États-Unis Archives - Le Canal Auditif

Critique : Chuck Johnson – Balsams

La musique dite « ambiante » est souvent conçue à partir d’instruments électroniques (claviers, séquenceurs, etc.), sauf à quelques rares exceptions. Le compositeur et musicien folk, Chuck Johnson, résidant de la ville d’Oakland en Californie, fait partie de ces « anormalités ». La plupart de ses créations, disques ou trames sonores de films, sont créées à partir d’une simple guitare, électrique ou acoustique, ou encore avec son instrument de prédilection : la « slide-guitar ».

En 2013, l’artiste a fait paraître le très folk-bleusy Crows In The Basilica et en 2015, sa suite logique, intitulée Blood Moon Boulder, était révélée. Au début du mois de juin dernier, Johnson récidivait avec une nouvelle création intitulée Balsams qui voit l’artiste se distancier de ses deux premières productions afin d’épouser une certaine exploration cosmique. Dès les premières auditions, les connaisseurs de Brian Eno reconnaîtront la patte de l’icône de la musique ambiante. Les références à l’album Appollo (Atmospheres & Soundtracks) – disque paru en 1982 – sur lequel a participé le révéré Daniel Lanois, sont assez manifestes, sans que ce soit dérangeant.

Johnson réussit à transporter l’auditeur dans une zone vaporeuse en l’escortant dans un lieu calme, situé parfaitement entre la voûte céleste et les routes poussiéreuses du désert du Nevada; un disque aussi terre à terre que dans les vapes. Avec un simple clavier positionné à l’arrière-scène et de multiples couches de « slide-guitar », Johnson nous convie à un voyage contemplatif aussi moderne qu’anachronique; un pied dans l’ici et maintenant et l’autre dans un univers immatériel qui apaise.

Évidemment, comme toute production issue de ce genre musical, la culture du « single » et de l’extrait prometteur est inexistante. Pour bien apprécier ce Balsams, il faut prendre le temps, il faut même l’arrêter (plus d’une fois si possible) afin de bien s’immerger dans ce périple éthéré. De l’introduction de la pièce Calamus, évoquant un orgue d’église, au country vaporeux de morceaux comme Riga Black et Labrodirate Eye, en passant par l’émouvante Balm Of Gilead, vous aurez dans les oreilles l’un des meilleurs albums de musique ambiante de l’année, sinon le meilleur.

En ces temps incertains, où l’hyperactivité cérébrale et le narcissisme atteignent de nouveaux sommets, la musique de Johnson survient comme un baume lénifiant qui soumet obligatoirement l’auditeur à une pause contemplative… et il y a beaucoup de mes semblables qui en auraient grandement besoin. Vous êtes en vacances ? Vous n’en pouvez plus de jouer le rôle de « la poule pas de tête » ? Balsams est la potion sonore tout indiquée pour recharger vos batteries.

Ma note: 8/10

Chuck Johnson
Balsams
Vin Du Select Qualitite
41 minutes

http://www.chuckjohnson.net/

Critique : Waxahatchee – Out In The Storm

Ceux qui s’intéressent au pop-rock indépendant états-unien en connaissent probablement déjà un petit bout sur la carrière de Katie Crutchfield. En 2010, l’auteure-compositrice-interprète mettait sur pied son propre projet nommé Waxahatchee qui doit être considéré comme son pseudonyme artistique. En effet, elle compose et écrit toutes les chansons, et ce, même si elle est appuyée par de compétents instrumentistes. Après un album paru en 2012 (American Weekend) – qui a passé un peu dans le beurre – la dame a fait paraître deux autres disques mieux distribués : le très Cat Power / Sharon Van Etten intitulé Cerulean Seat (2013) et le plus rock titré Ivy Tripp (2015).

Cette fois-ci, Crutchfield a fait équipe avec la même bande de musiciens qui apparaissait sur Ivy Tripp, mais a confié la réalisation de ses chansons à John Agnello, le même homme qui maniait la console sur les albums de Kurt Vile (Wakin On Pretty Daze), de Sonic Youth (Rather Ripped)… et de plusieurs autres ! Le vétéran réalisateur a rameuté Crutchfield et sa bande au Miner Street Recording Studio de Philadelphie et a tout simplement installé le groupe en studio leur a dit : « Allez-y ! Je vous écoute et je vous enregistre ! » Pas plus compliqué que ça.

