États-Unis Archives - Page 2 sur 17 - Le Canal Auditif

Critique : Weezer – Pacific Daydream

Depuis quelques années, la bande menée par Rivers Cuomo déçoit beaucoup plus qu’elle n’épate. L’an dernier, Weezer avait fait paraître un White Album correct, sans être vraiment intéressant, sur lequel la formation plongeait dans une esthétique pop californienne très Beach Boys. Deux ans auparavant, le groupe y allait d’un Everything Will Be Alright In The End somme toute assez ordinaire. Voilà que le quatuor récidivait récemment avec son 11e album en carrière intitulé Pacific Daydream.

La prémisse de départ ? Cuomo souhaitait présenter à ses admirateurs un album où le son léché et ensoleillé des Beach Boys (que voulez-vous, on ne s’en sort pas ?) irait à la rencontre d’un rock prolétaire à la The Clash. Ceux qui ont lu ma critique du dernier Foo Fighters savent à quelle enseigne je loge quant à ce genre de démarche ampoulée qui camoufle trop souvent une déficience majeure au niveau « songwriting »…

Pour réaliser ce nouvel album, Cuomo a fait appel à un réalisateur parfaitement « post-moderne » ( et ce n’est pas un compliment) en la personne de Brian Walker et, encore une fois, l’acolyte Jack Sinclair apporte une aide que je qualifierais de « quelconque » au travail chansonnier du meneur.

Comme vous pouvez vous en douter – si vous tenez compte du postulat de départ émis par Cuomo – les textes font référence à certaines « joies nostalgiques » qu’a vécues notre homme, le confinant ainsi dans une solitude quelque peu éprouvante, du moins pour lui. Musicalement, malgré cette réalisation parfaitement pop, parfaitement lustrée ainsi que les magnifiques harmonies vocales fortement inspirées par vous savez qui, c’est probablement la pire production de la carrière de Weezer.

Weezer est à son mieux lorsqu’il brasse la cage, tout en étant mélodiquement accrocheur, frayant ainsi avec la power pop des années 70. J’accepte la nouvelle idylle que le groupe entretient avec la pop californienne des années 60, mais sans la charge rock, j’ai l’impression de me retrouver dans un condo de pacotille de Fort Lauderdale plutôt que sur une magnifique plage de Venice. Sur Pacific Daydream, le groupe s’enfonce dans la pop grand public, paresseuse et sans substance.

Si je mets mes lunettes roses, je dois avouer que l’extrait Feels Like Summer est totalement vendeur, mais, chers lecteurs, expliquez-moi ce qu’il y a d’authentiquement « Weezer » dans ce disque. Je peux aisément accepter qu’un groupe emprunte un virage accessible, mais de là à y perdre son identité – dans ce cas-ci, le côté pop punk qui déménage – il y a une frontière que je ne franchirai pas. Weezer possède la liberté de faire ses propres choix, mercantilistes ou non. Pour ma part, je refuse de les suivre tout simplement.

Voilà un autre groupe rock qui souffre d’un irrémédiable déclin créatif. Aussi simple que ça.

Ma note: 3/10

Weezer
Pacific Daydream
Warner Music
34 minutes

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Critique : The World Is A Beautiful Place & I’m No Longer Afraid To Die – Always Foreign

Le groupe au nom le plus long des dernières années lançait à la fin septembre son troisième album. Son indie-rock à forte tendance emo rock avait conquis la critique lors de la sortie de l’excellent Harmlessness. Avec son mélange d’émotions à fleurs de peau additionnée de ses riffs qui alternent entre un minimalisme doux et une distorsion chaude, le groupe a fait sa marque et réussi à renouveler un genre qui n’était plus d’actualité.

TWIABP est une bande de 7 musiciens qui se retrouve augmentée en studio. Cela leur permet une belle palette sonore. Sur Always Foreign, le combo nous en fait voir de toutes les couleurs et évoque par moments des procédés utilisés par Neutral Milk Hotel sur In the Aeroplane Over the Sea en passant de chansons délicates à des charges puissantes et rapides. C’est un troisième album entièrement réussi pour la bande.

