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Critique : Le diable (comme outil) – Anémie 61

Joël Vaudreuil est d’abord et avant tout connu pour son rôle de gardien de la mesure chez Avec pas d’casque. Le batteur n’est pas que musicien, par contre. Il fricote aussi avec l’art visuel et voici qu’il se lance dans une aventure solo expérimentale au nom délicieux : Le diable (comme outil).

Il ne faut pas aborder Anémie 61 en se disant qu’il y aura un quelconque rapport entre cet album et ceux de son groupe de folk-country-lunaire extraordinaire. Anémie 61, c’est rêche, c’est rugueux et c’est bien intéressant comme ça. Vaudreuil offre un rock lourd et sombre qui s’amuse à prendre des détours inattendus dans la composition. Les changements de cap sont souvent instantanés et marqués. Anémie 61 est une création intéressante et intrigante.

Dernier déjeuner nous livre des guitares lourdes comme il s’en fait souvent sur l’album. C’est aussi une des pièces pendant lesquelles Vaudreuil chante avec une voix noyée dans le mix et filtrée avant de nous arriver. Une voix qui semble venir d’outre-tombe sans non plus avoir une lourdeur de basse gutturale. Char cheval qui la précède fait aussi appel à des guitares présentes qui optent pour le bruit plutôt que la lourdeur. Vaudreuil a tout enregistré chez lui et l’on doit à Julien Mineau (Malajube) d’avoir rendu la chose avec le plus de qualité sonore possible. Le diable (comme outil) possède beaucoup d’anarchie dans le son. Ce n’est pas un objet facile à rendre.

Malgré bien des moments bruyants, ce ne sont pas toutes les chansons qui sont pesantes. Avoir envie de danser possède un petit quelque chose d’aérien malgré les sons stridents qui se dégagent de certains instruments. On y trouve aussi une mélodie efficace qui gagne en puissance au fur et à mesure qu’on y progresse. Salut pis meurs est plus douce bien qu’elle termine avec un gros riff. La distorsion fait place à une guitare claire quoique toujours électrique. C’est contemplateur et réussi.

Que du bon sur ce premier album du diable (comme outil)? Pas tout à fait, Anémie 61 possède les travers de l’expérimentation et manque un brin de fil conducteur. Vaudreuil essaie beaucoup de choses et c’est tout à son honneur. On ressent tout de même une certaine déroute qui manque parfois de jab. C’est bien nous perdre un peu, mais il manque toujours ce punch qu’on n’attend pas qui va nous assommer.

Dans l’ensemble, Anémie 61 est une réussite et surtout une œuvre audacieuse de la part de Joël Vaudreuil. Il montre son talent de multi-instrumentiste et propose des compositions aux lourds accents sombres. Ça rappelle du Black Sabbath dans l’esprit, mais pas dans la musique. Si vous aimez les rythmes ésotériques qu’on retrouve souvent chez Sacred Bones, vous allez tomber dans l’Anémie 61 et y passer de bons moments!

Ma note: 7/10

Le diable (comme outil)
Anémie 61
Sainte-Cécile
30 minutes

https://lediablecommeloutil.bandcamp.com/

Les Francofolies de Montréal 2017: Amours, Délices et Orgues de Pierre Lapointe

Mercredi soir, à la Maison Symphonique, avait lieu la représentation d’Amours, Délices et Orgues, le spectacle multidisciplinaire à grand déploiement de Pierre Lapointe, jeune chanteur à la houppe de cheveux toujours aussi tendance. Une soirée où il fallait ouvrir ses horizons et plonger tête première avec l’artiste ainsi que toute son équipe.

