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Critique : Chastity Belt – I Used to Spend So Much Time Alone

Fondé vers 2013 par quatre amies s’étant rencontrées à l’université près de Seattle, Chastity Belt a su connaître une ascension assez rapide en popularité. Le groupe rock qui marie des influences post-punk et shoegaze assumées nous a fait paraître début juin leur second album en carrière, I Used To Spend So Much Time Alone.

Après Time to Go Home, un album somme toute assez guilleret, les filles de Walla Walla, une petite ville de l’état de Washington, semblent avoir décidé de se gâter encore plus sur les influences shoegaze qu’auparavant. Si on retrouve toujours les mêmes accords arpégés à la Sonic Youth qui m’avait fait découvrir et apprécier le groupe en 2015, au point de placer leur premier opus dans mon top 10 de l’année, il faut avouer qu’un beau travail a été fait au niveau du matriçage et du son du band en soi, depuis le temps.

Pièce maîtresse de la parution, Caught in Lie souligne cette dernière affirmation. Bien présent, l’esprit post-punk et post-ben-des-affaires des filles y transparaît énormément. Un travail soigné d’écriture, souligné par une basse entêtante, mais bien pensée, et ce fantastique jeu de guitare, que je mentionnais ci-haut, y font leur preuve, simplement et efficacement. Sinon, soulignons aussi d’autres morceaux particulièrement intéressants de l’opus : la très calme It’s Obvious, qui nous offre un des trop rares solos de guitare de leur discographie, et Used to Spend, la pièce-titre qui survient vers la toute fin de la galette.

Niveau texte, on pourrait presque qualifier le tout d’emo. Sans tomber directement dans le « blabla ma vie va mal blabla dépression blabla je pleure tout le temps… » éculé et trop au premier degré, il faut dire qu’on n’est pas nécessairement dans le joyeux non plus. Sans délaisser ses paroles à saveur féministe, le quatuor avance quand même dans des eaux plus personnelles et Julia Shapiro s’y livre avec pudeur, sa voix éraillée toujours au centre des productions. Elle nous parle d’épuisement, de sentiments dépressifs, des difficultés de maintenir une vie extrapersonnelle équilibrée et de la difficulté à justement assumer que l’on peut vivre ces choses et que ce soit parfaitement normal. Alors que d’autres tenteront de tout cacher sous de faux airs, Shapiro nous remet cet état d’esprit directement au visage en nous invitant à y réfléchir.

C’est quand même assez fort. Surtout de la part d’un groupe qui s’était fait connaître par des textes qui invitait à la fête et à la libération. Ils adoptent cette attitude de gravité sans trop se dénaturer. On souhaite quand même à la bande américaine de trouver une façon de se sentir mieux, mais d’ici là, avouons que ça produit quand même des maudites bonnes chansons. Sans se hisser dans le top de meilleures parutions de cette première moitié de l’année 2017, I Used to Spend So Much Time Alone reste quand même une sortie fort probante qui prouve que le statut de Chastity Belt de nouvelle force majeure du rock alternatif indépendant que certains chroniqueurs américains nous dressent, n’est pas exagéré.

Ma note: 7,5/10

I Used To Spend So Much Time Alone
Chastity Belt
Hardly Art
42 minutes

https://chastity-belt.bandcamp.com/

Super Unison – Auto

Super UnisonNon, Super Unison n’est pas une réédition de luxe de l’album Unison de Céline Dion. C’est plutôt le nouveau projet de Meghan O’Neil Pennie, ex-chanteuse de Punch.

Punch est bien sûr le nom d’une boisson alcoolisée servie dans un bol ou d’un coup de poing dans la gueule, selon le contexte. C’était également le nom d’un groupe hardcore punk féministe très solide de l’écurie Deathwish. Écoutez le dernier album du groupe (They Don’t Have To Believe) et vous vous en rendrez compte après trois secondes.

C’est peut-être lié à un besoin de changer de cap artistique ou de relaxer un brin, mais le nouveau projet de mademoiselle O’Neil, qui tire l’inspiration de son nom d’une chanson de Drive Like Jehu, est considérablement plus «smooth» que Punch. Je ne dis pas non plus que l’album jouera dans les spas nordiques ou les bars à cocktails d’un quartier embourgeoisé de votre choix. Loin de là. Meghan a encore plein de choses à dire, à chanter ou à crier. Seulement, c’est un peu plus nuancé ce coup-ci et ça relève davantage du post-hardcore. Au final, c’est un heureux mélange de Bikini Kill, de X-Ray Spex et de l’ensemble de l’écurie Dischord Records pis c’est «loud» en ciboire.

