Godspeed You! Black Emperor Archives - Le Canal Auditif

Le vieux stock : Godspeed You! Black Emperor – F♯ A♯ ∞

« The car’s on fire and there’s no driver at the wheel… » La scène pourrait faire partie d’un film, une sorte de drame post-apocalyptique dans une Amérique en perdition. Mais ces mots sont plutôt issus d’un monologue qui ouvre le classique F♯ A♯ ∞ de Godspeed You! Black Emperor, paru il y a 20 ans, et qui a établi la réputation du collectif montréalais comme un groupe à part dans le paysage musical.

Dans les faits, si on cherchait la trame sonore parfaite pour illustrer la fin du monde, c’est probablement vers cet album qu’il faudrait se tourner. Certes, le groupe a sans doute atteint de plus hauts sommets par la suite en termes de puissance sonore et de richesse orchestrale, mais F♯ A♯ ∞ porte la marque de ces œuvres inoubliables qui traversent le temps parce qu’elles nous hantent et nous habitent…

Situé quelque part entre le post-rock, la musique concrète et l’échantillonnage sonore, F♯ A♯ ∞ fait figure d’objet hétéroclite, même dans une discographie pourtant riche en expérimentation comme celle de GY!BE. Il faut dire que cet album a été enregistré dans des circonstances particulières… et deux fois plutôt qu’une!

En effet, sorti d’abord en format vinyle sur l’étiquette Kranky en 1997, l’album a été réenregistré pour sa sortie en CD l’année suivante. Et alors que la version vinyle (limitée d’abord à 500 copies) ne contenait que deux pièces pour une durée de près de 40 minutes, la formation a réarrangé le matériel pour la version CD, qui contenait cette fois trois longues pièces réparties sur une heure de musique.

Il est vrai que F♯ A♯ ∞ donne parfois l’impression d’un collage. La pièce The Dead Flag Blues s’ouvre sur un monologue tiré d’un scénario inachevé du guitariste Efrim Menuck, sur fond de complainte guitare-violon, avant qu’un sifflement de train nous entraîne dans un thème western, jusqu’à la finale étrangement optimiste. Quant à East Hastings, qui tire son nom d’une rue du quartier Downtown Eastside de Vancouver, elle démarre avec le monologue d’un prêcheur, jusqu’à ce qu’apparaisse une sombre mélodie immortalisée dans le film 28 Days Later de Danny Boyle, avant de se fondre en drone. Enfin, Providence, dont seule une partie figurait sur la version vinyle de 1997, enchaîne une section quasi-prog en 7/8 (l’envoûtante Dead Metheny) avec une marche de style militaire, pour ensuite se conclure sur un collage.

Curieusement, j’ai d’abord découvert GY!BE par le EP Slow Riot for New Zero Kanada, sorti en 1999. Je me souviens encore d’avoir été happé par cette musique à la fois grandiose, sombre et inquiétante, capable de véhiculer les plus vives émotions par sa simple trame instrumentale. Et si le groupe a ensuite perfectionné son art en signant des pièces plus cohérentes, donnant moins l’impression d’une succession de mouvements différents, F♯ A♯ ∞ reste pour moi l’album le plus cinématographique de GY!BE, pour sa richesse d’évocation et ses ambiances variées.

F♯ A♯ ∞ est aussi un album marquant en ce qu’il témoigne d’un moment précis dans l’histoire de Montréal. En effet, c’est sous l’impulsion de gens comme Menuck et Mauro Pezzente (et sa femme Kiva Stimac) que le studio Hotel2Tango, la Sala Rossa ou la Casa del Popolo ont vu le jour, contribuant à établir la métropole québécoise comme une plaque tournante de l’indie rock dans les années 2000.

C’est également par ce disque que le mythe autour de la formation a commencé à se construire. Leur méfiance envers les médias, l’industrie de la musique, leur réticence à accorder des entrevues, l’idée voulant qu’ils soient des anarchistes, qu’ils vivaient tous ensemble à l’Hotel2Tango… Tous ces éléments en ont fait un groupe auréolé d’un secret qui tranche avec la culture actuelle de la musique pop.

