Hip-hop Archives - Le Canal Auditif

Critique : Lomepal – Flip

Le rap francophone de nos voisins d’outre-mer a connu une nouvelle floraison appréciable en 2017; Roméo Elvis & Le Motel, Damso et mon dernier coup de cœur, le projet flambant neuf du Parisien Lomepal, Flip.

Il titille les fans depuis avril dernier avec la sortie du clip Pommade, une réalisation haute en couleur. Elle n’aura fait qu’attiser l’envie des fans. Puis Ray Liotta, Yeux disent et Palpal, encore une fois des clips à la réalisation minutieuse qui ont tôt fait de mettre en images l’atmosphère tantôt glauque, tantôt explosive de l’artiste qui reste toutefois toujours dans un univers introspectif.

Son premier album est paru le 30 juin dernier, un peu plus d’un an après la sortie de son dernier court EP, ODSL, produit en collaboration exclusive avec le compositeur Stwo.

Lomepal s’est fait connaître par sa collaboration avec Nekfeu en 2011 pour ensuite évoluer en solo. Il s’est aussi joint à Caballero et DJ Lo sur leur projet Le Singe fume sa cigarette. Son style caractéristique lui a toujours donné une aisance à se faire reconnaître que ce soit par sa voix ou par sa poésie. Il a cette manière d’agencer les rimes et les phrases d’une manière quasi mathématique.

La touche « old school » présente dans certains morceaux de ses projets précédents a totalement disparu pour faire place à des basses plus puissantes ou des morceaux plus minimalistes en termes de couches instrumentales. Des morceaux comme Pommade ou Billets, qui déplacent de l’air et jouent sur une instrumentale trap déjantée, mais peu traditionnelle, témoignent de l’évolution intéressante et constante du rappeur. Il ne semble pas s’adapter aux tendances, mais plutôt faire grandir son style et explorer différentes palettes musicales qui lui siéent néanmoins à merveille.

Des morceaux comme Yeux Disent, Lost ou Bécane montrent bien cette capacité à raconter des histoires à la fois poétiques, mais aussi claires et imagées. On n’a pas l’impression que les mots sont lancés à la va-vite dans le but unique de rimer, mais bien de poser sur la table un ensemble de métaphores qui créent un enchevêtrement d’émotions et d’ambiances multiples. Le chant a d’ailleurs été très bien intégré aux morceaux. Les refrains chantés de Danse ou des morceaux comme Sur le sol témoignent de cette aisance vocale qui donnent une grande originalité à l’album dans son ensemble.

Les collaborations étaient d’une part prévisible, d’une part espérée. Roméo Elvis, auteur de l’album Morale 2 sur lequel figure Lomepal dans Thalys, et Caballero, éternel acolyte et seconde partie d’un duo gagnant. Sur Danse s’est toutefois pointé Lost, duo formé par la chanteuse Camelia Jordana et le compositeur Laurent Bardane. La voix sulfureuse mêlée à la production calme et planante forme un agencement des plus doux.

Lomepal déçoit rarement, mais titille avec brio. Après les clips qu’il a proposés, les fans étaient tous convaincus de la qualité de l’album à venir. Je doute que beaucoup soient déçus.

« Ils disent que c’est drôle comme un toboggan au paradis,
mais un toboggan au paradis, c’est la descente aux enfers»
-Avion

Ma note: 8,5/10

Lomepal
Flip
Indépendant
64 minutes

http://lomepal.bigcartel.com/

Critique : Vince Staples – The Big Fish Theory

« Spend a lot of money on the CDG
Ain’t I lookin’ lovely on the TV screen?
Battle with the white man day by day
Feds takin’ pictures doin’ play by play
They don’t ever want to see the black man eat
Nails in the black man’s hands and feet
Put him on a cross so we put him on a chain
Lying to me, sayin’ he don’t look like me
Rollcage on the GT3
How a show on stage like a DVD?
Put me in the MoMA when it’s over with
I used to look up to the sky, now I’m over shit »
– Crabs In a Bucket

Vince Staples lance son deuxième album intitulé The Big Fish Theory. Le précédent, Summertime ’06, avait fait belle figure et s’était retrouvé dans plusieurs tops de fin d’année en 2015. Depuis, Staples n’a pas chômé en lançant un EP conceptuel titré Prima Donna. Le Californien revient encore une fois en force avec The Big Fish Theory.

