sociaux, titrée Just Like We Do, aux petits penchants punk « old school » entendus dans Moptop et Carlton Touts, aux imparables grooves qui animent Snout et Cuddly, à la menaçante Dull ainsi qu’à l’acte de contrition de Williamson face à ses propres contradictions, intitulé I Feel So Wrong.

L’héritage du néo-libéralisme économique sera totalitaire, impitoyable et nous astreindra, dans un avenir rapproché, à des tâches aliénantes et précarisées, mais au moins Sleaford Mods nous aura mis en garde. Ce groupe a le mérite de plonger nos visages botoxés, nos cerveaux hyperactifs et nos regards bovins dans notre gâchis collectif.

Ma note: 8/10

Sleaford Mods
English Tapas
Rough Trade
37 minutes

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