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Critique : Jean-Michel Jarre – Oxygène 3

2016 marquait le quarantième anniversaire d’Oxygène, le troisième album de Jean-Michel Jarre, qui l’a propulsé sur la scène internationale; et la sortie d’Electronica II : The Heart of Noise, la deuxième partie de son ambitieux projet de collaboration avec des artistes du milieu électronique. À mon grand étonnement, il fermait également l’année en décembre dernier avec un nouvel album en lien avec Oxygène, savamment nommé Oxygène 3, et offrant cette fois-ci les parties 14 à 20.

J’étais très enthousiaste à la sortie d’Oxygène 7-13 (1997), et étais prêt à apprécier les belles harmonies et mélodies de la suite lorsque j’ai réalisé qu’il n’y avait rien à faire. Le sujet avait été couvert et la sonorité semblait faire abstraction de l’évolution de l’électro depuis 76. C’est un peu la même chose avec Oxygène 3; on a l’impression d’écouter une visite guidée au musée de l’original, mélangé à des maquettes non utilisées sur Electronica I et II. On se console malgré tout avec une qualité de production à la hauteur du maître.

L’accord synthétique rythmé ouvre la partie 14 comme un hymne techno 90s, avec une petite touche rétro analogique. La boucle mélodique se répète et s’épaissit de claviers en délai, mais peine à amener le thème plus loin. La partie 15 conserve le souffle, s’amincit par la suite avec un clavier réverbéré et un jeu rythmique de pulsions bruitées; on s’attend à ce que ça reparte avec plus d’intensité, mais il faut plutôt se contenter de reprendre le début. La partie 16 démarre sur une séquence italodisco, approfondie ensuite par des sons ambiants aux teintes fluo 80s.

La partie 17 flirt avec le techno romantique et sa touche de house, style îles Baléares en plissant les yeux pour regarder le soleil se coucher à l’horizon. La partie 18 est comme un interlude new age, le thème musical est joli et marque une pause à l’effet d’autopastiche. Un arpège au clavier ouvre la partie 19, les harmonies se développent graduellement jusqu’à ce qu’un synthé mielleux guide le mouvement plutôt mélodieux. La partie 20 conclut sur un orgue à la tonalité dramatique, et progresse très lentement sur un accord majeur dans une atmosphère new age de libération spirituelle. On se sent effectivement libéré lorsque ça se termine.

Oxygène 3 a beau avoir un lien avec la première partie, il n’amène pas le thème bien plus loin que la deuxième partie avait tenté de le faire. Après les deux albums Electronica, Jarre est revenu en solo avec une vision particulièrement conservatrice de la musique électronique. Compléter une trilogie d’une façon aussi prévisible m’a frustré, d’autant plus que Jarre vient de passer deux ans à collaborer avec des artistes qui n’hésitent pas à regarder vers l’avant. Ceci dit, les fans inconditionnels réussiront certainement à y trouver leur compte.

Ma note: 5,5/10

Jean Michel Jarre
Oxygène 3
Columbia Records
40 minutes

http://jeanmicheljarre.com

Critique : Age Coin – Performance

Age Coin est un projet électro-industriel formé de Kristian Emdal et Simon Formann, deux membres de la scène underground danoise, bien ancrée à Copenhague. Leur premier album, Perceptions (2013), comportait deux pièces industrielles dont l’atmosphère s’apparentait à un conduit d’aération dans un bunker scandinave. C’était sombre et froid et n’avait pas vraiment de lien avec leur passé post-punk.

À l’écoute de leur deuxième album Performance, sorti en janvier sur Posh Isolation, on remarque tout de suite une différence dans le montage des pièces, plus courtes et nombreuses que sur Perceptions. Le duo a profité de l’occasion pour mettre en perspective leurs débuts drone et noise et se rapprocher du IDM et du techno. Ils conservent donc une part de froideur électronique, mais lui donne également une part de chaleur humaine avec ses passages interprétés, dans lesquels il y a une intention, un geste qui donne du groove aux séquences numériques.

Le bourdonnement lointain, la basse dubstep et les percussions réverbérées d’Esprit ouvrent grandes les portes de l’usine dans laquelle se déroulera l’album. Raptor accélère le rythme et propose un profil mélodique plus développé, quelque part entre du house et du IDM. La palette d’échantillons agrémente superbement bien le rythme et lui ajoute un côté croustillant, et givré.

Domestic I marque une pause avec son ambiance mécanique accompagnée d’un violoncelle; ça se rapproche de l’improvisation et de la musique mixte. La pièce conserve son étrangeté jusqu’à la fin et détonne par son ton expérimental. Damp reprend la balle au bond envoyée par Raptor avec sa structure tribale texturée par des échantillons métalliques. La progression est excitante, particulièrement à partir du kick ponctué par un échantillon d’expiration.

Monday donne suite à Esprit avec son flow dubstep, les textures bruitées claquent à proximité et créent un contraste avec la basse oscillante; pendant que les percussions réverbérées nous gardent bien placés au milieu de la chaine de montage. Comme la première, Domestic II a l’effet d’un interlude, moins expérimental, mais aussi près de la musique mixte avec une prestation au piano trafiquée par de la distorsion et du noise de mauvaise connectique. Protein termine l’album de façon plus dense, comme du IDM à la frontière du techno, avec une petite intention jazz dans les contretemps.