L’expérience

D’abord et avant tout, rappelons qu’Amours, Délices et Orgues reste une expérience audacieuse extrêmement complexe. Dans une mise en scène de Sophie Cadieux, Pierre Lapointe nous convie dans une bulle créatrice hautement expérimentale où l’art émergeant se diffuse sous différentes formes. Que se soit par la danse de Frédéric Gravel, le théâtre avec Éric Bernier, le design éclaté de Matali Crasset ou même la musique de Vincent Legault et Florence Blain Mbaye, le chanteur s’amuse, visiblement, dans ce nouveau terrain de jeu qui amène le public à réfléchir. Sous un décor de prisme lumineux, toujours en mouvements, on jurait se retrouver devant une installation vivante dans un musée d’art contemporain. Si on ressort mes notions de mon DEC en arts visuels des boules à mittes… bien entendu!

La musique

Lapointe s’adresse à son public en laissant imprégner les mots dans nos têtes. En chantant sur l’introspection, la différence, le regard des autres, l’homosexualité, la douleur et l’espoir, l’artiste ne manque pas à ses habitudes. Il ose avec son franc parlé tout en laissant couler chacune de ses paroles avec un débit vocal touchant. Lorsqu’il se retrouve derrière le piano, Lapointe nous berce sous des faisceaux de lumière tantôt vifs, tantôt doux. Les plus beaux moments du spectacle resteront ceux où l’orgue occupe une place de choix dans l’espace scénique, comme sur la magnifique Tel un seul homme. L’ambiance demeure enveloppante et lumineuse. Notons aussi les réarrangements acoustiques de La sexualité et L’étrange route des amoureux, qui méritent toutes deux une jolie mention.

La démarche expérimentale 

Avec les monologues, écrits par Étienne Lepage, Lapointe fait naître en nous des réflexions d’un point de vue sociétal. Il nous confronte à des faits actuels (les violences contre la communauté LGBT à Orlando en exemple) afin qu’on puisse se questionner en tant qu’humain fonctionnant dans une société distordue.  Plus loin durant la représentation, sur scène, en conversation avec le comédien Éric Bernier, les deux hommes discutent, se répondent, jouent au chat et à la souris sans trop savoir pourquoi. Le tout en projetant des émotions multiples qui transmettent un doute quant au symbolisme de ce moment précis du spectacle. Ce qui achale facilement pour ce genre de théâtre expérimental, si vous voulez mon avis. Que veulent-ils vraiment dire? Est-ce pertinent? Est-ce que Bernier était une sorte d’alter-ego de Lapointe ? Une conscience? Un double peut-être? Beaucoup (trop) de questions, sans réponses. Les analyses peuvent aller très très loin. Même s’il y a du non-dit, le public est tout de même invité à s’embarquer dans une expérience artistique des plus éclectiques qui soient. La preuve, à la fin du spectacle, j’en perdais mes mots. Était-ce voulu?

Quoi qu’il en soit, Amour, Délices et Orgues reste un spectacle important et bouleversant, artistiquement parlant. Reste à savoir si on est prêt à tolérer ou non, cette ambiguïté qui plane…

http://www.francofolies.com/

Critique : Arca – Arca

Alejandro Ghersi est un habitué des productions trash et expérimentales. Après avoir travaillé avec quelques artistes de génie par le passé, et l’on parle ici de gros noms comme Björk, Kanye West, Frank Ocean ou FKA Twigs, il est retourné à la production de contenu solo sous son projet Arca. Après des albums particulièrement sombres, chaotiques et troublants, parfois même violents, dans les dernières années, Arca marque un pas important.

Plus calme et rêveur, l’album se veut une communion avec le personnage Arca et Ghersi lui-même. Se livrant, redécouvrant ses origines vénézuéliennes en chantant en espagnol, Ghersi nous montre un aspect réel et profondément humain de sa production que l’on n’avait jamais encore vu aussi clairement. Principale innovation : l’artiste reprend la place d’honneur de ses productions par le chant, chose qu’il n’avait que rarement faite depuis son adolescence. L’innovation vient donner une vulnérabilité palpable aux chansons de l’album. C’est totalement déroutant lorsque l’on considère les productions monolithiques et plus grandes que nature de Mutant (2015) et Xen (2014), qui s’imposaient avant tout par leur force.