Le sens derrière le titre de l’album est d’ailleurs assez clair. La théorie réfère au fait qu’un poisson grandit en accord avec la grandeur de son environnement. Si vous placez un poisson au potentiel immense dans un minuscule aquarium, il restera petit. Staples s’en sert pour faire une allégorie de la place des noirs dans la société américaine. On pourrait étendre cette problématique aux gens de différentes origines ethniques aux États-Unis.

C’est aussi un album qui montre différentes facettes de Staples. Parfois, il se fait presque frivole avec la mélodieuse et intoxicante Big Fish. Il y parle de son rythme de vie qui a radicalement changé dans les dernières années. Le tout appuyé par Juicy J qui offre un refrain efficace à tous les points de vue. Staples a toujours été doué pour offrir un hip-hop avec des airs qui languissent dans les neurones. Le genre de refrains qu’on se surprend à fredonner en passant de la chambre au salon. BagBak est ce genre de chansons. Contrairement à la précédente malgré son efficacité mélodique, elle adopte un discours beaucoup plus politisé.

D’ailleurs le côté politique ne s’arrête pas là. C’est un peu partout sur The Big Fish Theory. Puis, dans Yeah Right, Kendrick Lamar vient faire son tour. On se retrouve devant un discours sur l’appât du gain pour l’appât du gain que dénonce Staples. C’est la différence entre réussir pour sa communauté ou pour sa personne.

Staples fait appel à de nombreux collaborateurs, dont la chanteuse Kilo Kish qui pose sa voix sensuelle dans plusieurs pièces. À chaque occasion, c’est aussi pertinent que réussi. Plusieurs compositeurs doués font aussi sentir leur présence. À commencer par Justin Vernon qui signe la trame d’ouverture, Crabs In a Bucket. Flume est aussi présent sur Yeah Right. Pour le reste, Sekoff et Sophie sont les deux producteurs à mettre le plus la main à la pâte.

The Big Fish Theory est un album totalement réussi pour Vince Staples qui continue de progresser et d’offrir des albums aussi mélodieux que pertinents. Voici un autre album de hip-hop qui risque fortement de se retrouver très haut dans les tops de fin d’année.

Ma note: 8,5/10

Vince Staples
The Big Fish Theory
Def Jam
36 minutes

http://vincestaples.com/

Critique : K. Flay – Every Where Is Some Where

La rappeuse états-unienne Kristine Meredith Flaherty, alias K.Flay, compose du hip-hop depuis bientôt quinze ans en proposant des textes plus près du féminisme que de la chosification. Elle possède une voix assez chaude pour faire du jazz et des intonations raps qui met en évidence le défilement des syllabes. K.Flay a sorti plusieurs rubans mixés (mixtapes), EPs et simples depuis 2003 ainsi qu’un premier album intitulé Life as a Dog (2014). On y retrouvait évidemment du hip-hop, mais également une palette d’éléments électros et pop rock inspirés de la scène indépendante. Every Where is Some Where (2017), publié en avril dernier, fait suite à tout ça avec un savoir-faire évident et une expérience de composition qui rend celui-ci solide et équilibré.

Dreamers prend la forme d’une balade hip-hop, suspendue au duo kick/snare et à la voix particulièrement douce de Flaherty, qualité qui contraste avec le texte et certains passages denses mettant en valeur sa performance vocale. Giver augmente à peine le tempo et l’alourdit avec les clappements de mains et le kick; la voix toujours aussi délicate nous amène naturellement vers le refrain rock alternatif 90 s, en avant de tous les instruments bien saturés. Blood In The Cut accélère encore une fois le tempo avec la basse jouée à l’octave, Flaherty complète la rythmique superbement bien et le riff du refrain vient ensuite mettre le feu à la pièce, tout en faisant étonnement penser à My Sharona (The Knack, 1979), mais avec un groove plus sexy. Champagne revient au hip-hop et à un domino de syllabes enchaînées, ponctuée par des contretemps de clappements de mains et des échantillons de cuivres.