J’ai trouvé Performance bien plus captivant que son prédécesseur, non pas parce que leur côté drone et noise soit moins intéressant, mais bien parce qu’ils ont ajouté une trame complète de rythmes à l’avant qui déplace la trame ambiante vers l’arrière. L’autre aspect très plaisant à écouter est la spatialisation, superbement bien exécutée, du clic collé sur l’oreille droite à l’impact dans le fond de l’entrepôt manufacturier. Les fans d’Egyptrixx et Objekt vont adorer, si ça peut vous donner une idée.

MA NOTE : 8/10

Age Coin
Performance
Posh Isolation
32 minutes

http://poshisolation.net/products/age-coin-performance-lp-pre-order

Critique : Bonobo – Migrations

Migration, c’est un peu un appel à l’embarquement. C’est un envol vers un endroit qui peut être inavoué, pour certains. Pour d’autres, on veut simplement s’enfuir de toute l’énergie négative qu’habitent nos têtes cadencées par la monotonie de la routine quotidienne. L’Anglais Simon Green (alias Bonobo), nous offre cette possibilité de s’émanciper. Histoire de nous donner un peu de sérénité dans nos cœurs en ces temps plutôt gris.

Pour ce sixième opus, Bonobo s’inscrit dans la lignée d’artistes électroniques les plus prometteurs. Sans nécessairement se renouveler, le DJ britannique rafistole son style. Le peaufine. Le réarrange. L’organise. Pour nous surprendre encore plus. La pièce titre, ouvrant le disque, s’allonge et guide notre chemin à travers ces notes de pianos vaporeuses et ces arrangements rythmiques bien exécutés. Pendant près de six minutes, la chanson s’étend et nous fait prendre conscience du temps qui passe. C’est ce qui est assez impressionnant avec Bonobo. Tout au long de son œuvre, l’artiste y fait un éloge bien précis. Celui de la lenteur. La trotteuse avance… même qu’elle ne s’arrête jamais. Et c’est parfait.

On remarquera la présence de plusieurs grands noms de la scène alternative sur l’album. On parle du duo canadien Rhye qui nous roucoule des mots avec douceur sur Break Apart. Quoiqu’elle soit bien lancinante, cette pièce nous donne quelques airs nostalgiques planants et sublimes. Sans oublier la brillante No Reason où l’Australien Nick Murphy (anciennement Chet Faker) chante sur une mélodie pop bien dynamique. Notons aussi Nicole Miglis, meneuse du groupe américain Hundred Waters, qui chante avec brio sur Surface, titre mélancolique qui colle extrêmement bien aux sonorités électroniques.

Nous avons même eu droit à de la musique traditionnelle comme sur Bambro Koyo Ganda. C’est en s’associant avec la formation marocaine Innov Gnawa que Bonobo excelle sur cette piste impressionnante. On y retrouve synthétiseurs, arrangements électro/house et chants issus de la musique gnaoua (qui vient directement des contrées du Maroc). Tout s’harmonise et l’on y comprend assez rapidement l’essence même du disque. Vous voyez, Migration, c’est surtout cette idée de déplacement de culture. Cette importance d’illustrer un portrait de l’ensemble de ces traditions à travers des mélodies qui se mélangent et qui fondent ensemble. Sur un fond de tolérance. Ce qui est très bien illustré sur ce disque, si vous voulez mon avis.

Dans cette aventure, Bonobo se lance seul à d’autres moments. Grains, Second Sun, Ontario ou Kerala sont des titres qui nous prouvent encore une fois l’immense talent de l’artiste. Que ce soit par des sections de cuivres ou par quelques notes pincées à la harpe, le Britannique nous livre un disque gigantesque. Il frappe fort avec un projet qui se veut touchant, rêveur et actuel. Encore une fois, l’Angleterre brille de mille feux et elle nous la rend si bien.

Ma note: 8/10

Bonobo
Migration
Ninja Tune
60 minutes

http://bonobomusic.com/

Critique : Loscil – Monument Builders

L’album Sea Island de Loscil, sorti en 2014, pouvait sembler long et ennuyant pour certains. Monument Builders, son plus récent paru en décembre dernier, est complètement l’opposé. Court, excitant et riche en émotions, il s’agit d’un des meilleurs disques ambiants de 2016 selon beaucoup de palmarès, incluant le mien.

Sa particularité réside dans la forte présence d’éléments percussifs alors que les opus précédents de Scott Morgan (l’unique homme derrière Loscil) en comptent très peu. La chanson Deceiver est la seule exception, sereine pièce qui comprend toutes les caractéristiques losciliennes (parce que oui, il a maintenant droit à son propre adjectif, après avoir fait une dizaine d’albums, et ce, sans compter de nombreuses collaborations): lent tempo, une note ou deux d’un synthétiseur qui appuie bien les temps et qui crée une ambiance cinématographique; celle d’un excellent drame où l’espoir semble se confondre avec le deuil.