Les pièces d’Arca sont aériennes, cathédralesque même au niveau de l’environnement sonore, à un point où l’on ne peut qu’être sublimé par des moments forts comme Piel, Reverie ou Sin Rumbo. Si ces productions restent résolument contemporaines, des influences classiques s’y intègrent ça et là avec facilité pour accentuer le tout. Quoi demander de mieux dans un album purement romantique comme celui-là? À l’inverse, un Desafio vient embrasser le passé plus pop de l’artiste. Une surprise bienvenue pour détendre un peu l’atmosphère méditative et parfois douloureuse du reste du disque. Ces aspects divers finissent par rendre l’écoute plus facile que ses arides opus précédents. On ne parle pas d’une écoute nécessairement très accessible, mais qui offre du moins une porte d’entrée intéressante à la carrière solo du DJ établi à Londres.

Bref, Arca s’impose réellement comme un essentiel de 2017, mais également de la musique électronique en général. Ghersi est un pionnier qui aura réussi à populariser lentement, mais sûrement, un pan complet de la techno expérimentale qui restait inconnue aux yeux du grand public, sans toutefois se dénaturer. Un exploit qui exige reconnaissance.

Ma note: 9/10

Arca
Arca
XL Recordings
43 minutes

http://www.arca1000000.com/

Critique : Julien Sagot – Bleu Jane

Après avoir été un idéateur sonore de grande importance au sein de la formation Karkwa, Julien Sagot a entamé une intéressante carrière solo. L’aventure a débuté en 2012 avec l’excellent Piano Mal. Déjà à l’époque, Sagot nous proposait une pop résolument champ gauche et sincère qui détenait une signature forte, et ce, malgré les ascendants spectraux à la Patrick Watson qui caractérisaient ce premier effort. Avec Valse 333, disque paru l’année suivante, le multi-instrumentiste confirmait d’une éloquente manière qu’il était bel et bien là pour durer.

Ce que j’aime par-dessus tout chez Sagot, c’est cette mixture de références musicales françaises (Bashung, Murat, Arthur H, etc.) et de pop expérimentale qui n’a rien à envier aux meilleurs du genre. Bref, l’artiste est une magnifique bébitte dans le paysage sonore québécois souvent si consensuel…

C’est aujourd’hui même que paraît Bleu Jane, une nouvelle offrande attendue de la part de Sagot. Coréalisé avec l’aide de l’arrangeur et ingénieur de son Antoine Binette Mercier, l’excentrique créateur nous présente encore un disque hors norme qui épouse une panoplie de styles, souvent au sein d’une seule et même chanson, et qui conserve une cohérence exemplaire. Un exploit en ce qui me concerne.

Cordes, claviers, percussions, rythmes électros se marient à la perfection et donnent l’impression d’entendre un Angelo Badalamenti sous amphétamines ou encore un Alain Bashung en format électronique. Original, étrange, éclectique, et tout de même harmonieux, le parisien d’origine, qui a passé la majeure partie de son existence à Montréal, fait ici la preuve par mille qu’il est un artiste de calibre international, rien de moins. Ce gars-là mérite amplement de sortir du minuscule Québec et d’exploser à la face du monde tant son art est différent, certes, mais totalement incarné. Sagot ne sonne comme personne et sur la durée, ce talent finira par payer, croyez-moi.

Tout au long des 30 minutes que vous passerez en compagnie de ce Bleu Jane, vous alternerez entre des atmosphères post-surf, post-punk, caribéennes, latinos, rock et orchestrales. Les ruptures rythmiques sont aussi nombreuses que déstabilisantes et Sagot trouve toujours le moyen de nous garder captifs. C’est grâce à son travail mélodique subtil que ce disque maintient un bon degré d’intelligibilité.

