États-Unis Archives - Le Canal Auditif

Critique : Com Truise – Iteration

Seth Haley nous propose son deuxième long jeu toujours sous le pseudonyme succulent de Com Truise. Complètement instrumental, l’album se veut en quelque sort une trame sonore de la vie de Truise. Entre réalité et fabulations, Haley/Truise peaufine un space opera dont le héros est le synthétiseur. On suit le musicien alors qu’il passe avec finesse d’une autoroute futuriste à une plage des années 80, probablement dans son New Jersey natal.

Préparez-vous à une orgie de synthétiseurs. Ils jouent tous les rôles, que ce soit pour les séquences rythmiques ou mélodiques, Truise superpose les couches des claviers pour arriver à des pièces texturées. Rien de nouveau pour l’Américain qui donne l’impression de parler en ondes de synthétiseurs tellement l’instrument est présent dans sa discographie.

Com Truise a toujours joué finement sur la limite de la nostalgie, mais est-ce qu’on a l’impression d’entendre quelque chose de nouveau? Oui. L’esthétique « vintage » est évitée avec succès. La production n’est pas une édition « VHS » vieillie artificiellement. La production est léchée. Les sons sont clairs. Il n’y a pas de poussière passéiste qui vient voiler ou cacher la personnalité des pièces.

Les percussions aident particulièrement cette galette à en être une de 2017 et non de 1985. Contrastant avec cet océan de notes ondulées, les percussions viennent résolument sans vestons à épaulettes. Dans Vacuum, les cymbales et la basse font penser au dubstep tandis que Syrthio se rapproche du trap. Les différentes vitesses des morceaux enrichissent l’album. Au lieu de nous plonger dans un nuage de fumé inerte et infini, il dynamise à des moments précis.

Grâce au titre de l’album, j’ai appris qu’une itération signifie, en mathématique, la répétition d’une fonction à plusieurs reprises. Après cet opus de Truise, l’itération sera également synonyme d’une trame sonore parfaite pour accompagner le quotidien. Une musique d’ambiance qui s’améliore au fur et à mesure des écoutes successives. Comme quoi la répétition ne mène pas à l’ennui.

Ma note: 8/10

Com Truise
Iteration
Ghostly International
50 minutes

http://comtruise.com/

Critique : Jason Loewenstein – Spooky Action

Quand on fait référence au rock indépendant états-unien des années 90, la formation Sebadoh est assurément une importante pointure issue de ce genre musical. Le trio, mobilisé autour de Lou Barlow (Dinosaur Jr, Folk Implosion, etc.), a fait paraître une poignée de très bons disques au cours de cette décennie résolument rock. Pour ma part, je vous conseille l’excellent Bakesale (1994); une parfaite entrée en matière pour celui ou celle qui veut approfondir le catalogue du groupe. Cela dit, même si le talent de compositeur et de mélodiste de Barlow n’a jamais fait de doute, celui-ci était particulièrement bien appuyé par son acolyte Jason Loewenstein qui composait, avec lui, la moitié des titres.

Et quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que Loewenstein proposait vendredi dernier son 2e album en mode solo ? En effet, 15 ans après le confidentiel And Sixes And Sevens, le vétéran rockeur était de retour avec Spooky Action. Chez Sebadoh, Loewenstein était clairement le plus hargneux des deux songwriters et mélodiquement parlant, sans atteindre les hauts standards de Barlow, le multi-instrumentiste a toujours su se démarquer grâce à un son explosif, y allant parfois de hurlements typiquement punks qui ont toujours fait la joie de votre humble scribe.

C’est avec une saine et objective curiosité que j’ai prêté l’oreille à ce Spooky Action… qui ne m’a absolument pas déçu. Même si de prime abord, vous serez replongé dans le bon vieux son rock des années 90, Loewenstein se démarque par son apport mélodique bonifié et cette capacité à écrire de foutues bonnes chansons. Et ce disque en regorge à satiété.

De plus, Loewenstein joue de tous les instruments sans exception et offre une performance musicale d’une qualité exceptionnelle. Le bonhomme s’est également occupé de la réalisation. Évidemment, on est ici, comme d’habitude, dans un univers lo-fi, ce qui vient donner du tonus aux efficaces déflagrations abrasives qui captent l’attention tout au long de ce disque.