High Enough retourne au rock alternatif, voix angélique au-dessus d’une ligne de basse saturée, avec un refrain de chanson d’amour pour cœurs cicatrisés. La basse synthétique de Black Wave fait vibrer la pièce comme du techno, mais la forme reste autour du hip-hop 90 s, salie par les effets et la distorsion. Mean It marque une pause; chanson à texte, histoire de famille, avec une basse et une guitare post-rock qui rappelle The Cure. Hollywood Forever continue de façon acoustique jusqu’à ce que la batterie et les claviers élèvent l’intensité à un niveau d’hymne rock.

La basse en glissando ouvre The President Has A Sex Tape avec un rythme terriblement efficace sur lequel Flaherty chant/chuchote un texte bien écrit; dont l’excellente « Look at who’s having the fun, easy to smile when you’re pointing the gun » offerte sur un ton condescendant. It’s Just A Lot prend la forme post-rock et l’enveloppe dans une atmosphère nostalgique tout à fait 80s, la batterie fixe le rythme au plancher de danse pendant que la machine à fumée ennuage tout le monde. You Felt Right revient à la poésie hip-hop, bien plus lente et intime, avec un refrain monté un peu comme la première piste. Slow March conclut sur une basse synthétique et une structure pop rock très radiophonique, que l’on imagine réverbérée dans un stade.

L’histoire continue avec Every Where is Some Where, faisant suite à Life as a Dog avec le même niveau de qualité dans les textes et la mise en rythme des syllabes. La composition élargit quelque peu l’éventail d’inspirations musicales, mais c’est surtout la production qui se démarque du premier opus. Il y a une clarté dans le mixage qui accentue les changements entre les couplets, refrains et ponts; un souci du détail à la hauteur de l’univers créatif de K.Flay.

MA NOTE: 7,5/10

K.Flay
Every Where is Some Where
Interscope
40 minutes

http://www.kflay.com

7 bonnes raisons d’aller voir Chance The Rapper au Centre Bell

Chance The Rapper sera au Centre Bell le jeudi 25 mai prochain dans le cadre de sa tournée Nord-Américaine. Nous avons déjà vu Chance en spectacle à quelques reprises et nous pensons bien humblement que vous devriez y être. Voici donc 7 (parce que c’est chanceux) bonnes raisons pour visiter le Centre Bell la semaine prochaine.

1 — Il est en ce moment au sommet de sa forme

Depuis la sortie de Coloring Book, il s’est affirmé comme un des rappeurs les plus imposants de toute la scène du hip-hop américain. Sur l’album on retrouve des collaborations avec Kanye West, Lil’ Wayne, D.R.A.M., Young Thug et même… Justin Beiber. C’est aussi le premier album à faire sa place sur le Billboard en comptant seulement sur de l’écoute en ligne. Sans compter qu’avant son coup de circuit de Coloring Book, Chance s’était fait bien des amis avec l’excellent Acid Rap.


 

2 — Son band, c’est du solide!

The Social Experiment suit Chance partout où il passe. Le groupe qui possède un goût développé pour le jazz, le soul, le gospel et le hip-hop qu’ils mélangent avec habileté. Donnie Trumpet (Nico Segal), le meneur du groupe est un acolyte des premières de Chancelor Bennett. La formation donne une dimension puissante aux prestations de Chance avec la puissance de leur présence sur scène.
 

3 — Son indépendance

Chance The Rapper est le rappeur indépendant le plus populaire de tous les temps. Oubliez les contrats de disques et les avantages d’une grosse machine qui cherche à faire de gros bidous. Chance a convaincu les gens avec sa musique et cela lui a permis de produire indépendamment des albums de grande qualité. Même quand il a été attaqué pour son association avec Apple, il a remis les pendules à l’heure à ceux qui veulent insinuer qu’il n’est plus indépendant.