Et ça s’entend. Et c’est que ça prenait pour accentuer la charge émotive des chansons de Crutchfield; un excellent choix artistique à mon humble avis. Sur Out In The Storm, on retrouve le penchant folk introspectif, qui constituait la marque de commerce de Cerulean Seat, tout en brassant la cage, manière pop-rock, comme ce qui était prescrit sur Ivy Tripp. Cette nouvelle création est une sorte de « best of » du talent qui habite Waxahatchee. L’équilibre est donc atteint entre émotions et déflagrations rock.

Dans ce genre musical, pour que ça fonctionne pleinement, ça prend de bonnes chansons et Crutchfield nous en propose une bonne pelletée, même si les structures, les progressions d’accord et les mélodies sont généralement assez convenues. Par exemple, en milieu de parcours, les mélodies de Sparks Fly et Brass Beam se confondent au point où l’on se demande si ce n’est pas la même chanson. En contrepartie, Waxahatchee nous brasse efficacement la cage avec des pièces comme Never Been Wrong et No Question. Elle nous prend aux tripes avec Recite Remorse, Hear You et la conclusive Fade.

Amateurs de pop-rock de qualité, pas de doute, il faut vous procurer Out In The Storm. Ça ne réinvente absolument rien, mais Katie Crutchfield confectionne des chansons sincères, sans artifices superflus et efficaces, qui ont le mérite de valoriser un style musical en perte de vitesse formelle : le pop-rock. Si vous aimez Best Coast, Lydia Loveless, Speedy Ortiz et les voix féminines « à la Kim Deal », vous passerez un agréable moment.

Ma note: 7/10

Waxahatchee
Out In The Storm
Merge Records
34 minutes

https://www.mergerecords.com/waxahatchee

Critique : Elder – Reflections of a Floating World

— Ouin, le nouveau Elder, j’embarque semi…
— Tu dois pas l’écouter assez fort mon chum.
— T’es sûr?
— Pas mal sûr, ouin.

Reflections of a Floating World était un des albums des plus attendus dans les cercles de malfrats stoner/post-métalleux, avec Heartless de Pallbearer. Vous voyez, c’est qu’à l’instar du quatuor de l’Arkansas, Elder jouit d’une enviable réputation, oui sur la scène nichée du doom et du stoner, mais également dans une presse musicale de différents horizons. Bonne affaire si vous voulez mon avis. Mais passons.

C’est que la courbe de progression d’Elder depuis ses débuts en 2008 a été tellement fulgurante que le groupe a placé bien haut la proverbiale « barre » de nos attentes. Ajoutez à ça l’ajout d’un guitariste supplémentaire et l’amateur est en droit de se demander : mais bon Dieu de merde, ça va sonner comme une tempête ce record-là?

Et pour ma part, voilà une attente qu’Elder comble sans équivoque dès le premier morceau, Sanctuary. La suite viendra confirmer que le quatuor est dans une classe à part.

Elder livre encore une fois un album parfaitement maîtrisé sur le plan technique et de la composition, en plus de profiter d’une grande qualité d’enregistrement et de postproduction.

Mais Reflections of a Floating World est aussi un album qui semble impénétrable. Je me souviens de ne pas avoir été capable d’assimiler toutes les nuances et les variations sur Lore — le précédant album du combo — surtout pour la pièce titre et celle qui la précède, Legend. Ces deux chansons annonçaient d’ailleurs en quelque sorte la direction vers laquelle le groupe s’orienterait pour la suite : des sonorités et des structures plus progs notamment, pour faire court.

On retrouve maintenant sur toutes les pièces de Reflections ces structures complexes, ces longs intermèdes et ces changements mélodiques — qui nous fait demandés si on n’est pas carrément rendu au morceau suivant — entendus sur Legend et Lore, sûrement composées en fin de processus de création.