Les pièces à la mélancolie omniprésentes et aux envolées aériennes sont de retour sur Always Foreign. Ça commence dès la première chanson, I’ll Make Everything, qui revient avec des chœurs où s’entremêlent les voix des membres du groupe. De plus, on y retrouve des cuivres, qui seront passablement présents sur l’album. Ils nous reviennent sur Gram aux somptueux arrangements pendant que David Bello chante :

I’m sorry for being sorry.
That cause of anxiety
is wasting all our minds.
This should never have been a crime.
Gram

Il n’y a pas que les pièces douces et délicates qui habitent ce Always Foreign. Plusieurs pièces percutent avec leurs riffs de guitare bruyants. L’intoxicante Dillon and Her Son sur laquelle la voix de Katie Dvorak opère son charme lorsqu’elle s’harmonise avec celle de Bello. The Future attaque plutôt la chose avec une énergie punk entraînante qui créera bien quelques mosh pits en tournée.

Par contre, c’est vraiment lorsqu’ils se font emo un maximum que TWIABP excelle. La sublime Marine Tigers qui prend aussi le parti d’une certaine critique sociale.

We know that they have got a plan too:
a car for us to drive in;
a box for us to die in;
a vote for us to write in;
an app we all confide in.
Making money is a horrible and rotten institution.
We’re here.
We’re here,
I told you so.
Marine Tigers

N’allez pas croire qu’il s’en tient à la mélancolie et la tristesse. Parfois, les blessures sont vives et se traduisent par une violence brutale et des paroles qui ne font ni d’une ni de deux :

I can’t wait.
I can’t wait.
I can’t wait until I see you die.
Call me “a-rab.”
Call me a “spic.”
I can’t wait until I see you die.
Fuzz Minor

Dans cette dernière, les guitares suivent la violence avec un picking frénétique alors que les cuivres viennent bonifier une fois de plus l’ensemble. Le calme après la tempête s’opère alors que ce sont les effets de guitares qui sont à l’honneur. Un travail de textures de guitare intéressantes qu’on retrouve une fois de plus sur la mélancolique Faker.

C’est un troisième album pleinement réussi pour The World Is A Beautiful Place & I’m No Longer Afraid to Die. Si vous aviez aimé Harmlessness, vous serez contenté. Ceux qui apprécient le rock emo, Sunny Day Real Estate, Cloakroom, Lieutenant, Grandaddy et compagnie devraient y jeter une oreille si ce n’est déjà fait. Ça risque d’être votre prochain coup de cœur.

Ma note: 8/10

The World Is A Beautiful Place & I’m No Longer Afraid to Die
Always Foreign
Epitaph Records
43 minutes

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Critique : Deer Tick – Vol. 1 et Vol. 2

Deer Tick est l’un des groupes parmi les plus mésestimés dans sa catégorie. Le folk rock prolétaire, un peu punk, un brin garage, proposé par la bande menée par John McCauley mériterait un plus grand rayonnement. Mais comme vous le savez tous, chers lecteurs, l’excellence n’est pas nécessairement un gage de succès populaire. On pourrait en débattre longtemps. Les apôtres du « paraître », qui ne jurent que par le succès de masse, auraient bien du mal à reconnaître ce qui émane du talent pur de ce qui relève du marketing…

Cela dit, Deer Tick fait partie de l’équipe des talentueux, pas de doute là-dessus. En 2013, le quatuor lançait Negativity; un virage accessible, pour ne pas dire « mature », qui m’avait laissé quelque peu sur mon appétit. Après une pause méritée, durant laquelle McCauley s’est assagi – le bonhomme s’est marié et est devenu un bon père de famille – la formation était de retour récemment avec deux albums simplement nommés Volume 1 et Volume 2.

Le concept de ces deux disques est aussi « naïf » que les intitulés : un album essentiellement folk rock et un autre qui replonge dans les racines rock garage de la formation. Deux créations qui respirent l’humilité à plein nez où le seul fil conducteur réside dans la qualité des chansons.

Tout au long de ces deux volumes, McCauley évoque la complexité de vieillir dans un monde qui exige une éternelle jeunesse de corps et d’esprit… sous peine d’être exclu. McCauley s’interroge aussi sur la façon de conserver sa pertinence et sa créativité en avançant en âge. Et la réponse se trouve assurément entre une ouverture d’esprit entière à la nouveauté et une sauvegarde de l’intégrité et l’authenticité créative qui habite tout artiste digne de ce nom. Pas une mince tâche de trouver un certain équilibre entre toutes ses exigences.