Du côté des textes, Meghan a une dent contre le patriarcat dans You Don’t Tell Me, elle encourage les femmes à prendre leur place dans Prove Yourself et elle parle soit de la mort d’un ami ou de la fin d’une amitié dans Losing You. Plusieurs textes sont également moins directs que ceux de Punch et laissent beaucoup de place à l’interprétation. De toutes les chansons se dégage un sentiment de prise de contrôle, habile combinaison de la voix super imposante de Meghan et de la chimie entre les membres du trio, qui est complété par Justin Renninger et l’ex Dead-Seeds Kevin DeFranco.

Au moment d’écrire cette critique, je viens juste de lire un article sur des agressions sexuelles ayant eu lieu à l’université Laval. Il y a encore beaucoup de travail à faire avant d’en finir avec le patriarcat et la culture du viol dans notre belle société. C’est vraiment décourageant. Il n’y aura jamais assez d’organismes qui viennent en aide aux victimes, il n’y aura jamais assez d’éducation portant sur le respect des femmes au primaire et il n’y aura jamais assez de groupes féministes, peu importe le style. N’empêche qu’après avoir lu des commentaires d’attardés mentaux qui rejettent le blâme sur les femmes qui s’habillent sexy et autres conneries du genre, ça fait vraiment du bien d’écouter l’album de Super Unison en s’imaginant rouler en char sur de tels connards.

Je déconne. Mais la violence de leur musique est thérapeutique et Auto est un des albums les plus pertinents du style à voir le jour en 2016. La sortie de leur premier EP m’est complètement passée sous le radar en 2015. Je vais faire mes devoirs de ce pas.

MA NOTE: 8/10

Super Unison
Auto
Deathwish
32 minutes

https://superunison.bandcamp.com

Savages – Adore Life

SavagesSavages revient à l’avant-scène en ce début d’année avec Adore Life, leur deuxième album. En 2013, la formation anglaise avait fait paraître Silence Yourself, une charge à fond de train envers une société que les filles jugent opprimante. Le groupe est particulièrement efficace à exprimer la violence qui est faite aux individus marginaux. Elles représentent à merveille l’esprit du punk et l’habite avec un fort penchant féministe très intéressant et positif.

Sur Adore Life, le quatuor prend une tournure beaucoup plus intime. Plutôt que de discuter société, elles parlent d’elles, de la vie, de l’amour, des hauts et bas. Le tout est jeté sur une musique encore mieux dessinée, mieux construite, plus nuancée et surtout un peu plus aventureuse. Il y a moins de rage, mais plus de force brute. C’est tout à fait délicieux de la première à la dernière note.

Les relations amoureuses occupent une grande part des préoccupations exprimées dans les paroles sur Adore Life. The Answer qui ouvre l’album prend le chemin de la jalousie et des relations toxiques. Et que dire de l’excellent riff de la guitariste Gemma Thompson superbe d’un bout à l’autre! Le superflu n’a pas sa place dans la musique de Savages qui préfère le dense à l’aérien. La seule exception est la pièce Adore. Menée de front par la basse mélodieuse, la chanson fait place à quelques sons de guitares abrasives et quelques tambours qui se font épars tout au long. On laisse plutôt entièrement la place à la voix de la puissante et charmante Jehnny Beth. Celle-ci possède à la fois la révolte et le charme d’un crooner dans sa voix. Son interprétation tout au long de l’album est succulente.

Parmi les autres pièces, plusieurs retiennent l’attention comme la dance-punk Evil, la viscérale Sad Person, la mélodieuse When In Love ainsi que la sombre et surprenante Surrender. Vraiment, on ressort de l’écoute de Adore Life avec un sentiment de satisfaction complet.

Savages offre un excellent nouvel opus de post-punk. Si vous avez aimé Silence Yourself, vous risquez d’être encore plus en extase devant le quatuor féminin. Les Anglaises nous envoient des pièces puissantes et intimes qui frappent la cible à tous coups.

Ma note: 8/10

Savages
Adore Life
Matador Records
40 minutes

http://savagesband.com/