Mais ça fait de Reflections un album pas mal long à assimiler. 1 h 05 au compteur, c’est longtemps pour un album qui contient beaucoup d’idées, de transitions et de longues transitions instrumentales.

C’est vrai qu’en montant le volume dans son casque d’écoute le diffus et le pesant se mélangent en une expérience d’écoute immersive et prenante. Mais au final, l’ambition d’Elder sur Reflections Of A Floating ne parvient à se convertir en intérêt captif pour l’auditeur.

Plutôt que de créer des chansons statiques, monolithiques, comme à ses débuts, Elder s’efforce maintenant à se faire fondre l’une dans l’autre des ambiances et des sonorités différentes. Le quatuor le fait avec grande maîtrise certes, même si c’est un peu longuet.

Ma note: 7,5/10

Elder
Reflections Of A Floating World
Armageddon Label, juin 2017
65 minutes

https://beholdtheelder.bandcamp.com/

Critique : Jay-Z – 4 : 44

Avant même de placer la cassette dans le tape deck, on se pose des questions d’une importance certaine : doit-on écouter ce 4 : 44, treizième opus de Jay-Z (que vous pouvez également écrire tout en majuscule, ou encore sans trait d’union, selon votre humeur) en gardant en tête l’album de Beyoncé, Lemonade, sorti il y a un an? Le petit dernier de l’ex-roi du rap est-il une excroissance du brûlot américano-perso-Black Live Matter conçu par sa douce moitié?

Écoutons…

Ouverture avec Kill Jay-Z, une lyrique satirique sur les faux pas de mister Shawn Carter.

« You walkin’ around like you invincible
You dropped outta school, you lost your principles
I know people backstab you, I felt bad too
But this ‘fuck everybody’ attitude ain’t natural
But you ain’t a saint, this ain’t kumbaya »
– Kill Jay-Z

L’artiste se met en scène en guise d’apéro. Ce discours personnel laissera heureusement la place à une parole plus criante, plus pertinente – et plus intéressante pour l’auditeur – dès la deuxième pièce, The Story of O.J.

«Skin is, skin, is
Skin black, my skin is black
My, black, my skin is yellow (…)
Light nigga, dark nigga, faux nigga, real nigga
Rich nigga, poor nigga, house nigga, field nigga
Still nigga, still nigga »
– The Story of O.J.

De sa tour d’ivoire, l’artiste multimilliardaire balance ainsi une dizaine de traques, tantôt personnelles, tantôt les reflets des travers sociétaires vécus par ses semblables.

L’offre – courte, 37 minutes – est déversée sur des trames simples signées No I.D., ce faiseur de rythmes originaire de Chicago, qui réalise ici un disque d’une grande cohérence, sans artifice et, il est vrai, un peu trop conservateur à notre humble goût.

Parlons justement du grand travail de découpe fait par le compositeur. Les simples utilisés (Nina Simone, Stevie Wonder, Jacob Miller, The Fugees, Donny Hathaway…) ne sont pas seulement collés en arrière-plan. Ils sont remâchés, retravaillés, reformulés. Les artistes du passé semblent reprendre le micro le temps d’un tour de chant aux côtés de Jay-Z. Osons écrire que ces ajouts musicaux sont drôlement plus intéressants que ceux offerts par les « vrais » collaborateurs présents, soit Damian Marley, Hannah Williams, Frank Ocean et une Gloria Carter, maman du rappeur, que l’on apprend ici être gaie (intéressant seulement pour l’amateur de potins).

Mais laissons de côté le travail de réalisation de No I.D. et revenons à l’homme du jour.
Jay-Z profite donc du micro pour s’excuser aux femmes de sa vie sur son nouveau disque; d’abord à sa femme – pour son adultère –, puis à sa fille – pour ne pas être un papa parfait. Oui, même bourré de fric, Jay-Z a encore des démons à combattre.

Mais…

Mais cette psycho-introspection chantée sur album sonne malheureusement faux, à quelques reprises. On se pose des questions… Jay-Z l’homme, le mari et père de famille, est-il réellement repentant? Offre-t-il des excuses sincères? Et pourquoi le faire sur disque? Est-ce seulement une réponse tardive à sa femme qui, l’an dernier, sur Lemonade, se plaignait d’être victime d’infidélité de la part de son mari? Écrit-il pour s’expliquer avec elle ou pour s’excuser auprès de nous tous, auditeurs et fans de l’artiste?