En termes clairs, c’est lourd, à certains moments rageur, souvent accrocheur, et les guitares décapent, comme il se doit. C’est donc du Loewenstein pur jus que vous aurez dans les oreilles et si vous l’aimiez dans Sebadoh, vous retrouverez intact tout le talent du vétéran.

Parmi mes préférés de cette création « drette dans ta face », j’ai apprécié le riff matraque qui domine Navigate, l’extrait Machinery, le petit côté country rock évoqué dans The Fuck Out, la mélodiquement sublime Fall In Line et la locomotive rock titrée Dead. Loewenstein a eu l’intelligence de garder les choses simples en proposant un disque juste assez bruyant sans occulter sa grande force mélodique.

Que vous soyez un fan fini de Sebadoh ou pas, si vous aimez votre rock sans fioriture et interprété sans fla-fla, ce Spooky Action pourrait bien être la trame sonore de votre été. Sans aucun compromis, Loewenstein fait la preuve une nouvelle fois qu’il est un musicien rock plus que respectable. Bon petit disque.

Ma note: 7,5/10

Jason Loewenstein
Spooky Action
Joyful Noise
39 minutes

http://www.jakerock.com/

Critique : Steve Earle & the Dukes – So You Wanna Be An Outlaw

Dans le merveilleux monde de la musique marketisée, certains intervenants branchés issus du « milieu » ont tendance à cataloguer rapidement les nouveaux artistes dits « champ gauche » de rebelle. On ne se racontera pas d’histoire. Aujourd’hui, le révolutionnaire et le manifestant n’ont plus la cote et le jour n’est pas très loin où prendre position, s’insurger ou exprimer vivement son désaccord seront perçus comme une tare ou encore une maladie mentale. Une chose est sûre : la révolte n’est plus sociale, elle est devenue totalement individualisée et domestiquée.

Il y a bien sûr quelques exceptions, particulièrement en ce qui concerne certains rappeurs afro-américains qui brassent la baraque afin de braquer le projecteur sur les conditions minables dans lequel leurs compatriotes vivent. Pour ce qui est de « la blancheur de la dissidence », si on veut incarner cette révolte dans la durée, on doit se tourner inévitablement vers de vieux routiers… et il y en a un, un vrai, qui faisait paraître la semaine dernière son 17e album en carrière.

Steve Earle, âgé de 62 ans, toujours accompagné par les Dukes, nous proposait vendredi dernier So You Wanna Be An Outlaw; un titre qui exprime le sarcasme du musicien, face à tous ces artistes contestataires qui, lorsque le succès de masse survient, modifient leurs positions politiques ou se terrent tout simplement dans un mutisme navrant. Pas de ça chez le bon vieux Steve.

Ex-héroïnomane, pourfendeur du conservatisme puritain, Earle a dû s’expatrier en Angleterre il y a quelques années. La chanson John Walker’s Blues, parue sur l’album Jerusalem (2002) et qui raconte l’histoire d’un jeune Américain qui a quitté le pays pour s’enrôler à l’époque avec les fous furieux d’Al-Quaïda, est la cause de cet exil forcé. Tout ça se passait bien sûr dans la foulée du 11 septembre 2001. Dans cette pièce, Earle évoque, de manière subjective bien sûr, ce qui a poussé le jeune homme à péter sa coche. Ça n’a clairement pas plus à certains rednecks de la région de Houston qui ont criblé de balles le pick-up du musicien. Comme vous pouvez le constater, même si le bonhomme a connu le succès de masse avec Copperhead Road (1988), ça ne l’a jamais empêché de s’exprimer haut et fort.

En 2015, Earle nous gratifiait d’une autre bonne galette : Terraplane. Même si cet album était moins hargneux qu’à l’habituel, le meneur avait eu la bonne idée de nous amener sur un sentier « bluesy »; un mélange des Stones, des Yardbirds et de feu Chuck Berry.

Cette fois-ci, Earle et ses Dukes nous offrent une création située à mi-chemin entre un country rock très proche des Stones et un folk prolétaire, un brin confidentiel à la Springsteen. Comme le bon vétéran qu’il est, il demeure dans sa zone de confort, ne joue pas au protestataire botoxé et fait ce qu’il sait faire de mieux : du maudit bon country rock qui s’écoute parfaitement avec une petite frette estivale entre les mains.