Oui, sans doute a-t-on un peu romancé l’impact de GY!BE et son histoire, la réalité étant souvent plus complexe qu’elle n’y paraît. Et alors que le collectif vient d’annoncer la sortie de son sixième opus, Luciferian Towers, pour le mois de septembre prochain, apprécions donc F♯ A♯ ∞ pour ce qu’il est : un des meilleurs disques des années 90, point. Pour moi, c’est Joe Tangari, du magazine Pitchfork, qui a probablement le mieux résumé l’essence de ce disque en écrivant que « si F♯ A♯ ∞ nous a appris une chose, c’est celle-ci : l’Apocalypse sera belle. »

Godspeed You! Black Emperor
F♯ A♯ ∞
Kranky/Constellation
63 minutes
14 août 1997

http://cstrecords.com/godspeed-you-black-emperor/

Critique : Appalaches – Cycles

« On est Appalaches, on joue fort! » Cette phrase est devenue une sorte de leitmotive pour le quintette montréalais Appalaches, qui donne dans le post-rock monumental et épique, au sens classique du terme. Mais si la formule s’applique effectivement aux concerts de la formation, où les bouchons sont de mise, l’approche est beaucoup plus nuancée sur disque, comme en témoigne son deuxième album, Cycles.

Enregistré et mixé au studio Hotel2Tango par Thierry Amar, du groupe Godspeed You! Black Emperor, ce nouvel opus illustre une plus grande diversité de textures par rapport au précédent Món, paru en 2014 et qui montrait déjà une grande maîtrise technique de la part du groupe. En entrevue avec Camuz en novembre 2015, le bassiste d’Appalaches, Sébastien Legault, se plaisait d’ailleurs à dire que ce prochain album s’annonçait « plus dramatique, un petit peu plus sombre aussi ».

Sans qu’il ait nécessairement influencé le travail de composition, on sent que cette collaboration avec Amar a teinté le son du groupe en studio. Les notes pulsées à la guitare qui ouvrent la pièce Oja évoquent le travail de GY!BE sur son album Asunder, Sweet and Other Distress, lancé il y a deux ans. Idem pour le motif de batterie, typique du collectif montréalais. Ce n’est pas un emprunt ou une référence, mais tout simplement une parenté stylistique qui s’exprime naturellement. Même chose pour cette façon de jouer les notes de guitare en trémolo, avec moult effets de délai et de reverb, qui rappelle le style de GY!BE ou bien d’Explosions in the Sky.

L’ajout d’un troisième guitariste permet d’ailleurs à Appalaches de pousser plus loin sa quête des lignes mélodiques qui s’enchevêtrent. Sur Bress, le groupe varie les ambiances en commençant le tout avec des arpèges de guitare acoustique, jusqu’à ce qu’un tourbillon sonore vienne les ensevelir. Avec ses enchaînements doux/forts, la pièce respecte les codes du genre. C’est du post-rock standard, mais difficile de ne pas se laisser happer par ces montées d’intensité calculées avec soin.

Même s’il a perdu deux de ses membres fondateurs depuis ses débuts (le guitariste Mat Janson Blanchet a quitté l’aventure et le batteur Ugo Bossé a été remplacé par Maxime Legault-Venne), Appalaches semble avoir gagné en cohésion sur Cycles. La pièce Mstqzotq montre une formation en pleine possession de ses moyens, capable de passer d’une séquence où les guitares se répondent doucement à une finale parmi les plus lourdes de son répertoire. Là où Món se voulait plus aérien dans ses atmosphères, Cycles nous fait vivre des émotions plus troubles, comme si la musique strictement instrumentale du quintette exprimait quelque chose au-delà des mots.

À ce chapitre, c’est la pièce Milsai qui ressort du lot, avec ses 12 minutes bien comptées de post-rock fiévreux alternant entre « tons mélancoliques et crescendos triomphants », tel que décrite par le blogue Arctic Drones en janvier. Quant à la conclusive Iresdepia, elle se veut plus hermétique, plus difficile à apprivoiser. L’ajout de piano est bienvenu, mais la finale style drone manque de mordant.

Ma note: 7,5/10

Appalaches
Cycles
Indépendant
47 minutes

https://appalachesmtl.bandcamp.com/releases