On ressort donc de ce 4 : 44 avec autant de questions – quoique différentes – qu’avant d’y être entrée. Mais au final, sans crier au génie créatif du passé, Jay-Z pond ici un disque cohérent, intime et à la réalisation soignée. On se questionne « seulement » sur la sincérité du discours entendu.

Ma note: 8/10

Jay-Z
4 : 44
ROC NATION/UMG RECORDINGS INC
37 minutes

http://lifeandtimes.com

Critique : Jeff Tweedy – Together At Last

Semble-t-il qu’au cours des prochains mois, le meneur de Wilco, Jeff Tweedy, s’apprêterait à lancer quelques albums « unplugged », revisitant ainsi son vaste répertoire ? Que ce soit avec ce grand groupe qu’est Wilco ou dans les nombreux projets auxquels il a participé, les chansons de Tweedy prennent désormais une place importante dans l’histoire de la musique américaine.

En 2014, le père de famille s’était uni à son fils Spencer (batteur de formation) afin de nous présenter Sukirae; un disque en dent-de-scie qui comportait quand même son lot de bonnes chansons. L’année dernière, avec Wilco, Tweedy récidivait avec Schmilco; un disque correct où la plupart des pièces avaient été composées durant les sessions d’enregistrements de l’excellent Star Wars (2015). Voilà que le songwriter faisait paraître la semaine dernière Together At Last qui constitue un premier balayage de l’éloquente carrière du vétéran.

On retrouve donc Tweedy, seul avec sa guitare acoustique, parfois accompagné d’un harmonica, qui interprète certains de ses classiques avec toute l’authenticité et l’intégrité qu’on lui connaît. Tout est là, la magnifique voix chevrotante du bonhomme ainsi que son jeu de guitare rythmique précis. Cela dit, ce disque est destiné exclusivement aux purs et durs de Tweedy. Le mélomane qui voudrait découvrir l’œuvre de Wilco au travers cette création trouvera probablement le temps long. Même si le vétéran est un compositeur et parolier de haut niveau, sans les arrangements inventifs de son groupe, ces chansons pourraient paraître élémentaires aux oreilles du mélomane, néophyte de la formation américaine.

Néanmoins, d’entendre des merveilles comme, par exemple, Via Chicago ou Ashes Of An American Flag dans leurs plus simples appareils a permis à l’admirateur que je suis de redécouvrir l’indéniable talent d’auteur qui habite Tweedy. Comment résister à des perles comme : « I wonder why we listen to poets, when nobody gives a fuck. » (Ashes Of An American Flag), ou encore : « I dreamed about killing you again last night and it felt alright to me. » (Via Chicago) ? Tout ça, dans un enrobage totalement minimaliste. Ces chansons-là, même s’ils sont superbement bonifiés par la musique de Wilco, se tiennent toutes seules; une preuve irréfutable du talent du vétéran.

D’autres moments intéressants sont également à souligner. Je pense entre autres à la version de Muzzle Of Bees (chanson assez complexe du répertoire de Wilco) qui a été bien retravaillée pour l’occasion et à I Am Trying To Break Your Heart, tirée de l’album Yankee Hotel Foxtrot (2002), qui est également une réussite. Un seul bémol pour I’m Always In Love dont la version révélée sur l’album Summerteeth est nettement plus pertinente.

Essentiel, ce Together At Last ? Pas du tout. Et pour être bien honnête avec vous, on aurait très bien pu s’en passer, mais le fan fini de Wilco (et de l’oeuvre de Tweedy) prendra son pied à l’écoute des petites perles de ce grand auteur-compositeur-interprète états-unien. Un album à écouter un dimanche après-midi contemplatif, un brin nostalgique, avec une petite frette entre les mains.

Ma note: 6,5/10

Jeff Tweedy
Together At Last
dBPM Records
38 minutes

http://wilcoworld.net/