Les adeptes de l’homme, en mode sans compromis, retrouveront la sincérité si caractéristique de Earle. Je pense ici à l’excellente Fixin’ To Die dans laquelle l’auteur replonge dans son passé de junkie et nous fait vivre de façon crue l’overdose d’un toxicomane : « I’m fixin’ to die. Think I’m going to hell ». Rien pour approcher la véridicité de Waves Of Fear de Lou Reed, mais puisque Earle en sait un bon bout sur la dépendance aux drogues, cette chanson est plus que pertinente.

Parmi les autres brûlots de ce très bon disque, je note le duo Earle/Miranda Lambert dans This Is How It Ends, la très Flying Burrito Brothers intitulée You Broke My Heart, le country rock routier Walkin’ In LA et la conclusive Are You Sure Hank Done It This Way. Et les quelques pièces folk « springsteeniennes » sont particulièrement émouvantes.

Dans cette vie hyperactive où l’on voit poindre à l’horizon un âgisme gênant (à partir de 50 ans, point de salut, vous êtes bons pour la ferraille!), je me réjouis énormément d’entendre un doyen comme Earle qui écrit et compose, et ce disque après disque, des chansons pas mal plus rebelles que la vaste majorité de ses semblables, souvent plus jeunes que lui. Un vrai « country man ». Un tenace comme je les aime.

Ma note: 7,5/10

Steve Earle & The Dukes
So You Wanna Be An Outlaw
Warner Brothers
49 minutes

http://outlaw.steveearle.com/?ref=https://www.google.ca/

Critique : Fleet Foxes – Crack-Up

Fleet Foxes a été un groupe capital dans la renaissance folk au milieu des années 2000; renouveau qui a donné à naissance à quelques inepties « à la Lumineers ». Ces aberrations accentuent encore plus l’importance de l’œuvre de la bande à Robin Pecknold. 6 ans après la parution de l’adulé Helplessness Blues, les « renards flottants » sont de retour avec une nouvelle parution intitulée Crack-Up. Réalisé par Pecknold, et son acolyte de toujours, Skyler Skjelset, ce nouvel album a été enregistré dans plusieurs studios, dont le légendaire Electric Lady Studios à New York. Le mixage a été confié à l’incontournable Phil Ek (The Black Angels, Father John Misty, The Walkmen), un proche de la formation.

Les fans connaissent parfaitement la signature sonore de Fleet Foxes : des voix célestes qui confèrent un je-ne-sais-quoi de « spirituel » à la musique du quintette. Cette fois-ci, Pecknold nous propose des chansons plus tortueuses qui pourront paraître plus difficiles d’approche aux premières écoutes. Toutes ces baisses d’intensité et changements brusques prennent tout leur sens au fil des auditions. En plus des structures plus labyrinthiques et du ton plus confidentiel qui caractérise ce Crack-Up, on assiste à une bonification des arrangements. L’arrivée impromptue d’une section de cordes, dans des moments minutieusement choisis, l’utilisation accrue du piano et les percussions plus présentes (la batterie, entre autres) donnent énormément de relief aux chansons de Pecknold. Avec Crack-Up, Fleet Foxes devient un groupe complet, ne pariant plus seulement sur la luxuriance vocale.

Et après autant d’années à l’écart, la musique du groupe n’a pas pris une seule ride. Un exploit en ce qui me concerne, compte tenu du foisonnement folk auquel on a assisté au cours des 10 ou 15 dernières années… abondance qui n’a pas toujours été concluante, à mon humble avis. En creusant ce disque, on constate que Pecknold et ses acolytes créent une musique aussi intemporelle qu’inventive dans un genre qui, disons-le, est souvent conservateur et un peu pépère. Fleet Foxes fait de la musique qui cicatrise, qui ralentit le rythme et qui fait du bien à l’âme.

Crack-Up est bien sûr une création qui s’écoute d’un seul trait, du début à la fin, et qui est bourrée de moments frémissants. Dans I Am All That I Need / Arroyo Seco / Thumbprint Scar, on ne peut qu’être touché par cette alternance entre l’interprétation toute en retenue, quasi monastique, de Pecknold et la déflagration folk qui s’ensuit. La pianistique Kept Woman fait frissonner. Et que dire de la pièce de résistance de ce Crack-Up : l’épique Third of May / Ōdaigahara, sans conteste la plus grande chanson du catalogue de Fleet Foxes. Une épopée folk qui constitue une sorte de « best of » de tout ce que sait faire la formation.