L’ouverture nommée Drained Lake donne un ton hargneux à l’album. Les premières secondes sont comme un vent qui souffle dans un long tuyau oublié en haute Sibérie. Une sorte de respiration de la nature, jusqu’à ce que le rythme chamboule tout. Saveur dub comme dans le meilleur d’Andy Stott, prélude à l’ambiance macabre, rythmée. C’est une angoisse évolutive qui se termine en paisible résolution.

La deuxième piste, Red Tide, confirme l’agressivité inédite de l’artiste. Son début surprend: une basse rapide, intense, arpégée et exacerbée. Au fil des changements d’accords, la superposition d’éléments se fond dans une accumulation. L’oreille s’habitue et se laisse transporter; cette rudesse devient un prétexte, un vecteur de l’originelle beauté loscilienne! Le timbre organique d’un cor français vient se joindre au tout jusqu’à la fabuleuse finale.

Après l’écoute exhaustive des 38 minutes de l’album, même s’il s’agit du plus court de l’artiste, on ressort épuisé par la richesse des textures et la montagne russe auditive. D’autant plus qu’on ne peut faire abstraction aux propos dénonciateurs de l’œuvre : le tragique film que Scott Morgan nous décrit musicalement est celui de la détérioration de notre planète causée par l’homme. Anthopocene est le titre le plus révélateur à cet égard.

Finalement, l’album concept fait preuve d’une incroyable cohésion. Sa production semble bâclée à la première écoute, mais il n’en est rien, tout est parfaitement calculé. L’utilisation d’éléments « glitch » y est d’ailleurs pour beaucoup: plusieurs fois je me suis demandé en l’écoutant si mon lecteur de disque faisait défaut. Eh bien non, ce sont des erreurs contrôlées qui approfondissent les rythmes et le propos de l’album. La voix humaine surgit ici et là au fil de ces incertitudes jusqu’à ce qu’elle se perde et se dissolve dans cette finale aux accents de fin du monde.

Ma note: 8,5/10

Loscil
Monument Builders
Kranky
38 minutes

http://www.loscil.ca/

Critique : Austra – Future Politics

Le hasard fait que le troisième album du groupe électro canadien Austra, Future Politics, sort en même temps que Donald Trump devient président. Avec un album qui parle (en métaphores, bien sûr) de marginalité, de politique et de changements climatiques, Katie Stelmanis, la chanteuse et tête pensante du groupe, ne pouvait pas deviner à quel point son disque tombait à point. Mi-sombre et mi-lumineux, entre la critique sociale et la catharsis par le plancher de danse, Future Politics gagne en qualité à chaque écoute.

Troisième album, faisant suite à Feel it Break (2011), qui a été une révélation tant pour la critique que pour le public et Olympia (2013), un album honnête, mais moins puissant que son précédent, Future Politics continue de placer Austra comme un des groupes phares de la musique électro alternative canadienne. La signature d’Austra se trouve dans la voix de Katie Stelmanis, une voix aigüe, cristalline, qui n’a pas peur du trémolo. On reconnaît aussi la touche de Maya Postepski à la rythmique et à la production, qu’on connaît aussi pour son travail avec TR/ST et en solo avec Princess Century. Groupe emblématique d’une certaine scène queer, Austra prône encore une fois avec cet album l’amour de soi, l’acceptation et le droit à la marginalité.

Les pièces de Future Politics varient de la douce harpe sur Deep Thougt, seule pièce instrumentale de 1 minute 11 à une ode de cinq minutes à l’acceptation de soi qui ferait danser un paraplégique. Utopia, le premier extrait sorti, prête autant à la danse qu’à la réflexion : « Cut me a slice/of the apple I grew/My work is valid/I can’t prove it/But I know ». I’m a monster joue dans le suraigu et nous sort de l’apathie avec ces trois lignes qui se répètent inlassablement : « But I don’t feel nothing, anymore/I try to keep my head on straight/But I don’t feel nothing, anymore ».

De son côté, Beyond a mortal a quelque chose de très rétrofuturiste avec sa boucle mélodique de 5 minutes 47. La voix de Katie Stelmanis y est très éthérée. C’est peut-être le seul gros défaut de Future Politics : la même recette de progression musicale (départ lent, augmentation des couches sonores, répétitions des mêmes strophes) se fait entendre sur la majorité des pistes. L’album se clôt sur 43, une chanson en l’honneur du massacre de 43 étudiants à Iguala au Mexique, en 2014.

Tant du côté du fond, de la forme, de la démarche ou du résultat, Future Politics réussit à marquer des points. Les onze pièces de l’album s’enchaînent et se déplient en un tout uni et puissant. Alice Wilder, la technicienne de tournée, s’est occupée du mixage en respectant l’identité du groupe et Heba Kadry (Neon Indian, TR/ST, Haerts), une des rares femmes à faire ce métier, a matricé l’album. Un excellent album pertinent, dansant et réjouissant.

Ma note: 7,5/10

Austra
Future Politics
Pink Fizz Records
46 minutes

https://austramusic.bandcamp.com/album/future-politics