Impossible de ne pas être charmé par le groove hypnotique qui caractérise Ombres portées, par les incursions caribéennes/latinos évoquées dans Bleu corail électrique, par la voix trafiquée de Sagot et le piano jazzistique de cinglé dans Vacille, par les percussions tribales en introduction de la chanson Les racines du mal ainsi que par la galopante pièce titre.

Compte tenu de la foisonnante production musicale à laquelle on assiste depuis quelques années, je ne saurais trop vous conseiller de tenter votre chance avec la pop atypique de Julien Sagot. D’album en album, cet avant-gardiste met à profit son immense talent afin de nous emmener ailleurs. Sincèrement, ce musicien m’impressionne au plus haut point. Concevoir une pop aussi singulière dans un marché comme le nôtre, c’est une prouesse. Bleu Jane est une œuvre prodigieuse créée sans aucune prétention… et ça, c’est très rare !

Ma note: 8,5/10

Julien Sagot
Bleu Jane
Simone Records
30 minutes

http://sagot.ca/

Critique : Age Coin – Performance

Age Coin est un projet électro-industriel formé de Kristian Emdal et Simon Formann, deux membres de la scène underground danoise, bien ancrée à Copenhague. Leur premier album, Perceptions (2013), comportait deux pièces industrielles dont l’atmosphère s’apparentait à un conduit d’aération dans un bunker scandinave. C’était sombre et froid et n’avait pas vraiment de lien avec leur passé post-punk.

À l’écoute de leur deuxième album Performance, sorti en janvier sur Posh Isolation, on remarque tout de suite une différence dans le montage des pièces, plus courtes et nombreuses que sur Perceptions. Le duo a profité de l’occasion pour mettre en perspective leurs débuts drone et noise et se rapprocher du IDM et du techno. Ils conservent donc une part de froideur électronique, mais lui donne également une part de chaleur humaine avec ses passages interprétés, dans lesquels il y a une intention, un geste qui donne du groove aux séquences numériques.

Le bourdonnement lointain, la basse dubstep et les percussions réverbérées d’Esprit ouvrent grandes les portes de l’usine dans laquelle se déroulera l’album. Raptor accélère le rythme et propose un profil mélodique plus développé, quelque part entre du house et du IDM. La palette d’échantillons agrémente superbement bien le rythme et lui ajoute un côté croustillant, et givré.

Domestic I marque une pause avec son ambiance mécanique accompagnée d’un violoncelle; ça se rapproche de l’improvisation et de la musique mixte. La pièce conserve son étrangeté jusqu’à la fin et détonne par son ton expérimental. Damp reprend la balle au bond envoyée par Raptor avec sa structure tribale texturée par des échantillons métalliques. La progression est excitante, particulièrement à partir du kick ponctué par un échantillon d’expiration.

Monday donne suite à Esprit avec son flow dubstep, les textures bruitées claquent à proximité et créent un contraste avec la basse oscillante; pendant que les percussions réverbérées nous gardent bien placés au milieu de la chaine de montage. Comme la première, Domestic II a l’effet d’un interlude, moins expérimental, mais aussi près de la musique mixte avec une prestation au piano trafiquée par de la distorsion et du noise de mauvaise connectique. Protein termine l’album de façon plus dense, comme du IDM à la frontière du techno, avec une petite intention jazz dans les contretemps.

J’ai trouvé Performance bien plus captivant que son prédécesseur, non pas parce que leur côté drone et noise soit moins intéressant, mais bien parce qu’ils ont ajouté une trame complète de rythmes à l’avant qui déplace la trame ambiante vers l’arrière. L’autre aspect très plaisant à écouter est la spatialisation, superbement bien exécutée, du clic collé sur l’oreille droite à l’impact dans le fond de l’entrepôt manufacturier. Les fans d’Egyptrixx et Objekt vont adorer, si ça peut vous donner une idée.

MA NOTE : 8/10

Age Coin
Performance
Posh Isolation
32 minutes

http://poshisolation.net/products/age-coin-performance-lp-pre-order