Crack-Up est la confirmation que Fleet Foxes est le plus grand groupe folk de notre époque. Sans atteindre totalement les hauts standards d’Helplessness Blues, le nouvel album vient se positionner tout juste à ses côtés et c’est déjà gigantesque comme réalisation. Ils sont tout simplement les grands maîtres du folk baroquisant. Un groupe unique.

Ma note : 8/10

Fleet Foxes
Crack-Up
Nonesuch Records
55 minutes

http://fleetfoxes.co/tour

Critique : Benjamin Booker – Witness

Fin de l’été 2014, Benjamin Booker lançait un premier album homonyme. Le jeune afro-américain nous proposait alors un excellent disque qui mélangeait habilement le rock ‘n roll à la Chuck Berry, le soul Motown, y ajoutant parfois quelques soupçons de punk rock évoquant les bons vieux Buzzcocks. Le bonhomme posait un regard très critique sur le lourd passé ségrégationniste de nos inévitables voisins du Sud (et qui revient actuellement au galop) en plus de figer le projecteur sur la recherche identitaire incessante qui habite ses compatriotes. Des propos étonnamment articulés pour un aussi jeune créateur.

Et voilà que Booker nous revient demain avec une nouvelle création intitulée Witness. Un peu comme l’un de ses mentors, l’écrivain James Baldwin, Booker s’est expatrié à l’extérieur de son pays d’origine afin de réfléchir aux changements politiques et sociaux qui affligent actuellement les « States ». Oui, j’utilise sans gêne le verbe affliger, car c’est bien de cela qu’il s’agit… Si Baldwin avait préféré l’Europe, Booker s’est tourné vers le Mexique, un pays remis injustement sur la sellette par ce cher Donald !

Tout au long de sa courte existence, l’artiste a toujours cru qu’il pouvait aisément déjouer tous les pièges tendus (drogue, violence, désaffection sociale, etc.) par ce détestable racisme institutionnalisé qui sévit depuis la nuit de temps au pays de l’Oncle Sam… jusqu’à la mort violente du compatriote afro-américain Trayvon Martin qui l’a ramené à une dure réalité : son pays ne s’est jamais réellement débarrassé du racisme.

C’est dans cet état d’esprit que Booker a conçu ce Witness; un disque qui, encore une fois, est complètement revendicateur et qui a le mérite de promouvoir un message clair : être noir aux États-Unis peut vous mener directement au cimetière gracieuseté de ces salopards en uniforme qui doivent normalement « protéger et servir »… Tout au long des 10 chansons, l’artiste se positionne comme un témoin des actes répréhensibles subis par ses frères de sang. En ce qui concerne le propos, pas de doute, ça atteint la cible de plein fouet.

Musicalement, Booker emprunte un virage beaucoup plus soul que le précédent effort. Moins rageuses et rentre-dedans, les chansons de Booker gagnent en maturité et en subtilité, mais perdent aussi en originalité, se rapprochant de ce que crée un gars comme Ben Harper ou encore les Black Keys. Quelques cordes sirupeuses viennent parfois plomber le plaisir. Qu’à cela tienne, ça demeure un bon disque, malgré la disparition de l’énergie juvénile de la première création.

Quelques pièces sont venues faire vibrer la corde dite « millésimée » qui m’habite. L’invitée de marque, Mavis Staples, embellit la pièce titre qui elle, constitue un hymne senti au mouvement Black Lives Matter. Right On You possède des relents de punk-rock domestiqué. Believe semble sorti tout droit des seventies. Le folk dépouillé Off The Ground est touchant et le penchant gospel de Carry séduit.

Même si je déplore la colère maîtrisée qui anime ce Witness, Booker confirme l’indéniable talent qui l’habite. Je le préfère en mode nettement plus abrasif, mais j’en connais aussi plusieurs qui seront conquis par sa nouvelle approche. À vous de choisir votre préférence.

Ma note: 7/10

Benjamin Booker
Witness
ATO Records
36 minutes

http://www.benjaminbookermusic.com/index.html