Si le Volume 1 comporte sa part de bonnes chansons, c’est le deuxième segment qui est venu me combler. Les Sea Of Clouds, Doomed From The Start, Hope Is Big ainsi que la conclusive Rejection font partie des bons moments de ce premier volet qui immerge l’auditeur dans un univers « dylanesque » assez adulte. Une sorte de continuité de ce qui était offert sur Negativity.

En contrepartie, sur le Volume 2, on retrouve Deer Tick en format résolument rock, quoiqu’un peu tempéré. C’est sous ce format que j’apprécie plus spécifiquement la formation et les ascendants punk rock millésimés sont toujours présents à l’arrière-scène. Je pense entre autres à l’excellente Jumpstarting que n’aurait pas reniée le bon vieux Paul Westerberg. McCauley et ses comparses incorporent également quelques influences « springsteenienes » qui mettent de l’avant des moments pianistiques intéressants.

Ce Volume 2 regroupe donc une majorité de chansons fort valables. La country rock Look How I Am Clean, les retentissantes It’s A Whale et Sloppy, la locomotive S.M.F et le rock ’n’ roll « drette dans ta face » titré Mr. Nothing Gets Worse sont les parfaits porte-étendard de ce deuxième tome.

Ceux qui aiment le rock sans fioritures adhéreront aisément au Volume 2 et ceux qui préfèrent leur folk rock un peu pépère y trouveront leur compte avec le Volume 1. Bref, même si je préfère nettement Deer Tick en mode abrasif, la formation demeure une valeur sûre. Un groupe sur qui l’amateur de rock peut certainement compter.

Ma note: 7/10

Deer Tick
Vol. 1 et Vol. 2
Partisan Records
70 minutes

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Critique : Bill MacKay + Ryley Walker – SpiderBeetleBee

Ryley Walker est un auteur-compositeur fort respecté dans le milieu du folk états-unien… et je ne fais pas référence à cette musique aseptisée et publicitaire « à la Lumineers ou X Ambassadors » que l’on entend dans les radios commerciales. Walker s’inspire plutôt de musiciens britanniques qui ont connu leur heure de gloire au cours des années 70; Nick Drake et Bert Jansch en tête de liste. S’il y a deux disques de Walker à vous procurer, c’est bien le sublime Primrose Green – album qui allie le folk au jazz – et le plus conventionnel, mais tout aussi grisant, Golden Sings That Have Been Sung.

Bill MacKay, lui, est un guitariste expérimental et un maître improvisateur tenu en haute estime par ses pairs, entre autres par Walker lui-même. Les deux virtuoses ont déjà collaboré en proposant en 2015 l’album Land Of Plenty; un enregistrement en concert durant lequel les deux instrumentistes s’aventurent dans une sorte de folk psychédélique – et instrumental – un brin crasseux.

La semaine dernière, la conversation sonore reprenait de plus belle entre les deux prodiges grâce à la parution de SpiderBeetleBee. Sur cette création, toujours instrumentale, Walker endosse le rôle du « fingerpicking man » pendant que MacKay joue du Requinto, un instrument à cordes comparable à la guitare et employé régulièrement dans les cultures argentines, colombiennes et mexicaines, pour ne nommer que celles-ci.

Si sur le précédent effort, le psychédélisme prédominait, cette fois-ci, les styles arpentés sont plus nombreux et éclectiques. Le blues côtoie la musique baroque et latine, recelant quelques fragments sonores que je pourrais cataloguer de « bruitistes ». Évidemment, on est ici dans un univers assez contemplatif. Les friands d’hyperactivité musicale pourraient ainsi s’emmerder à l’écoute de ce disque. C’est sans compter sur cette petite dose de mysticisme, un peu médiéval, un peu « new age », qui caractérise souvent ce genre de production.

Au-delà de ces considérations ésotériques, SpiderBeetleBee est captivant, car il met de l’avant le jeu fluide et complexe de deux musiciens qui s’entendent à merveille. La camaraderie est tellement sincère que l’on vient à oublier le fait qu’ils sont seulement deux pour produire une si belle et consistante musique.