4 — Son implication sociale

En mars dernier, Chance a donné 100 000 $ au système d’écoles publiques de Chicago. Ce don est le premier d’une suite de chèques qui totaliseront 1 million dans les années à venir. Le message de l’Américain : en tant que rappeur et professeur de cours parascolaire, il sait que la pratique des arts apprend aux jeunes la persévérance et le perfectionnisme.
 

5 — Ses dance-moves

C’est le temps de sortir tes souliers vernis…


 

6 — Ses improvisations impromptues

Chance possède un goût prononcé pour les improvisations vocales sur les chansons d’autres artistes. Son plus récent coup d’éclat est un freestyle réussi sur la chanson Mask Off de Future.

7 — Il a été cité dans Spider-Man

Oui, oui, c’est frivole… mais se faire citer dans Spider-Man… quand même.

Pour tous les détails c’est par ici.

Critique : Shawn Jobin – Éléphant

On a découvert Shawn Jobin lors des plus récentes Francouvertes. Le rappeur fransaskois a fait la demi-finale lors de l’édition 2017 après être passé par Montréal dans le cadre du Coup de cœur francophone. Si Jobin est un nouveau venu pour le public québécois, dans l’Ouest-Canadien, il possède déjà une réputation bien assise, gagnée à coups de spectacle et de travail incessant. Éléphant est le plus récent du rappeur canadien qui avait auparavant fait paraître un EP.

Faire de la musique en français au Québec demande déjà une bonne dose de courage. Le faire en Saskatchewan commande le respect. D’ailleurs, Jobin travaille en collaboration étroite avec Mario Lepage du groupe Ponteix, un autre fer de lance de la scène fransaskoise. Lepage a appris à faire des « beats » pour soutenir les rimes de Jobin. Les deux se complètent bien et ça s’entend sur Éléphant.

Jobin est à l’aise avec les mots et possède une plume intéressante qui aborde plusieurs thèmes à travers l’album. De la fête (Danse ta vie) aux moments plus difficiles (La déroute). On sent que la quête identitaire habite un peu tous les textes de Jobin. Ce n’est pas surprenant pour un artiste en situation d’extrême minorité. Sur les chansons d’Éléphant, cette même rage de vivre et cette nécessité de s’exprimer, en français.

« fou face au je m’en foutisme
des textes remplis d’anglicismes
l’avenir de notre langue est cauchemardeux
quand j’vois des jeunes « gêné » de parler français
par peur qu’on s’marre d’eux »
— Fou

Shawn Jobin est en quelque sorte la réponse plus francophone à Dead Obies. Alors que ces derniers ont trouvé le moyen de rapper une langue où l’anglais et le français se tissent et se métissent, Shawn Jobin lui clame dans un français intact qui gueule sa nécessité de vivre. Cela le mène même à adopter un accent franchouillard dans sa façon de dire sa prose. Parfois au point où ça dérange un peu l’oreille. Pourtant, sur quelques chansons, il dicte ses paroles en abandonnement pratiquement l’accent. Mon Shambhala est un bon exemple. Soudainement les « è » et les « a » sont canadiens et ça fait du bien. C’est à ce moment-là que l’on connecte le plus avec Jobin, quand il s’exprime sans fard et sans artifices.

Dans l’ensemble, cet Éléphant de Shawn Jobin n’est pas vilain. Mario Lepage aussi fait des bons coups comme la trame formée de sonorités étranges, Autouroute. Parfois, c’est un peu moins réussi, mais pour un compositeur qui n’est pas spécialisé en « beatmaking », il se débrouille très bien. Il est difficile de ne pas avoir un grand respect pour Shawn Jobin et l’audace dont il fait preuve à prendre la parole en français dans un contexte où l’écoute n’y est pas toujours. Je crois que son affirmation est complète avec Éléphant. Maintenant, il pourra tourner son regard vers la prochaine étape, conquérir la scène québécoise.

Ma note: 7 / 10

Shawn Jobin
Éléphant
Indépendant
32 minutes

http://shawn-jobin.squarespace.com/