Parmi les pièces qui valent le détour, j’ai noté l’étonnante Naturita où les harmoniques en première partie préparent magnifiquement le terrain pour une conclusion dissonante des plus jubilatoires. Dans un registre convoitant le blues, j’ai bien aimé Lonesome Traveler ainsi que la plongée en territoire sud-américain, I Heard Them Singing. L’utilisation du violon dans Pretty Woods Revisited et du violoncelle dans la conclusive Dragonfly remémore de manière subtile l’approche orchestrale de Nick Drake.

Ne serait-ce pour déconstruire le préjugé persistant que subit depuis quelques années la musique folk – de la pop de « hipster » barbu destinée aux festivals grand public – ce SpiderBeetleBee en vaut la peine. Pour ceux qui aiment leur folk raffiné et « technique », je vous conseille fortement ce disque.

Ma note: 7,5/10

Bill MacKay + Ryley Walker
SpiderBeetleBee
Drag City
31minutes

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Critique : St Vincent – MASSEDUCTION

C’est un secret de Polichinelle pour ceux qui me côtoient dans la « vraie vie » – pas celle scénarisée et patentée sur les réseaux sociaux – que j’adore le travail d’Annie Clark, alias St Vincent. En 2011, j’ai côtoyé pour la première fois l’œuvre de cette surdouée. Strange Mercy est un disque qui m’avait renversé autant par ses prouesses techniques que ce foisonnement stylistique si caractéristique de l’artiste. Trois ans plus tard, elle revenait avec un album homonyme aussi touffu, quoique mélodiquement bonifié, où elle incarnait un personnage de scène lisse, robotique et quasi autoritaire.

La semaine dernière, voilà que paraissait le 5e album en carrière de Clark : MASSEDUCTION, en majuscules, pour bien nous faire comprendre que le QI collectif, en cette époque de « fake news » et de superficialités de toutes sortes, est en net déclin (coup de chapeau senti à l’ami Laplante pour cette pertinente observation). Et dame Clark ne s’est pas entourée de pied de céleri pour concevoir ce nouvel album : l’habituel John Congleton, Jack Antonoff, Lars Stalfors, le génial Kamasi Washington (saxophone), Jenny Lewis (voix) ainsi que le producteur attitré de Kendrick Lamar, Sounwave.

Ayant colligé une abondance de messages vocaux, de textos et de fragments mélodiques disparates, lorsqu’elle était en tournée mondiale, Clark a synthétisé toutes ces informations pour créer ce MASSEDUCTION : l’album le plus senti et le plus intimiste de sa carrière. St Vincent aborde les thèmes du suicide, de la consommation de drogues dures, des relations toxiques et de la solitude de manière sincère. On n’a qu’à écouter l’extrait Pills – un hymne pop pratiquement publicitaire – pour bien comprendre de quoi il en retourne : « Pills to wake / pills to sleep / pills, pills, pills, every day of the week / Pills to walk, pills to think / pills, pills, pills, for the family ».

Fidèle à son habitude, Clark plonge avec confiance dans une armada de styles musicaux (pop futuriste, new wave, rock, electropop, techno, etc.) et réussit l’exploit de conserver une certaine cohérence dans tout ce bouillonnement. C’est toujours aussi bourratif, mais à la différence de ses productions précédentes, elle nous propose quelques ballades bouleversantes qui permettent à l’auditeur de prendre une pause bien méritée. Je vous mets au défi de ne pas frissonner au son des Happy Birthday, Johnny (superbe pedal steel de Greg Leisz) New York et l’orchestral Slow Disco; trois pièces sobres qui font contraste avec « l’excitation » coutumière des chansons de Clark.

En plus des des trois ballades mentionnées ci-dessus, j’ai eu un faible pour le techno enivrant proposé dans Sugarboy, pour la pop « Nintendo » Fear The Future, pour l’inclinaison new wave entendue dans Young Lover de même que pour l’incendiaire Masseducation. Le meilleur album de St Vincent ? Oui, c’est le meilleur album de St Vincent, assurément le plus maîtrisé.

Que dire de plus qui n’a pas déjà été dit sur ce prodige musical ? Quiconque aurait créé un disque aussi fou, sans posséder le talent d’Annie Clark, se péterait la margoulette pas à peu près. C’est vous dire à quel point que rien n’est impossible avec elle. De la haute voltige musicale.

Ma note: 8,5/10

St Vincent
MASSEDUCTION
Loma Vista Recordings
41 minutes

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